reportage

J'ai passé un an en compagnie de pédophiles vertueux

Sur Internet, un forum regroupe des gens qui ont des pulsions pédophiles mais refusent d'agir en conséquence.

par Alexander McBride Wilson; traduit par Orane Servanton
12 Mai 2017, 5:00am

Au début du printemps, en 2015, je suis parti de Londres pour aller sur la côte ouest des États-Unis rejoindre Gary. J'ai contacté différents pédophiles habitant aux États-Unis et qui s'identifient comme « non dangereux » car ils refusent d'avoir des rapports avec des mineurs. Plusieurs personnes ont accepté de me rencontrer et d'être photographiés.

Gary est le premier à m'avoir répondu. Il est membre d'un forum sur Internet, où se rejoignent des gens qui ont « cette attirance sexuelle qu'ils n'ont pas choisie ». Selon Gary et d'autres membres, tout comme les hétérosexuels et les homosexuels sont attirés par des personnes d'un sexe en particulier, les pédophiles sont attirés par les garçons et les filles d'un certain âge, inférieur à l'âge légal de consentement. Ils s'autoqualifient de « pédophiles vertueux » (Virtuous Paedophiles, ou VirPed) car la grande majorité d'entre eux affirme ne jamais avoir eu de relations sexuelles avec un mineur ; ils précisent aussi ne pas en avoir l'intention.

Gary est également le fondateur de l'Association for Sexual Abuse Prevention (ASAP). « Les forums aident à réduire le risque de "passage à l'action" lorsque j'ai des envies, même si je ne me considère pas comme dangereux. J'ai appris à accepter ma pédophilie », explique-t-il. « Je n'assouvis pas mes besoins et ils ne m'angoissent pas. » Je m'attendais à de la méfiance, voire à de la peur, lorsque je me suis présenté comme photographe documentaire à cette communauté. Après tout, leur anonymat leur permet de vivre relativement loin du danger. Mais il se trouve que des gens comme Gary cherchent justement à partager leur histoire. Après avoir passé plusieurs mois à discuter et à me faire accepter par les membres du forum, j'ai pris mes billets d'avion pour aller les rencontrer.

« Alex, je t'attends à l'aéroport à 23h30. Je porterai une veste bleu clair » - Gary


Pendant le trajet, je me suis rendu compte de ce que j'étais en train de faire et j'ai commencé à me sentir nerveux. Cependant, après avoir rencontré Gary et passé une semaine avec lui, je me sentais tellement à l'aise à ses côtés que ses préférences sexuelles m'importaient de moins en moins. Il s'est passé la même chose lorsque j'ai rencontré les autres. De mon point de vue, il s'agissait d'êtres humains normaux qui essayaient de s'en sortir dans la vie comme nous, tout en devant gérer un lourd fardeau qu'ils n'avaient pas choisi de porter.

Certains m'ont affirmé qu'ils avaient choisi de vivre éloignés des enfants ; cependant, un des membres, Ian, travaille avec des mineurs à longueur de journée. Ça peut nous sembler simple, avec notre perception actuelle de la pédophilie, de deviner lesquels de ces hommes vivaient « vertueusement » ou non ; cependant, je pense qu'il était important de leur donner à tous le moyen d'exprimer leur propre point de vue quant à leur condition.

Gary est marié avec Tabitha, ancienne professionnelle de la santé récemment retraitée. Ils sont mariés depuis près de 11 ans ; Gary n'a osé lui avouer son attirance pour les petites filles que six ans auparavant. « Lorsque j'ai su pour Gary, ça ne m'a pas fait un choc brutal ; c'était plutôt une sorte d'éveil et de révélation », explique Tabitha. « Je lui fais confiance, je sais qu'il n'a jamais rien fait dont il peut avoir honte. Beaucoup de personnes ont des désirs, des péchés ou des comportements secrets ; mais si l'on n'agit pas en conséquence, ça ne reste que des pensées. » Toutes les photos sont de l'auteur.

L'objectif du site VirPed est de fournir une forme de soutien que les thérapeutes et autres professionnels ont tendance à négliger. En effet, il existe des endroits pour parler lorsque vous avez commis un crime sexuel, mais ceux qui ont juste les pensées sans avoir commis les actions ne comprennent pas l'intérêt de se retrouver en thérapie avec des criminels. La plupart des membres de VirPed m'ont dit avoir rejoint le site non pas pour garder le contrôle sur leurs pulsions, mais pour pouvoir en parler librement et se départir du poids de la dépression et de l'isolation qui vont de pair avec ce secret. Sammy, un autre membre de VirPed, m'a dit « qu'avoir des sentiments pour un enfant et ne pouvoir en parler à personne, c'est comme être pris au piège, seul sur une île déserte. Vous commencez à perdre la raison à cause de l'isolation. Les humains sont des créatures sociales, on a besoin de parler aux autres quand quelque chose ne va pas. Mais lorsqu'il s'agit d'un sujet aussi tabou, vous n'avez pas vraiment le droit d'en parler avec quiconque. »

Beaucoup de nouveaux arrivants sur le forum pensent que le crime sexuel est inévitable car, selon eux, l'attraction mène à l'action. Pour citer Gary, pendant près de 50 ans, il avait l'impression d'être « une bombe à retardement ». Il n'est pas étonnant que certains pédophiles pensent que l'attraction est liée à l'action, d'autant qu'ils s'exposent au risque d'être mêlé à des personnes douteuses comme les membres de l'association NAMBLA (association américaine formée par des pédophiles homosexuels qui s'opposent à l'âge minimal légal pour avoir des rapports sexuels).

Il est bien entendu important de préciser qu'aucune de ces déclarations ne peut être vérifiée. Peut-être que certains membres de VirPed ne sont là que pour se cacher, peut-être que d'autres ont choisi d'accepter mon interview pour prouver qu'ils n'avaient rien à cacher. Je ne suis pas en mesure de vous affirmer que ce n'est pas le cas, et je peux comprendre pourquoi certains lecteurs seraient méfiants en lisant ces lignes. Il est par exemple impossible d'affirmer que Gary a toujours été vertueux. En 2007, Gary et Tabitha ont fait office de famille d'accueil pour trois enfants pour quelque temps. Trois ans après que leur mère biologique les a récupérés, celle-ci a accusé Gary d'avoir abusé d'une de ses filles.

Les accusations ont été rejetées par la police et, au départ, par la victime présumée (que j'avais rencontrée en 2015). Cependant, récemment, la jeune fille de 20 ans a changé d'avis. Lors d'un épisode récent de Dr Phil (un talk-show américain), elle a fait face à son ancienne famille d'accueil et a dit que « le fait que Gary se définisse comme un pédophile vertueux est répugnant. Je veux que les gens sachent ce qu'il m'a fait, je veux que les gens sachent qu'il n'est pas ce qu'il prétend être. Je suis la preuve qu'il ment. » J'ai essayé, dans les derniers mois, de reprendre contact avec elle mais je n'ai reçu aucune réponse.

Les photos qui suivent sont tirées d'une série que j'ai faite en 2015, lorsque j'ai passé du temps en compagnie de plusieurs pédophiles vertueux. J'ai choisi quatre cas en particulier, car leurs histoires couvrent un large spectre de problématiques liées à cette condition.

Gary, chez lui, avec son chien Spunky.

Gary affirme que, depuis qu'il a décidé d'être honnête sur son orientation sexuelle avec différents professionnels, il n'a fait face qu'à du dégoût et des préjugés, même lorsqu'il insiste sur le fait qu'il n'est jamais passé à l'acte. « On m'a exclu de l'université uniquement à cause de mon orientation sexuelle, et c'était traumatisant », explique-t-il. « La police m'a interrogé, le seul hôpital de la région m'a banni, ce qui n'était pas très marrant non plus. J'ai également eu droit à une thérapeute qui m'a abandonné, sans même me rediriger à un de ses collègues, en 1999. Lorsque je lui ai annoncé mon orientation sexuelle, elle a complètement flippé et elle m'a dit : "Je ne peux pas m'occuper de ça." Elle a refusé de me revoir ensuite. »

Gary, en train d'ouvrir l'église locale pour une réunion (semblable à celles des Alcooliques Anonymes) qu'il organise pour aider les habitants de la ville à gérer leurs problèmes d'addiction et de dépression. Gary est membre de l'Église adventiste du septième jour et toute sa vie est basée sur la religion. Il a terminé de construire l'église en 2014, avec l'aide de sa famille et d'autres membres de l'Église.

En voyage pour rendre visite à sa fille, Gary s'est arrangé pour rencontrer Sammy, un autre membre de VirPed, qu'il « connaît » depuis des années mais qu'il n'avait jamais eu l'occasion de voir en vrai. Les deux se sont donné rendez-vous dans un motel, où on peut les voir en train de discuter. En raison des forts préjugés qui entourent la pédophilie, l'anonymat joue un rôle très important pour les membres de VirPed. En conséquence, les rencontres en dehors du forum, comme celle-ci, sont très rares.

Sammy est conscient de son orientation sexuelle depuis 20 ans. « Quand j'avais 15 ans, je suis tombé amoureux d'une fille de trois ans », explique-t-il. « À ce moment-là, je ne pouvais plus me voiler la face : j'étais un pédophile. »

Au début d'Internet, avant l'ouverture du site VirPed et d'autres forums similaires, Sammy cherchait à se réconforter en visitant des forums « pro-contact » – principalement des chats en ligne qui prônaient et encourageaient les actes sexuels avec des mineurs. « J'ai trouvé un site qui s'appelait le Front de Libération des Pédophiles. Ils m'ont dit que oui, des adultes tombaient amoureux d'enfants, et que c'était normal. Ça m'a fait du bien d'entendre ça, mais j'ai aussi reçu d'autres messages vraiment bizarres. Je ne les ai pas écoutés lorsqu'ils m'ont dit d'assouvir mes besoins dans la vraie vie, mais j'ai quand même l'impression de leur devoir quelque chose. Après tout, ils m'ont sauvé la vie. »


Sammy se rase en prévision d'un des nombreux entretiens d'embauche qu'il a passés pendant que je le suivais. Après des années de déni, il s'est rendu compte qu'il ressentait des choses pour la fille de la sœur de son ex-femme. Afin de refouler ces sentiments, il a commencé à fumer de la marijuana. Lorsque je l'ai rencontré, il venait de se faire renvoyer de son travail suite à un test de dépistage de drogue qui était revenu positif.

Jack est un ancien membre du forum VirPed et il travaille régulièrement avec l'association de Gary ASAP. Il a quitté Virped il y a quelques années car il estime qu'il n'est pas normal d'accepter une attirance pour des mineurs, même si elle reste uniquement dans la pensée. Pour lui, son orientation sexuelle est un défaut qui doit être corrigé. Il a choisi de rester en contact avec Gary et particulièrement l'association ASAP, car ses membres y évoquent les moyens d'éviter de commettre un crime sexuel.
Entre les années 1967 et 1989, depuis ses 14 ans, Jack affirme avoir touché de manière inappropriée plus de 300 jeunes garçons. Jack a grandi dans un foyer pour enfants, où il dit avoir été battu, agressé et violé par des membres de l'équipe et des enfants plus âgés. Né avec la polio, il était moqué et abusé pour sa faiblesse et son incapacité à se défendre. « Je ne remets pas en cause le foyer pour ce que j'ai fait », explique-t-il. « Ils m'ont appris ces comportements, certes, mais c'est moi qui ai décidé de les mettre en pratique et j'assume la responsabilité de ces choix. Je suis honnête sur mon passé, je ne me cache pas derrière mes crimes. » Jack affirme qu'il n'a pas récidivé depuis 1989.


« Mes crimes étaient calculés, délibérés », raconte Jack. « J'habitais dans ma voiture à l'époque, ce qui me permettait de quitter rapidement la ville si jamais la police commençait à se douter de quelque chose. Je passais d'un village à une ville, à une autre ville… Je disparaissais en l'espace d'une nuit. Je n'ai jamais signé un seul bail, je faisais exprès de louer au mois. Toute ma vie tournait autour de mes crimes. Rien n'arrivait par hasard, tout était calculé. »

On retrouve le mantra de Jack « Pas aujourd'hui ! Plus jamais ! » écrit de partout : sur le mur de sa salle de bains, en signature de ses e-mails ou même tatoué sur ses poignets. « J'ai fait tant de mal, à tant de personnes. Je ne pourrais jamais me faire pardonner pour tout ce que j'ai fait. Je ne suis pas prêt à tout pour ne pas finir en prison – je suis prêt à tout pour ne plus récidiver. Je ne veux plus jamais faire de mal à un enfant. »


Jack souffre toujours des séquelles de sa polio. Pour cette raison, il a un aide soignant, Kenny, qui vit avec lui depuis 2011 et s'occupe de lui gratuitement. « C'est par empathie que j'ai décidé d'aider Jack ; ça s'est transformé en amitié petit à petit, et c'est pour ça que je suis toujours là aujourd'hui », explique Kenny. « Je m'occupais de Jack depuis un peu plus d'un an quand il m'a dit : "Il faut que je te dise quelque chose, mais promets-moi de ne pas me juger." Il m'a tout raconté. Et je n'aime pas juger les autres. »

Kenny allume une lampe sur la terrasse de Jack, qui est condamnée par des planches en bois. Kenny, qui dit avoir été victime d'abus lorsqu'il était enfant, est devenu très important pour Jack et l'aide à ne pas récidiver. C'est Kenny qui a condamné la terrasse de Jack pour l'empêcher de regarder les enfants qui jouent dans la rue devant chez lui. Si Jack voit un jeune garçon en public, il va immédiatement appeler Kenny pour le prévenir. « Comme ça, le secret disparaît, et sans le secret, la pulsion disparaît aussi », explique Jack.


Ian est également membre du forum VirPed. Bien qu'il soit au courant de ses pulsions depuis son adolescence, il dit n'avoir jamais ressenti le besoin de l'avouer à ses proches ou d'en parler à des professionnels. Il a appris à s'accepter très tôt. Il est tombé sur le forum VirPed après avoir décidé qu'il fallait qu'il en parle avec d'autres personnes comme lui. « Je suis content de pouvoir parler à tous ces gens merveilleux sur VirPed. C'est bien plus que ce que je pensais avoir un jour dans ma vie », raconte-t-il.


Ian est marié depuis neuf ans, mais il n'a jamais avoué ses pulsions ni à son mari ni à aucun de ses proches, juste aux membres de VirPed. « J'y pense de plus en plus récemment [à tout avouer à mon mari] mais je ne veux pas prendre de décisions hâtives. Il y a beaucoup d'éléments à prendre en compte. Est-ce que ça va améliorer notre relation ? Ou alors, est-ce que ça va être un fardeau que l'on va devoir porter pendant toutes nos vies ? Est-ce que ça vaut le coup de lui annoncer quelque chose qu'il ne serait pas capable de gérer alors que de mon côté je m'en sors bien tout seul ? », se demande Ian.


Ian aide sa sœur cadette à réparer sa voiture.

Ian est très proche de sa famille et ressent le besoin de fonder la sienne. Avec son mari, ils discutent adoption en ce moment. « J'ai peur d'être attiré par les enfants », avoue-t-il. « J'aimerais me dire que c'est une peur disproportionnée, mais je pense qu'ignorer un problème potentiel ne le fait pas disparaître. Je ne veux pas me retrouver dans une situation où on adopte un bébé et, huit ans plus tard, je me rends compte de l'erreur que c'était. »


Ian travaille dans un foyer qui accueille les enfants ayant subi des maltraitances ou des abus. Il a été spécialement choisi pour ce poste par le responsable du foyer, qui n'est pas au courant de l'orientation sexuelle d'Ian. « Je pense souvent à mon travail. Pendant très longtemps, je me suis demandé si c'était une bonne idée d'exercer ce métier. Mais au final, je me suis dit que beaucoup de personnes étaient attirées par leurs collègues, et que ça ne les empêchait pas de faire leur travail. Ça vous apprend juste à gérer vos sentiments de manière plus mature. »


Ian, à la librairie, cherche des livres pour les enfants avec qui il travaille.

« Je veux que ces enfants réussissent dans la vie, qu'ils puissent vivre heureux. Les enfants le savent et leurs réactions sont positives. Je pense que je ne serais pas aussi intéressé par leur bien-être si je n'étais pas pédophile. J'ai réussi à canaliser ces sentiments et à en faire quelque chose de positif. La pédophilie fait partie de moi, que je le veuille ou non. Mes expériences, même celles qui étaient mauvaises ou désagréables, ont fait de moi quelqu'un de meilleur. Bien sûr, ça rend tout plus compliqué, mais je ne fonde pas mon existence là-dessus. Mon identité ne dépend pas des personnes par qui je suis attiré. J'aime la personne que je suis, et j'aime ma vie. Je ne la changerais pour rien au monde. »

Certains noms ont été modifiés.

Retrouvez Alexander McBride Wilson sur son site.

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