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Société

Jacques Chirac et le sumo, ou la diplomatie par le sport

L'ancien Président de la République qui vient de rendre son dernier souffle à l'âge de 86 ans était un amoureux de la culture japonaise et du sport roi de l'archipel.

par Louis Dabir
26 Septembre 2019, 10:27am

Jacques Chirac sert la main du champion de sumo Musashimaru, Fukuoka, Japon, 1996. Photo : Reuters

Au moment d’évoquer la relation qu’entretenait Jacques Chirac avec le sport, un souvenir presque impérissable nous revient en tête et nous ramène au plus grand exploit du sport collectif français. Le 12 juillet 1998, l’équipe de France de football dispute la finale de sa Coupe du monde face au Brésil. Lors de l’annonce de la composition des deux équipes, le speaker invite les 80 000 spectateurs du Stade de France à scander le nom des onze joueurs français qui, 90 minutes plus tard, entreront dans l’histoire. Présent en tribune présidentielle, Jacques Chirac, avec son écharpe tricolore, tente de suivre le mouvement et hurle leurs noms avec un léger temps de retard, comme s’il ignorait qui étaient Marcel Desailly, Robert Pires, Thierry Henry et tout le reste de la bande d'Aimé Jacquet. Cet épisode a contribué à façonner l’image plutôt sympathique de l’ancien président de la République, décédé ce jeudi 26 septembre, et démontre s'il en était encore besoin qu’il n’était pas un grand connaisseur du sport à défaut d’être un admirateur de ces héros des temps modernes que sont les sportifs.

Mais au rayon des petits plaisirs de Jacques Chirac il y a pourtant bien un sport, méconnu de la grande majorité des Français, qui découle de son amour pour la culture japonaise : le sumo. « Il avait vraiment une passion pour ce sport curieux venu du Japon, qui est également un art ancestral et traditionnel », se remémore Gildas Le Lidec, ancien ambassadeur de France au Japon entre 2005 et 2007. En effet, le sumo ne peut se résumer à un simple affrontement entre deux combattants surdimensionnés, sur un ring recouvert de sable appelé dohyo. Avant chaque combat, les deux rikishi – lutteurs – effectuent des rites empruntés aux pratiques religieuses shintoïstes, destinés à les préparer mentalement à combattre. L’intérêt de Jacques Chirac pour le sumo réside peut-être dans « ces quelques instants où les deux adversaires s’observent et durant lesquels on lit véritablement dans leurs yeux toute l’intensité du monde », comme l’explique l’intéressé dans ses Mémoires.

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Jacques Chirac, aux côtés du président de l'Association japonaise de sumo, Sakaigawa, lors du tournoi de Fukuoka, au Japon, en 1996. Photo : Reuters

Au fil des années, Jacques Chirac s’impose comme le premier ambassadeur du sumo en France et participe ainsi au rayonnement de la discipline hors des frontières du Japon. En 1995, tout juste élu président de la République, il rend hommage à ces lutteurs aux physiques imposants et aux cheveux lissés à l'huile en organisant un tournoi de sumo au Palais omnisports de Paris. Tout le monde est content, les Français découvrent un sport étrange, les Japonais sont fiers de voir une partie de leur culture s’expatrier avec succès et les relations entre les deux pays se retrouvent solidifiées. « Ça a été un bon coup de diplomatie par le sport, analyse Gildas le Lidec. Par le biais du sumo, il a réussi à ce que la France ait une image exceptionnelle au Japon. » Philippe Vinogradoff, ancien ambassadeur français pour le sport, aujourd'hui en poste au Costa Rica, ne dit pas autre chose. « La diplomatie ne se résume plus seulement à des dialogues entre chefs d’État. Le sport est un des leviers d’une diplomatie globale. » Un levier d’influence qui peut rapprocher des nations et permettre l'émergence d'un dialogue sur des questions économiques, politiques, écologiques.

Le XXe siècle a accouché de plusieurs exemples d'une telle diplomatie. On pourrait citer la série de matches de cricket qui a permis, en 1978, à l’Inde et au Pakistan de reprendre contact alors que les relations diplomatiques entre les deux pays étaient rompues depuis 1961. Même chose avec le tennis de table, lorsque l’équipe chinoise a invité son homologue américaine à participer à une tournée en Chine, en 1971, en pleine Guerre froide. Concernant le sumo, la France et le pays du Soleil levant, la donne est différente, les deux pays n'entretenant pas de relations conflictuelles. « Le sumo a solidifié les relations franco-japonaises, affirme Carole Gomez, chercheuse à l’IRIS, spécialisée dans l’impact du sport sur les relations internationales. Le sport est un formidable levier, il permet de rassembler et n’est pas clivant. »

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Le Premier ministre japonais, Keizo Obuchi, montre un détail d'un mawashi – ceinture portée par les sumos – offert en cadeau à Jacques Chirac, lors d'une visite à l'Élysée, à Paris, en 1999. Photo : Reuters

Sans le vouloir, et de manière informelle, le sumo continuera à nourrir les relations franco-japonaises. En 2000, la Coupe Jacques Chirac voit le jour et récompense le vainqueur des six grands tournois professionnels de l’année. « Le vainqueur recevait la Coupe de l’Empereur, la Coupe du Premier ministre et la Coupe Jacques Chirac, indique Gildas Le Lidec. La cérémonie était parfois retransmise à la télévision et ça permettait à des millions de téléspectateurs de voir qu’il y avait un type qui représentait la France qui s’intéressait au sumo. Cette opération n’a rien coûté, mais elle a beaucoup rapporté à la France. » Il est cependant impossible d’affirmer qu’il s’agit d’une manœuvre diplomatique sciemment pensée par l’ancien patron du RPR, comme l’explique Marie-George Buffet, ministre de la Jeunesse et des Sports entre 1997 et 2002 : « Je ne parlais pas de cette coupe avec Jacques Chirac, c’était en quelque sorte son pré carré, c’était lui qui s’en occupait. C’est quelque chose qui est de l’ordre de la passion, je ne sais pas s’il y avait un calcul diplomatique là-dedans. »

Calcul ou pas calcul, la passion de Jacques Chirac pour le sumo a contribué à véhiculer une image positive de la France au Japon. Et démontre que le sport peut se révéler être une arme diplomatique parfois plus efficace que la diplomatie pure et dure pour rapprocher les pays, leurs dirigeants, et entamer un dialogue que des problématiques économiques et politiques auraient pu rompre.

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