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PHOTOS: FRANZISKA LANGE 
Life

De la difficulté d’avoir ses règles quand on est sans-abri

Entre saigner librement ou changer son tampon dans la rue, les options ne sont pas nombreuses pour les femmes sans domicile fixe.
06 mars 2020, 9:20am

Je rencontre Kristina* par une froide journée de janvier à Berlin alors qu'elle demande une cigarette à des passants. Elle est sans domicile fixe depuis qu'elle a 11 ans et fait partie des quelque 2 500 femmes qui dorment dans les rues de la capitale allemande. Bien que certains refuges proposent désormais des produits hygiéniques gratuits, les femmes sans abri sont souvent obligées de pratiquer malgré elles le « free bleeding » pendant leurs règles. Cela peut être dû au manque d'espaces privés, ou simplement à la honte d'avoir à demander.

« C'est la merde. Mais si vous n'avez rien d'autre, vous pouvez bricoler votre propre serviette, dit Kristina en sortant un paquet de mouchoirs. J'ai toujours été trop fière pour demander de l'aide, mais maintenant, je donne des mouchoirs aux filles en cachette quand je vois des taches rouges sur leur entrejambe. »

La psychologue Lisanne Hamschmidt apporte son soutien à ces femmes. Elle dit que les passants les fixent souvent avec insistance s'ils voient des traces visibles de sang sur les femmes en période de menstruation. Cela peut donner aux femmes sans abri le sentiment « d'être rejetées, mais aussi de ne pas être en sécurité parce qu'elles ne peuvent plus se déplacer sans être remarquées », dit-elle.

Les mouchoirs de Kristina.

De plus, beaucoup de femmes sans domicile fixe ont été victimes de violences domestiques ou sexuelles, ce qui peut les dissuader de recourir à des soins médicaux appropriés. « Elles peuvent ne pas vouloir que le gynécologue utilise des instruments, elles peuvent même ne pas vouloir se déshabiller et être examinées », poursuit Hamschmidt. Elle a également vu des médecins être sceptiques lorsqu'une femme sans-abri présente des symptômes d'endométriose tels que de fortes douleurs menstruelles. Pour mieux comprendre les difficultés liées aux règles lorsqu’on n’a pas de domicile, j'ai parlé à trois femmes qui vivent dans cette situation.

Dagmar*, sans domicile fixe depuis quatre ans. N’a pas souhaité divulguer son âge.

« Chaque personne a besoin de son espace, pas seulement pendant ses règles », dit Dagmar.

Les deux premières années dans la rue ont été un enfer. Ensuite, on apprend les adresses et les gens à connaître. Mais en tant que femme, on ne se sent jamais en sécurité. Il suffit de tomber une fois sur un sale type qui sait que vous êtes seule. Il ne faut pas trop y penser, mais il faut être prête à réagir. Souvent, quand j’essaie de dormir à midi dans un parc, des gamins viennent m’aborder alors même s'ils savent que j'ai besoin de me reposer. Parce que vous êtes là, les gens pensent qu'ils peuvent vous utiliser.

Je ne m'accroupis pas pour faire pipi ou changer mon tampon en plein jour – je ne veux pas que tout le monde me voie comme ça. Parfois, je dois faire quelques arrêts de métro pour trouver des toilettes publiques gratuites. Chaque personne a besoin de son espace, pas seulement pendant ses règles. Certains gynécologues proposent des consultations gratuites via des programmes publics, mais que faire quand vous êtes prise de douleurs dans la rue ? Le médecin peut vous prescrire des pilules, mais après, vous devez vous débrouiller seule. Et je peux vous dire qu’être malade ou souffrir dans la rue, entourée et observée par les gens, c'est horrible.

Jennifer, 49 ans, travaille comme femme de ménage, mais n'a pas de domicile fixe.

Certains refuges berlinois proposent désormais des produits hygiéniques gratuits.

Du lundi au samedi, ça va, les commerces sont ouverts et les gens sont de sortie. Mais le dimanche, j'ai un vrai problème, parce que les rues sont vides, surtout le matin. Imaginez que six hommes arrivent vers vous. Il peut s'agir d'adolescents bourrés ou de criminels, et vous, vous êtes une femme sans abri qui porte quelques sacs. Quand ils vous voient, ils pensent : cette femme est sans défense. Personne n’est là pour la protéger.

Je peux me fournir en serviettes dans les refuges. Heureusement. Mais il faut de l'intimité, un espace, pour enlever l'ancienne serviette, mettre la nouvelle et remettre vos sous-vêtements et votre pantalon. Une fois, j'étais dans un parc et j'ai vu un homme se branler à côté d'enfants qui jouaient. Que faire si ce genre d'homme vous voit avec votre pantalon baissé ? S’il vous viole, comment expliquerez-vous pourquoi votre pantalon était baissé ? Il faut toujours faire attention. Je vais généralement dans les restaurants ou les hôtels où l'on me connaît et je demande si je peux utiliser leurs toilettes. Et je veille toujours à laisser l’endroit super propre.

Ann-Marie, 31 ans, sans abri depuis un an et demi, avec sa chienne Emma. Elle souffre de schizophrénie et d'un trouble de la personnalité borderline.

Ann-Marie gère ses menstruations sans honte.

Je change de tampon quand je dois en changer, où que je sois. Parfois, je dois le faire dans le parc, mais pas au milieu de la pelouse, bien sûr. C'est quelque chose de tout à fait naturel. C'est un besoin humain. Si des gens me regardent et disent : « Beurk, c'est dégoûtant, qu'est-ce qu'elle fait ? » – je m'en moque. J'emmerde ces gens.

Les produits hygiéniques d’Ann-Marie.

Je suis jeune et j'ai un chien avec moi, donc je ne m’en sors pas trop mal. Mais si vous êtes faible physiquement, la vie dans la rue peut être terrible et extrêmement exigeante psychologiquement. Non seulement vous n'avez pas de lit, mais vous n'avez pas d'endroit où aller. Et de quoi avez-vous besoin quand vous avez mal ? De paix et de tranquillité ! Mais vous n’en avez jamais, pas même dans les refuges. Il y a toujours des gens autour, c'est toujours bruyant. De nombreux refuges offrent maintenant des tampons et des serviettes hygiéniques gratuitement. Mais si vous ne le savez pas, vous devez soit improviser, soit vous contenter de saigner librement et de tacher votre pantalon.

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