Sports

Au championnat de France de tracteur pulling

Quelque part en Loire-Atlantique, des pilotes enthousiastes font concourir leur véhicule hybride entre deux champs de céréales.
29.12.16

Cet article a initialement été publié sur VICE.

Le tracteur pulling est un sport mécanique né aux États-Unis dans les années 1920, qui mêle moteurs de guerre, véhicules de compétition et pilotes en liesse. Selon Laurent Buisson, président de l'association mouzeillaise de tracteur pulling, il aura fallu attendre une cinquantaine d'années pour que le concept débarque en France sous l'impulsion d'une poignée de passionnés. Le principe est le suivant : un véhicule hybride aux moteurs modifiés doit réussir à tirer sur 100 mètres une immense remorque homologuée et lestée d'un poids – le tout sur une piste en terre battue.

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La difficulté est que le poids se déplace vers l'avant de la remorque à mesure de l'avancée du véhicule, qui échoue fréquemment sur ses deux roues arrières. Celui qui réussit à faire les 100 mètres réalise ce qu'on appelle un full pull. Le concurrent a droit à deux essais pour pouvoir accéder à la manche suivante du Championnat de France, qui en compte six au total. Si les véhicules en question étaient à la base des tracteurs, ce sont aujourd'hui des quatre roues clinquants et archi-customisés, qui cachent sous leurs capots de princesses des moteurs ultra performants.

En août dernier, la troisième manche de la 10ème édition du Championnat de France de tracteur pulling se tenait à Mouzeil, en Loire-Atlantique. Je m'y suis rendue par simple curiosité, probablement aussi mue par mon désir inavouable d'assister un jour aux États-Unis à une compétition de Monster Jam. J'étais partie du principe que le tracteur pulling en constituait un excellent avant-goût – et il s'est avéré que j'avais entièrement raison.

Avant le spectacle, le public peut se promener librement pour admirer les engins. Certaines équipes ont d'immenses semi-remorques où les transporter. Semi-remorques elles aussi personnalisées, peintes, customisées. Les compétitions de tracteur pulling comptent plusieurs catégories d'engins, selon les poids, les modèles, les moteurs. Je me trouve devant Flash Power II, double champion de France dans sa catégorie. Flash Power deuxième du nom cache un moteur V12 de Rolls Royce Griffon qui vient d'un avion Spitfire de la Seconde Guerre mondiale. Belle seconde vie pour un moteur hérité de la Royal Air Force, qui a survécu à une guerre et se retrouve des décennies plus tard entre deux champs de céréales à étaler sa puissance salvatrice.

Thierry, le pilote, cuisinier de métier et passionné de sport mécanique, m'explique être tombé amoureux du tracteur pulling en 1984 après avoir vu une course. J'apprends au passage, en m'appuyant sur une roue dure comme du béton d'1m70 de haut, que seules les marques Firestone et Mitas fabriquent des pneus spéciaux destinés au tracteur pulling. Et que le tracteur pulling compte environ 200 licenciés en France, contre plus de 1000 aux Pays-Bas. Les pilotes français le savent, et commencent à concourir ailleurs : l'Allemagne et les Pays-Bas sont beaucoup plus sensibles à ce type de sport mécanique. En France, c'est la Normandie qui accueille la plus grande compétition.

Photo de l'auteure.

Sous un soleil de plomb, juste à côté, Dominator exhibe sa carrosserie acidulée rouge vif tout en dévoilant son moteur V8 de grosse voiture américaine. L'insolente beauté de Dominator concourt dans la catégorie pick-up, où le véhicule se doit d'avoir des allures de voiture.

En face, c'est le chouchou des plus jeunes, un véhicule hollandais, une équipe qui a roulé toute la nuit pour venir en France et ne pas rater ce championnat. Le retour de la Coccinelle. Mais une Coccinelle mutante, qui répond au doux nom de Predator, au postérieur bombé qui attire tous les regards. Puis vient le Redoutable, un tracteur de course survitaminé, qui peut avoir jusqu'à quatre moteurs. Aujourd'hui, Le Redoutable en a « seulement » deux. Deux moteurs à turbines Isotov d'hélicoptère russe. Son propriétaire, Guillaume m'explique que lorsqu'il possède ses quatre moteurs, il passe en catégorie 4,2 tonnes.

Photo de l'auteure.

La compétition commence. Carrément en bord de piste pour des photos, je suis expectative devant les bouchons d'oreille que m'ont tendus avec le sourire les pilotes amusés. Le soleil cogne, des bidons remplis d'eau entourent la terre battue. La première catégorie est celle des Garden pulling, de tout-petits tracteurs avec une plus petite remorque. On dirait des auto-tamponneuses sur un circuit de F1. Je suis dédaigneuse envers mes boules Quies, et je prends un certain plaisir à regarder ces petits tracteurs s'échiner à tirer la remorque.

Mais quand les « grosses » catégories entrent en piste, je comprends la nécessité des boules Quies. J'ai l'impression que le ciel est en train de me tomber sur la tête. Le bruit est assourdissant. Les véhicules vrombissent, une épaisse fumée s'échappe, la terre tremble. Les tracteurs se cabrent, ruent, s'élancent. On dirait que les moteurs d'aviation cachés sous les carlingues ont pris le dessus. Ils décollent littéralement, échouant parfois à réaliser le full pull.

Photo de l'auteure.

Dans l'après-midi, Excalibur entre en scène. Dans sa catégorie pick-up, Excalibura fière allure, quelque part entre la voiture des Fouines dans Qui veut la peau de Roger Rabbit et le capot démesurément long de la décapotable du loup de Tex Avery. Seulement, quelques mètres après son départ, Excalibur pète son moteur, qui s'enflamme. Quatre seaux d'eau plus tard, la saison est finie et quelque 30 000 euros se sont évaporés en même temps que le moteur réfractaire. Je viens de comprendre l'utilité des bidons remplis d'eau en bord de piste. Il faudra quinze bonnes minutes pour nettoyer la piste et récupérer çà et là les bouts de moteurs éparpillés dans la gadoue.

Les immenses tracteurs agricoles qui ratissent la piste entre chaque concurrent dessinent un ballet hypnotique. Pendant ce temps, Flash Power II avale les 100 mètres sans difficulté. Warrior est superbe, noir et vert, en catégorie pro-stock, avec sa silhouette de véhicule agricole. Nirvana, catégorie light modified, hybride pourpre orné du Manneken-Pis, cache le siège du conducteur derrière un attirail impressionnant, exhibant fièrement ses turbines Isotov. Chacun de ces véhicules a pu passer les manches suivantes du championnat qui se sont déroulées ce mois de septembre – et ont vu concourir, entre autres, des véhicules aux noms aussi évocateurs que French & Furious, Iessel Diesel et Le Gladiateur V.

Sauf mention contraire, toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation del'Association Mouzeillaise de Tracteur pulling