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Crime

Ce que l'on peut attendre de l'autopsie des crânes des moines de Tibhirine

Dix-huit ans après les faits, le secret d’État autour de cet épisode de la guerre civile algérienne semble se lever avec l’arrivée de deux juges français au monastère de Tibhirine.
15 octobre 2014, 9:15am
Photo Fayez Nureldine/Getty Images

Arrivés dimanche 12 octobre à Alger, le juge anti-terroriste français Marc Trévidic et la juge d'instruction française Nathalie Poux devaient rester une semaine complète dans le pays en compagnie d'experts judiciaires français et algériens pour tenter de faire avancer l'enquête dans l'affaire des moines de Tibhirine. Les autopsies des têtes des religieux sont un élément clef pour comprendre qui d'un groupe islamiste ou de l'armée Algérienne peut être tenu responsable de ce septuple assassinat qui remonte à 1996.

Cette année là, l'Algérie est en pleine guerre civile. Elle durera une décennie, jusqu'en 2002. S'affrontent alors de nombreux groupes islamistes (dont le Groupe Islamique Armé - GIA) et le gouvernement Algérien. Dans ce contexte, la nuit du 27 mars 1996, sept moines trappistes français de l'ordre des cisterciens sont kidnappés dans leur monastère, l'Abbaye Notre-Dame de l'Atlas, près de Médéa, à 80 kilomètres au sud-ouest d'Alger.

Le 21 mai le GIA revendique leur assassinat. Des moines, on ne retrouvera que les têtes décapitées le 30 mai, sur le bord d'une route dans la région de Médéa. À ce jour, le reste des corps est introuvable.

La version officielle des autorités algériennes reste celle de la responsabilité unique du GIA. Pourtant, ces dix dernières années des témoignages et enquêtes journalistiques des deux côtés de la Méditerranée ont soulevé d'autres hypothèses qui ont motivé la réouverture de l'enquête par la justice Française qui réclamait depuis des mois cet accès aux restes des religieux.

D'après des informations du journal Le Figaro, à partir du mardi 14 octobre, les juges ont fait l'aller-retour tous les jours entre Alger et le monastère où sont enterrées les têtes des moines.

Patrick Baudouin est l'avocat des parties civiles dans l'affaire, il explique à VICE News que ce déplacement de la justice française est crucial. Il n y a en effet jamais eu d'autopsie pratiquée par la justice algérienne.

« Ce qui a motivé le déblocage, c'est sans doute que les autorités algériennes ne pouvaient plus dire non à une autopsie sans provoquer de fortes suspicions», indique Patrick Baudouin.

L'exhumation a deux buts. Le premier, c'est l'authentification des dépouilles par des tests ADN. Un membre de chaque famille a donné son ADN pour ce faire. Le second but des autopsies c'est de déterminer les conditions de l'exécution que l'avocat résume à VICE News.

« Est-ce qu'ils ont été égorgés puis décapités? Ont-ils été décapités après leur mort ou avant? Il s'agira de voir aussi s'il n'y a pas des impacts de balles sur les crânes. »

Pourquoi chercher des balles dans des têtes de décapités ? Parce que le 25 juin 2009, le juge Trévidic recueille le témoignage surprenant d'un ancien militaire français qui révèle que la mort des moines serait en réalité due à une bavure de l'armée algérienne qui aurait mitraillé depuis un hélicoptère un bivouac suspect. Une fois au sol, les soldats se rendent compte que les moines se trouvent parmi les morts. L'hypothèse que l'armée algérienne puisse avoir ensuite décapité les français pour maquiller la bavure en exécution du GIA commence à poindre.

Une troisième hypothèse, celle d'une opération pilotée par les service secrets algériens est défendue par Jean-Baptiste Rivoire, journaliste d'investigation grand connaisseur de la guerre civile des années 1990 et auteur du livre Le Crime de Tibhirine. Révélations sur les responsables sorti en 2011, et qu'il raconte à Vice News.

« Mon hypothèse, c'est qu'entre 1994 et 1996 le principal chef du groupe GIA, Djamel Zitouni, a été manipulé. Manipulé par les services militaires pour servir une guerre contre l'insurrection islamiste. Le GIA aurait été utilisé par les autorités pour éliminer les moines qui dérangeaient. »

Rivoire raconte qu'il a interrogé plusieurs anciens des services secrets algériens en exil. L'explication qu'ils lui ont donné est la suivante: les moines gênaient le régime. Ils acceptaient de soigner les maquisards islamistes qui se présentaient au dispensaire du monastère. Le gouvernement algérien a alors organisé un faux enlèvement par des islamistes. Le but de l'enlèvement c'était à la fois de les débarrasser de ces moines gênants en les renvoyant en France et de discréditer les islamistes. Ce scénario a dérapé lorsque les services secrets français ont eu des soupçons, produisant des notes au moment du rapt indiquant que les moines étaient sûrement aux mains des services secrets algériens.

« Pour faire taire les soupçons, les services algériens auraient été obligés d'éliminer les moines » dit Rivoire à VICE News.

L'avocat des parties civiles, Patrick Baudouin, est revenu sur ces trois scénarios pour VICE News sans privilégier l'un ou l'autre.

« La seule chose dont je suis sûr, c'est qu'on ne peut pas accréditer la version officielle de l'État algérien, c'est à dire que les moines ont étés enlevés, retenus, et exécutés par des terroristes, et que les renseignements ne sont pas parvenus à les libérer, notamment à cause des Français qui ont engagé des négociations parallèles. J'aurais tendance à penser que les autorités algériennes sont concernées par l'enlèvement. »

L'avocat s'interroge sur le mobile de ceux qui les ont tués. Les moines gênaient les autorités algériennes, qui leur ont demandé de partir à plusieurs reprises.

« Pour les islamistes, il n'y avait aucune raison à part un acte purement gratuit que je n'exclus d'ailleurs pas. Ils étaient soignés par les moines qui prônaient la réconciliation», poursuit Patrick Baudouin.

Pour mieux comprendre l'environnement immédiat du monastère à l'époque, VICE News s'est entretenu avec René Guitton, auteur de En quête de vérité - Le martyre des moines de Tibhirine paru en 2011. Il a bien connu certains des moines quand il était enfant. Adulte, il a commencé à mener son enquête lorsqu'ils ont été enlevés. Il a raconté à VICE News à quoi ressemblaient les forces en présence en 1996.

« En 1996, les moines sont là depuis 1948 à Tibhirine. Ils sont pris entre deux feux. Entre les djihadistes et l'armée. Cette présence des moines irrite les djihadistes mais pas ceux de la région, qui connaissent les moines et leur rapport à la population. Dans le même temps, les autorités algériennes demandent aux moines de rentrer en France. Les moines ne veulent pas, ils veulent partager les souffrances de leurs frères algériens. »

René Guitton dit à VICE News que lors de son enquête il est tombé sur des documents algériens, dont des photos des sept têtes de moines, telles qu'elles étaient quand la gendarmerie nationale algérienne les a découvertes.

« J'ai fait expertiser ces photos par des médecins légistes français de villes différentes qui m'ont dit que ces têtes portent toutes un impact. Une des têtes est méconnaissable. Les têtes révèleront quelles armes ont été utilisées. Mais pas la main qui les a utilisées. »

Reste à savoir si les mouvements des deux juges français seront suffisamment libres dans cette collaboration placée sous le poids du secret d'État. La visite se fait également dans le lourd contexte d'une autre décapitation, celle de l'otage français Hervé Gourdel il y a quelques semaines en Algérie par des terroristes se revendiquant de l'État islamique.

« On ne peut douter que Trévidic est un homme extrêmement compétent, habile et intelligent», dit Patrick Baudouin à VICE News. « Il pourrait faire avancer l'enquête en poussant certains témoins dans leurs retranchements s'il était autorisé à entendre ces témoins algériens. »

Une possibilité d'accès dont Rivoire doute. Il raconte à VICE News comment en interviewant Jean-Pierre Schumacher, l'un des survivants de Tibhirine, qui connaissait bien les habitants de la région, il s'est rendu compte qu'avant de lui parler, les autorités algériennes l'avaient prié de ne pas parler, le menaçant de fermer le monastère.

« Je suis assez sceptique sur le fait que les Algériens laissent travailler Marc Trévidic. » continue Rivoire. Les autorités algériennes lui ont refusé d'interviewer la vingtaine de témoins qu'il avait prévu d'entendre. On lui a refusé que les analyses médico-légales soient pratiquées par des experts français. Ils ne peut pas non plus dormir à Tibhirine, et doit faire l'aller-retour tous les jours. »

Rivoire explique ce blocage par le fait que depuis 1990 les services secrets algériens sont tenus par le même homme, le général Mohamed Lamine Mediène, dit « Toufik ».

« Si Trévidic fait des découvertes, cela menace l'homme le plus puissant d'Algérie. Les gens sont terrorisés, l'Algérie est un pays où l'on peut être enlevé en pleine nuit sans que cela motive une enquête. Pour les juges c'est très compliqué de travailler. Ça avancera quand Toufik Mediène partira à la retraite. »

Étienne Rouillon a participé à la rédaction de cet article.

_Suivez Virgile Dall'Armellina sur Twitter: _@armellina