Santé

Crise des réfugiés en Europe : le choc psychologique

VICE News s'est rendu dans une clinique psychiatrique de Milan où sont traités des réfugiés pour des troubles de stress post-traumatique et d'autres maladies psychiques.

par Matteo Congregalli
15 Octobre 2015, 3:00pm

Photo de Matteo Congregalli

VICE News regroupe ses articles sur la crise migratoire mondiale sur son blog «Migrants »

Dans un centre d'hébergement temporaire de Milan, un jeune homme kurde fait défiler des photos sur son téléphone. Soudain, l'image d'un homme pendu apparaît sur l'écran. « C'était mon ami, » dit l'homme, avec nonchalance, à l'employé du centre qui se trouve à ses côtés.

« Ils l'ont pendu simplement parce qu'il était kurde, » se souvient Massimo Chiodini, qui coordonne l'accès aux services d'hébergement du centre. Deux jours plus tard, le jeune homme a tenté de se suicider en sautant de la fenêtre de sa chambre, au deuxième étage.

Le jeune homme avait réussi à fuir l'Irak mais ne pouvait échapper au fardeau de la violence dont il avait été témoin là-bas.

Les migrants qui tentent la périlleuse traversée de la Méditerranée à bord d'embarcations de fortune, ou qui esquivent les patrouilles frontalières armées de gaz lacrymogènes et de canons à eau dans les Balkans ne mettent pas seulement en péril leur intégrité physique. Leur santé mentale est également en jeu.

Début septembre, la Chambre fédérale allemande des psychothérapeutes a révélé que plus de la moitié des réfugiés arrivés en Allemagne souffraient de troubles psychiques. Plus de 70 pour cent des demandeurs d'asile auraient été témoins de violences graves et environ 50 pour cent d'entre eux auraient été eux-mêmes victimes de violences.

Dietrich Munz, le président de la Chambre, a également annoncé lors d'une conférence de presse que 40% des enfants et des adolescents réfugiés avaient été témoins de violences. Un quart d'entre eux ont « vu des membres de leur famille subir une attaque, » a-t-il dit.

À lire : Ceux qui arrivent ici veulent devenir des fantômes »: Le business des passeurs de Milan

Une étude publiée en 2013 par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNHCR) a révélé que 21,6 pour cent des réfugiés syriens d'un camp en Jordanie souffraient d'anxiété, et que 8,5 pour cent d'entre étaient atteints de troubles de stress post-traumatique ou TSPT.

Selon le docteur Munz, les réfugiés présentent souvent tous les symptômes de TSPT — y compris les cauchemars et les flash-back. Munz a également réclamé un meilleur suivi psychothérapeutique pour les réfugiés traumatisés, faisant valoir que les blessures psychiques ne peuvent pas seulement être soignées à l'aide de médicaments.

En Italie — un pays qui fait actuellement face à un afflux massif de migrants — les médecins d'une petite clinique psychiatrique de Milan l'ont bien compris et proposent un soutien psychologique aux "individus fragilisés psychologiquement."

« Soyons clairs, » explique d'une voix douce, Marzia Marzagalia, une psychiatre spécialisée dans le soin des victimes de tortures. « [La crise migratoire] n'est plus une urgence. 130 000 personnes qui arrivent en Italie en dix mois, ce n'est plus une urgence. C'est un phénomène migratoire continu. [La santé mentale des migrants] est une urgence bien plus criante et réelle que nous essayons de gérer ici. »

La clinique a ouvert ses portes en 2003. Cette année-là, la majorité des réfugiés d'Italie étaient ce que certains appellent des « migrants économiques » fuyant la misère en Afrique et les problèmes liés à la guerre des Balkans. Mais la situation migratoire de l'Europe a évolué dramatiquement au cours des dernières années. Pour beaucoup, l'immigration est aujourd'hui une question de survie.

Maux de ventre intenses, fatigue mentale extrême et insomnie

« Depuis 2011, c'est sauf qui peut. Ils fuient les persécutions, les viols et la torture. Leur seule alternative, c'est cette route dangereuse vers l'Europe, » explique Marzagalia.

Entre la désillusion qui a suivi le bourgeonnement démocratique du Printemps arabe, le chaos actuel en Libye en Syrie et la montée de l'organisation terroriste État islamique en Irak, les risques de développer un TSPT aujourd'hui sont beaucoup plus importants.

« Ils sont exposés de manière extrême à un nombre incalculable d'expériences traumatiques, » note Marzagalia, qui ajoute que les symptômes physiques liés aux troubles psychiques sont faciles à repérer. « Il s'agit de symptômes physiques tels que des maux de ventre intenses, une fatigue mentale et physique extrême, et de l'insomnie. Dans les cas les plus sévères, on a aussi affaire aux flash-back, aux crises d'anxiété, aux épisodes dissociatifs et aux hallucinations. »

La clinique collabore étroitement avec les centres d'hébergement où sont logés les migrants qui souhaitent poursuivre leur route vers le nord de l'Europe. Les travailleurs sociaux associés aux centres d'hébergement rapportent à la clinique les comportements à risque.

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Marzagalia a pu observer de nombreux cas au fil des années. « On a eu un patient du Cameroun qui avait des flash-back. En gros, il revivait sans cesse les moments où il avait été torturé, » dit la psychiatre.

Les symptômes du TSPT sont souvent associés aux anciens combattants, qui subissent régulièrement des flash-back engendrés par une exposition prolongée aux expériences traumatiques sur le champ de bataille. À travers ces flash-back, ils revivent l'horreur qu'ils ont vécue à la guerre.

« Il a eu un flash-back particulièrement intense qui s'est traduit par une explosion de violence. Il a complètement détruit sa chambre, » se souvient Marzagalia. « Lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, il croyait qu'il était possédé par un démon. »

Contrairement au jeune Kurde qui a essayé de se donner la mort, l'homme a pu être transféré à la clinique avant que sa situation n'empire. Il a commencé sa psychothérapie peu de temps après, et a finalement réussi à contrôler les flash-back et à surmonter ses blessures psychiques.

« Je ne dors plus la nuit. Je me réveille angoissé. »

Lorsque Marzagalia parle des patients qu'elle a traités, on voit bien qu'il y a certains détails qu'elle garde secrets. Son objectif premier est de protéger ses patients, dont la guérison est loin d'être garantie. Certaines blessures prennent du temps à cicatriser.

Nous avons entendu l'histoire de R. un homme ougandais qui a fui son pays pour échapper aux discriminations dont il faisait l'objet à cause de son homosexualité.

R. s'est retrouvé dans un mariage forcé avec une femme, avec qui il a eu un enfant. Déshérité par ses parents quand sa femme l'a quitté, il a également été harcelé par la famille d'un homme avec qui il avait eu une relation. Condamné pour homosexualité et jeté en prison, R. a été sauvagement battu durant son incarcération. Un jour, il a réussi à s'enfuir.

« Je ne dors plus la nuit. Je me réveille angoissé, » raconte R., décrivant les cauchemars et l'anxiété dont il souffre depuis qu'il a subi des violences physiques et psychologiques.

Malgré un grand sentiment de liberté depuis son arrivée en Italie, il est loin d'être heureux. « Personne ne se soucie de mes préférences sexuelles [ici], » explique-t-il. « Mais je me dis que je suis égoïste. Je me sens extrêmement coupable et triste. J'ai laissé toute une vie derrière moi, y compris mon propre fils. »

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De nombreuses victimes de violences sexuelles

Les femmes sont souvent les premières victimes de violences sexistes. Partout dans le monde, le viol systématique est utilisé comme arme de guerre pour terroriser les populations civiles et détruire le tissu social.

En mars 2015, un rapport du Conseil de sécurité de l'ONU a condamné l'usage de la violence sexuelle à des fins de tactique militaire depuis le début du conflit en Syrie. Le Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP) estime que 38 000 personnes ont été victimes d'aggressions sexuelles et de violences sexistes en 2013.

Le projet Women Under Siege (Les Femmes Sous État de Siège — WUSP) a dressé un état des lieux des violences sexuelles en Syrie de 2011 à 2013, pendant les deux premières années de la guerre civile. Dans 80 pour cent des cas, les victimes des viols et des agressions sont des femmes et des jeunes filles. Dans 90 pour cent des cas, les agresseurs font partie des forces armées loyales au régime de Bachar Al-Assad. Selon WUSP, les femmes et les filles sont souvent violées devant leurs proches.

Le viol a également été banalisé par les militants de l'État islamique, qui capturent et vendent comme esclaves sexuelles les femmes et les filles issues de la minorité religieuse des Yézidis. Selon eux, le Coran autorise et même encourage le viol des infidèles.

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« Un nombre inquiétant de femmes qui arrivent en Europe ont été victimes de violences sexuelles dans leur pays d'origine ou pendant leur voyage. Les bébés qui naissent en Europe ou sur la route sont souvent conçus lors des viols, » dit Marzagalia.

« Selon le Protocole d'Istanbul [qui contient les directives internationalement reconnues pour déterminer si une personne a été torturée], le viol est une torture. Il cause les mêmes blessures psychiques indicibles. » Pour traiter les victimes de violences sexuelles, la clinique s'appuie sur les expériences acquises pendant la guerre de Bosnie, marquée par le viol de 50 000 femmes. Ces connaissances servent aujourd'hui à aider les victimes de viol du Moyen-Orient et d'Afrique.

« On a vu le cas effroyable d'une jeune femme africaine vendue comme esclave sexuelle tout au long de son voyage vers l'Europe, » explique Marzagalia, toujours soucieuse de protéger ses patients. « Elle était tellement traumatisée qu'elle avait perdu la parole. »

La femme a réussi à échapper à ses ravisseurs. Une fois arrivée en Europe, les travailleurs humanitaires ont averti l'hôpital de la « fragilité psychologique » de la femme. La plupart des femmes qui sont soignées à Milan mettent parfois des mois, voire des années, à raconter leur histoire aux psychiatres. Marzagalia explique que la patiente africaine continuait à entendre les voix de ceux qui l'avaient violée — c'est-à-dire, de ses tortionnaires.

La fin des rêves

« Imaginez que vous avez risqué votre vie pour rejoindre l'Europe et que vous vous rendez compte que l'Europe n'est qu'un énorme mensonge, un mirage ? » explique Marzagalia. Souvent, la pire étape du voyage est celle où l'on réalise que les rêves ne deviennent pas forcément réalité en Europe. « Comment surmonter le fait qu'en Syrie, vous êtes un journaliste respecté qui travaille pour un grand quotidien, et qu'ici vous êtes à la plonge parce que vous n'avez pas le droit de travailler ? » continue-t-elle. « Comment expliquer à vos proches qui vivent en Ouganda que non, vous ne pouvez pas leur envoyer de l'argent parce que vous n'en gagnez pas. »

Déjà compliquée, la réinsertion est souvent rendue plus difficile par la longue attente pour obtenir le statut de réfugié. Beaucoup de demandeurs d'asile vivent dans les limbes juridiques, sans emploi et sans confiance en soi, ce qui peut vite entraîner la dépression, et « si votre religion vous l'autorise, la toxicomanie et l'alcoolisme. »

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Ceux qui sont en première ligne de la crise des réfugiés ont compris l'importance de soigner les blessures psychologiques des migrants. Un soutien psychologique s'inscrit dans une logique à long terme, qui privilégie la réinsertion des réfugiés.

Les solutions à court terme ne suffisent pas. « On pense qu'il suffit de leur donner de la nourriture et un toit, » explique Marzagalia. « Mais nous devons garder à l'esprit qu'un jour, après avoir surmonté leurs traumatismes, ces réfugiés vont partir d'ici et aller reconstruire leur vie. »

Les travailleurs humanitaires ne sont généralement pas formés pour discerner les symptômes de TSPT. Pour cette raison, de nombreux migrants souffrant de traumatismes n'ont accès aux soins que bien trop tard, explique Marzagalia, ce qui ne fait qu'aggraver les choses. « Si les symptômes du TSPT ne sont pas détectés, on risque une hospitalisation à vie. »

La politique joue également un rôle clé. La clinique ethnopsychiatrique où travaille Marzagalia est située dan l'un des hôpitaux les plus réputés d'Italie. Nous avons accepté de ne pas dévoiler le nom de l'hôpital dans cet article.

L'hôpital est dirigé par le conseil régional de la Lombardie, une région dominée par le parti de droite la Ligue du Nord, dont le discours anti-immigration s'est intensifié au cours des derniers mois.

Dans un paysage politique saturé de slogans criards tels que « Les Italiens en premier, » ou « Stop à l'Invasion, » ceux qui aident les migrants sont parfois loin d'être populaires.

Alors que l'Europe gère les aspects les plus immédiats de la crise — les questions de logement et de nourriture — il reste beaucoup à faire pour soutenir les milliers de réfugiés qui débarquent tous les jours en Europe. « Nous devons intensifier nos efforts. Mais l'Europe n'est probablement pas prête. »

Regardez notre reportage : Le trafic des migrants en Libye

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