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Vice Blog

Dans les enclos où l'on prépare les pit-bulls à s'entre-tuer

Par passion plutôt que nécessité financière, des éleveurs tunisiens entraînent leurs chiens au massacre.

par Thomas Leger
06 Avril 2016, 5:00am

Le pitbulls d'Ahmed s'entraîne à l'arrière de la maison, dans la banlieue sud de Djerba, Tunisie. Toutes les photos sont de l'auteur.

Cet article est extrait du numéro « Enflammé » de VICE

La première fois que j'ai entendu parler de combats de chiens, c'était chez mon coiffeur, à Tunis. À l'époque, Karim était l'heureux propriétaire d'un bébé pitbull qu'il laissait trotter librement entre les jambes des clients. Véritable mascotte du salon de coiffure, le petit Kalb était tellement mignon que des types absolument chauves faisaient délibérément le déplacement, juste pour le voir. Aussi, quand Karim m'a appris qu'il allait bientôt commencer à l'entraîner au combat, je ne l'ai pas cru. Malheureusement pour son propriétaire, Kalb ne devint jamais le molosse sanguinaire dont il rêvait. La gloutonnerie de ce type de canidé étant ce qu'elle est, un jour, on le retrouva raide mort dans le salon, étouffé après s'être trop gavé de chutes capillaires.

En dehors du fait qu'élever un pit dans un salon de coiffure m'avait toujours paru une drôle d'idée, j'ai été encore plus frappé par la réaction de Karim. Il était littéralement abattu par l'événement. Il ferma boutique pendant plusieurs jours pour marquer le deuil. Je me suis alors demandé comment il était possible d'être aussi triste pour une créature que l'on prédestinait au massacre. Puis je suis parti. Je suis revenu en France, j'ai changé de coiffeur, et j'aurais oublié ces histoires de chiens si je n'étais pas tombé sur Noureddine et Marwen au détour d'un reportage à Zarzis, près de la frontière tuniso-libyenne.

Noureddine est un type de 36 ans qui a déjà une vie assez remplie. Tour à tour, il a été cuistot, animateur pour touristes, prof de boxe thaï, trafiquant de stéroïdes, chasseur de fantômes et s'est aujourd'hui reconverti dans le journalisme d'investigation avec un certain succès. À part ça, Noureddine est passionné par les chiens. Au point qu'il passe pour l'expert ès canidés de la région. Mais Noureddine a une spécialité : les pitbulls. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu : « Parce qu'ils sont comme moi – ils ne lâchent rien. »

Après avoir élevé des molosses pendant un certain nombre d'années, le chenil aménagé dans le bâtiment jouxtant sa maison a depuis été reconverti en salle de montage pour ZaRzis, la web-tv locale qu'il dirige. De son élevage, il ne reste aujourd'hui plus qu'un seul spécimen. Un pit noir et musculeux, qui se laisse gentiment martyriser par les enfants de son maître. « Je n'ai jamais élevé des chiens pour le combat. C'est pas mon truc », m'assure-t-il, en balançant un bon kilo de pattes de poulets au pied du molosse. « En revanche, j'en ai vendu à des gens qui en faisaient. Si ça te dit, je te les présente. »

En Tunisie, la fièvre du combat de pitbulls s'est déclarée en 2000, surtout à Tunis, la capitale. En quatre ans, elle avait conquis la plupart des grandes villes du pays : Sousse, Gafsa, Kasserine, Gabès mais aussi Zarzis et l'île de Djerba. C'est là où me conduit Noureddine pour rendre visite à son ami Jamal, qui gère un élevage clandestin près de Robbana, en rase campagne. À l'entrée de son terrain, un énorme cane corso dénommé Kiki monte la garde. À peine a-t-on posé les pieds hors de la voiture que Kiki se jette sur nous, oubliant une seconde la chaîne en fer qui le retient à son arbre, jusqu'à ce que celle-ci ne le rappelle à l'ordre dans un étranglement sec.

« Faites pas attention, il est complètement con », nous prévient Jamal en s'avançant vers nous. « C'est d'ailleurs pour ça qu'il est dissuasif », reprend-il en nous serrant la main. Dans son chenil, il ne reste plus aucun pitbull. « Rupture de stock », invoque-t-il, les mains plongées dans la carcasse d'un poulet dont il extirpe une à une les entrailles. Pour lui, l'engouement autour du pitbull tient à deux choses : « Les gens l'achètent soit pour frimer, soit pour la sécurité. » Si cela fait déjà quelques années que cette race est devenue l'accessoire de mode prisé par les durs, les chebabs des quartiers – les attentats du Bardo, de Sousse et de Tunis en 2015 ont fait exploser le marché des compagnies de sécurité privées dans le pays. Leurs agents ne jurent que par le pitbull. « Ce sont les lois du marché », déclare-t-il sentencieusement, en brandissant ce que je suppose être les intestins du volatile.

Tentative d'accouplement ratée de la part de deux chiens de combat tunisiens, dans leur enclos de la périphérie de Djerba.

Dotée d'une législation peu prolixe en ce qui concerne les droit des animaux, la Tunisie est un pays où il reste possible de faire combattre à peu près n'importe quelle bestiole pourvu que cela ne trouble pas l'ordre public. Des chiens bien entendu, mais aussi des chameaux, des moutons ou des coqs. Le pays du jasmin est aussi celui de la baston animalière. Même si les associations de défense des animaux organisent régulièrement des pétitions et des campagnes de pub afin de sensibiliser le public sur la question, le gouvernement fait souvent la sourde oreille. De fait, les combats continuent, tout comme le trafic d'animaux. Fin 2014, l'activiste tunisien Abdelmajid Dabbar rapportait que des « milliers de tortues terrestres et d'oiseaux protégés tels que des buses, des pinsons, des verdiers ou des chardonnerets » étaient vendus en plein centre de Tunis, au su et au vu de tout le monde. Pour lui, il s'agit d'« un grand réseau de destruction de la faune sauvage, composé de chasseurs aux filets, de grossistes ramasseurs, de vendeurs à la pièce et même de passeurs libyens et algériens ».

Tous les dimanches, Moncef Bey, un quartier du centre de Tunis, accueille son traditionnel souk aux animaux. Là, il est possible d'acquérir toutes sortes de bêtes à plumes ou à fourrure. Les internautes tunisiens ont d'ailleurs développé, via Facebook, un véritable souk numérique. Si ces dernières années, Internet a vu fleurir plusieurs groupes Facebook spécialisés dans la vente de chiens, c'est le célèbre Souk El Facebook qui reste de loin la référence et le plus populaire. Avec ses quelque 190 600 membres, cette espèce d'eBay bordélique met en vente n'importe quoi, de la machine industrielle à sucrette jusqu'à, comme j'ai pu en attester lors de ma dernière visite, un couple de kangourous.

Dans la banlieue sud de Djerba Midoun, loin des hôtels de luxe et des Clubs Med, le bitume laisse peu à peu place à la terre battue. Dans cet entrelacs labyrinthique de ruelles obscures, la Golf GTI de Noureddine a du mal à trouver son chemin. Enfin, la silhouette d'un homme et d'un chien se détache dans la lumière des phares.

« C'est normal que vous ayez galéré, c'est ici que les mecs recherchés par la police viennent se cacher », explique Marwen en nous serrant la main. À 35 ans, cet ancien DJ dans un centre de vacances est aussi un pionnier des combats de pitbulls dans la région. « J'ai arrêté de m'occuper des touristes pour m'occuper de mes chiens. C'est plus intéressant », lâche-t-il le plus sérieusement du monde. « Au début les pits c'était du sérieux, maintenant c'est devenu un truc à la mode. Les gosses de 16 ans en ont parce qu'ils trouvent ça cool », déplore-t-il. À quelques mètres de sa maison, dans un début de construction en brique rouge qui n'a jamais eu la prétention d'être achevée, il a aménagé son propre chenil. Dans le premier box, ses jeunes frères tentent laborieusement de faire accoupler deux chiens. « C'est une championne, ses bébés se vendront bien », prédit Marwen, tandis que la femelle entreprend de chevaucher le mâle réfractaire dans l'hilarité générale.

À rebours de la plupart des combats (entre animaux comme entre hommes), dans la région, aucun pari n'est pris durant les combats. « On est entre passionnés, pas question d'argent », assure Marwen. Par conséquent, les propriétaires de chiens trouvent dans l'élevage un complément de salaire non négligeable. « S'ils sont issus d'une bonne lignée, les chiots peuvent se vendre jusqu'à 700 dinars [350 euros environ] », continue-t-il en ouvrant l'enclos dans lequel il garde ce qu'il nomme ses « trésors » : une femelle blanche et un mâle brun, chacun enchaîné dans un coin de l'enclos.

« Voici Bianca, c'est ma préférée », lance-t-il fièrement en libérant le premier molosse. « Elle a tout gagné. Maintenant je ne la fais plus combattre. » Étrangement, Marwen est un type particulièrement doux avec ses animaux. Du moins, autant qu'on puisse l'être avec un pitbull. « Je suis très proche d'eux, on s'entraîne ensemble et je ne laisserai jamais un de mes chiens se faire trop amocher dans un combat », affirme-t-il. Alors qu'il fait sauter Bianca au mur à l'aide d'un ballon, il nous explique que cela ne sert à rien de forcer un chien qui refuse de combattre. Pour lui, l'entraînement se résume au simple renforcement musculaire. L'agressivité ne doit en aucun cas être forcée par de mauvais traitements. « Certains chiens naissent agressifs, le combat c'est leur nature », poursuit-il. Pour savoir si un chien est doté d'un tempérament combatif, il faut le tester in situ. C'est justement ce que Marwen prévoit de faire le lendemain avec Chico, son autre trésor.

Le rendez-vous a lieu en fin d'après-midi. La chaleur est, heureusement, moins accablante. Dans la poussière d'un terrain vague, à quelques centaines de mètres des habitations, Marwen maintient Chico par la bride, tandis que son ami Ahmed arrive en compagnie d'un pit moucheté deux fois plus corpulent. Du bout de leur laisse, les chiens se toisent pendant une dizaine de secondes sous les imprécations des deux hommes.

Soudain, le chien d'Ahmed se rue sur Chico. Celui-ci, dans un mouvement de recul, vient se réfugier dans les pieds de son maître avec une moue terrorisée, assez comique pour ce genre de molosse. D'un coup sec, Ahmed ramène son chien à l'ordre avant qu'il n'ait le temps de mordre. Après quelques essais infructueux du même style, le test est abandonné. Tout le monde est alors forcé d'admettre l'évidence : Chico n'est définitivement pas un guerrier.

Sur la route du retour, le soleil baisse rapidement. Pensif, Noureddine regarde son chien courir après les criquets. « Il est peut-être encore trop jeune », soupire-t-il, « ou c'est peut-être moi qui suis trop vieux. » Depuis le quartier, une sirène de police se fait entendre. Marwen sourit, et me glisse : « Tiens, on dirait bien que les chiens [mot d'argot arabe pour désigner les policiers] ont finalement trouvé leur chemin. »

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