William Tyler n’aura jamais besoin d’un refrain et de trois couplets pour vous raconter l’Amérique

Une guitare et l'écho du Grand Canyon, c'est tout ce qu'il lui faut.
29.11.16

Originaire de Nashville, William Tyler a grandi au contact des morceaux composés par ses parents pour des groupes de country à succès avant de se retrouver enrôlé comme guitariste dans des groupe locaux tels que Lambchop et Silver Jews. Pas franchement ébranlé par les refrains et la tradition, il a développé en solo un style purement instrumental, dans une configuration intimiste ou seul sa guitare est conviée à construire les longs morceaux majestueux qui habitent Behold The Spirit et Impossible Truth, ses deux premiers albums.

Avec Modern Country, son troisième LP sorti sur Merge, Wiliam Tyler rompt le lien exclusif qu'il entretient avec son outil, pour convier musiciens, arrangements et emprunts krautrock sur huit morceaux, qui racontent sans un mot, les États-Unis d'aujourd'hui. À l'occasion de son passage à Paris en première partie de Wilco, on a rencontré William Tyler dans un coin du Casino de Paris pour qu'il nous parle de son nouvel album et des fractures de l'Amérique.

Noisey : Comment se passe la tournée pour l'instant ?
William Tyler : Très bien, ce sont les trois derniers concerts avec Wilco, avant de faire quelques dates en solo. Je les ai suivi dans les grandes villes d'Europe, un peu comme dans un James Bond.

Depuis combien de temps tu les connais ?
On se connaît vraiment depuis deux ans. Glenn, leur batteur, joue sur mon dernier album et j'ai joué l'année dernière au Solid Sound, le festival qu'ils organisent dans le Massachusetts. Depuis ça, on est devenus amis.

Comment as tu rencontré les autres musiciens qui jouent sur Modern Country ?
Le bassiste, Darin Grey a un autre projet avec Glenn de Wilco qui s'appelle On Fillmore. Et je connais Darin séparément depuis un moment. Quant à Phil qui est aux synthés, c'est un vieil ami à moi.

Pour ce nouvel album, tu as donc joué en groupe, à la différence de Impossible Truth où tu étais seul avec ta guitare. Comment s'est faite la transition ?
En termes de composition, ce n'était pas différent. Je compose les morceaux à la guitare ou au piano, par moi-même, et quand je les enregistre, j'imagine les autres parties. Ce qui a changé, ce sont les arrangements parce que je travaillais avec d'autres personnes.

Quelle évolution tu voulais donner à ta musique à ce moment là ?
Je pense que je voulais l'éloigner encore un peu plus de la guitare en solo et qu'elle sonne plus comme la B.O d'un film, quelque chose comme ça. Et qu'elle soit un peu plus accessible aussi.

Tu as le sentiment de faire une musique difficile ?
Je pense que ce qui est difficile avec la musique instrumentale, c'est d'attirer l'attention de l'auditeur. Mais c'est un défi que j'aime dans le fait de composer de la musique.

D'ou vient l'influence krautrock que l'on retrouve sur Modern Country ?
Je pense que c'est quelque chose qui m'a toujours attiré, les groupes comme Tangerine Dream, Neu!, Faust, CAN. J'ai essayé de retrouver ça de manière assez fine, sur les parties de batterie qui sont un peu joué à la CAN, ou sur les synthétiseurs, au niveau des textures, de manière assez discrète. C'est un hommage subtil à cette période, ce n'est pas quelque chose de direct.

Après Impossible Truth, est ce que tu avais le sentiment d'avoir fait le tour de ta guitare ?
Je ne pense pas que c'était la fin, mais j'avais besoin d'une nouvelle direction. J'estime toujours autant le fait de jouer de la guitare, qui plus est de manière acoustique en solo. C'est ce que je fais pour la première partie de Wilco d'ailleurs, je passe de l'électrique à l'acoustique. Mais je pense que j'avais besoin de nouveaux contextes pour écrire ma musique. Certains avec un groupe, d'autre en solo, composer pour une audience plus large.

À la même époque, tu parlais dans une interview de la tyrannie de la nostalgie. Est ce que c'était quelque chose dont il était difficile de se dépêtrer au début de ta carrière solo, est ce que tu sentais le poids de Nashville sur tes épaules ?
Oui, pendant un temps, c'était un poids pour moi, mais maintenant c'est plus un motif de fierté. C'est une des raisons pour laquelle j'ai appelé mon album Modern Country. Les gens ont des idées préconçues sur la musique de Nashville, qui sont parfois juste, mais qui ne résume pas forcément la ville de manière globale. Leonard Cohen et Bob Dylan ont enregistré certains de leurs plus grands albums à Nashville, durant des sessions. Pour moi, c'est une ville aussi créative que New York, Chicago et Los Angeles et qui n'est pas limité par un seul type de musique. Même si je pense que pour les gens la plupart du temps, Nashville ne représente qu'une seule chose.

Tu es souvent décrit comme un storyteller. Comment est ce que tu construis tes histoires ?
C'est très particulier, j'ai toujours comparé ça à un peintre abstrait qui nomme sa peinture de manière très explicite, de façon à orienter ta réflexion. C'est comme ça que je le vois.

Tes parents sont tous les deux des songwriters. Tu as joué dans des groupes comme Lambchop et Silver Jews. En gros, tu as grandi entouré par des morceaux aux structures pop. A travers cet environnement et ces expériences, comment as tu construit ton propre style ?
Je pense que ce je fais n'est pas si éloigné de la pop music, il n'y a juste pas de paroles. Mais la mélodie que je joue à la guitare reste la même. Ce n'est pas de la pop music, mais je vois toujours une influence pop dans la manière dont j'arrange ma musique. Je pense que certains d'entre eux peuvent évoquer Terry Riley alors que d'autres peuvent faire penser au Beach Boys et Pet Sounds. Je suis fasciné par l'intersection entre une musique académique classique et une autre plus pop et où est ce que ma musique pourrait s'intercaler entre les deux.

Qu'est ce que tu entends par académique ?
De la musique de répertoire, très formel que tu écris sur une partition, ce genre de musique. Ce n'est pas ce que je fais, mais je ne pense pas faire de la folk non plus, c'est quelque chose au milieu.

Quelles sont les étapes qui t'ont aidé à façonner ta propre identité ?
Quand je jouais dans Lambchop, j'ai commencé à écrire mes propres morceaux et la musique instrumentale est venue à moi comme une révélation. Voilà ce que je veux faire ! D'abord parce que la guitare, c'est l'outil que j'utilise et ensuite, c'est comme si d'un coup, toutes les choses qui m'intéressent dans la vie comme l'histoire, la philosophie, la géographie, la spiritualité se sont retrouvés incarnés dans la musique instrumentale et pas dans un morceaux avec trois couplets et un refrain. Ça a rassemblé énormément de choses que j'aimais, et qui sont toutes entrées en contact les unes avec les autres pour former une sorte de canal.

J'ai vu que ta sœur avait réalisé le clip de « Highway Anxiety ». Peux tu me raconter le tournage de cette longue vidéo ?
Ma sœur déménageait à Los Angeles et nous avons décidé de filmer la vidéo sur la route. Notre but était d'illustrer une certaine forme de déclin à mesure que la vidéo devenait de plus en plus abstraite et psychédélique et au fur et à mesure que la musique se densifiait. Nous avons terminé le tournage sur cette plage au sud de la Californie, à Bombay Beach. Ils ont créé la bas un lac artificiel au milieu du désert après la seconde guerre mondiale. On y a construit des motels, mais après quelques années, des produits chimiques se sont répandus dans le lac et on tué tous les poissons. Il faut s'imaginer ces milliers de poissons morts qui remonte à la surface, et cette odeur d'acide sulfurique, ça ressemble vraiment à la fin du monde ! Nous pensions tous les deux que ce serait une bonne représentation de ce que je voulais illustrer.

Tu vis à Los Angeles maintenant ?
Non, je vis toujours à Nashville mais je ne suis jamais là. J'y fais des visites touristiques maintenant !

Au début de ce clip, tu décris Modern Country comme une lettre d'amour dédiée à ce que l'Amérique est en train de perdre et à ce qu'elle a déjà perdu. Qu'est ce que tu veux dire par là ? Est ce que cette réflexion vient de la tournée que tu as faites dans des endroits plus reculés des États-Unis ? Quelle vision de l'Amérique en as tu ramené ?
Je pense que c'est un sujet qui est devenu politique depuis les élections. Les villes et l'arrière-pays sont déconnectés des États Unis et je pense que cette fracture représente la manière dont votent les gens, avec quelques exceptions, comme au Mississippi par exemple ou de nombreux habitants de cette région ont voté pour Hillary. Mais pour la plupart, c'est un pays très conservateur, au Texas ou dans d'autres parties du Mississippi par exemple.

Je suis vraiment intéressé par le contraste entre ces villes immenses qui abritent toute la culture et la finance, et ce tiers monde qui te saute aux yeux dès que tu prends ta voiture et que tu t'éloignes de la ville. C'est une succession de motels, de lotissements et de stations essences abandonnés. Nashville par exemple est une ville à la mode, mais dès que tu t'éloignes à plus d'une demi-heure de la, il n'y a plus rien.

Et je n'essaye pas de sonner nostalgique quand je te dis ça, mais je ne pense pas que c'est en train de revenir. Les jobs, les mines d'or, toutes cette fiction que les républicains font croire aux gens, sur le retour de l'Amérique. Les petites villes sont des musées vivants, avec des immeubles vides et des gens qui vivent toujours là bas, sans raison apparente.

J'ai trouvé ça très beau, très triste mais très beau. Et ça rejoint une autre idée qui parcourt Modern Country, l'idée de rouler en voiture à travers le pays. C'est uniquement comme ça qu'on peut comprendre les Etats Unis. Il ne faut pas se contenter d'aller dans les grandes villes, mais il faut aussi passer par tous ces endroits isolés pour en ressentir l'immensité et l'étrangeté.

Tu avais des idées préconçues, avant ça ?
Oui, parce que j'étais parti en tournée avec Lambchop, mais mon expérience  de l'ouest se cantonnait à Los Angeles, San Francisco et New York pour quelques concerts de plus. Je n'avais pas vu grand chose de mon pays il y a encore trois ans. Une fois que tu le vois en tant qu'Américain, tu le comprends. Pour moi, ça va te paraître patriotique, mais j'ai eu la sensation de le comprendre un peu plus. Et ce qui est triste maintenant, c'est que ce soit un pays si divisé entre des gens comme moi, qui lisent, vivent dans les grandes villes, enfermés dans leur bulle internet et des endroits ou il n'y a pas une aussi grande diversité, composé d'une majorité de blancs, qui ne sont pas influencés par la culture moderne, et pour qui, c'est ça l'Amérique.

Alors j'essaye d'être optimiste mais actuellement c'est difficile.

Qu'est ce qui a mené à cette fracture selon toi ?
Je pense que les deux partis majeurs ont cessés de représenter la classe ouvrière. Obama dans une certaine mesure en tant que démocrate, et Bush et Reagan pour les républicains. Ils ont toujours représenté les banques, Wall Street, la Silicon Valley. Les syndicats n'ont plus d'impact et je ne pense pas que les gens défavorisés étaient très représentés. Ça a conduit à façonner ce qu'on a maintenant, avec d'un coté les républicains qui ont exploité ça via un angle raciale et nationaliste, et de l'autre coté, les démocrates qui n'ont pas été capable de saisir la réalité concrète qui touche les gens au quotidien. Ils sonnent comme un fantasme, et je ne dis pas qu'ils n'ont pas une bonne politique, mais ils ont perdu le lien avec les gens ordinaires et la réalité. Il y aussi la manière dont Facebook est organisé, pour que les gens pensent comme toi, pour qu'on ne leur propose que du contenu en rapport avec leur vision du monde, je pense que nous nous dirigeons vers ça et c'est très dangereux. C'est un peu comme une religion, que tu ne serais pas censé questionner.

Alors, oui nous avons régressé en tant que pays, certains disent d'un siècle en arrière mais j'espère que ce n'est pas aussi grave. Le défi ici pour les gens qui ont conscience de cette situation est de ne pas se cacher, ne pas s'effacer.

Revenons à la musique, as tu de nouvelles idées pour l'avenir ?
Oui, je pense à quelque chose à cheval entre la musique de chambre classique et le bluegrass, utiliser des banjos, des violons et des cordes, revenir à quelque chose de plus acoustique peux être.

Quelque chose de plus ambient peut-être ?
Oui j'aimerai beaucoup faire de la musique de ce type, spécialement avec la situation dans laquelle nous nous trouvons maintenant, les gens vont avoir besoin d'une musique qui est soit très triste ou très colérique, mais je ne peux pas faire ça [Rires] ! Quoique, la folk peut être très sombre. C'est pour ça que je ne sais pas trop quel type de musique je veux faire maintenant, je peux partir dans de nombreuses directions.