Peut-on transformer notre intuition en superpouvoir ?

Peut-on transformer notre intuition en superpouvoir ?

Des scientifiques de l’armée américaine tentent de comprendre d’où viennent nos mauvais pressentiments, afin de développer l'intuition des soldats américains sur le terrain.
20 mars 2017, 7:30am

Cet article est extrait de Bodybuilders: Inside the Science of the Engineered Human d'Adam Piore, et est reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur.


En 1911, le psychologue suisse Édouard Clapadère a placé une épingle entre ses doigts avant de serrer la main d'une patiente amnésique, la piquant légèrement. Le lendemain, la patiente ne se rappelait plus de ce rendez-vous. Pourtant, mue par un instinct mystérieux, elle a soigneusement éviter de toucher la main du médecin.

Depuis longtemps, les scientifiques soupçonnent que l'esprit humain dissimule certains savoirs et certaines compétences inconscients. Même lorsque nous oublions que nous avons été blessés dans telles ou telles circonstances, le corps, lui, se souvient. Quelque part dans l'arrière-cour de notre cerveau, nous hébergeons toujours cet ensemble de connaissances implicites qui pourraient nous être utile à l'avenir.

Imaginez que l'on puisse mesurer ce savoir caché. Imaginez que l'on puisse l'extraire, l'entraîner, le développer. Une telle découverte aurait des retombées extraordinaires dans nombre de disciplines, mais curieusement, les recherches les plus avancées sur le sujet ne sont pas l'apanage des départements de psychologie des grandes universités : elles sont menées au sein de l'armée américaine. Il faut dire que celle-ci rêve de pouvoir transmettre à ses nouvelles recrues ces précieuses connaissances de terrain que l'on accumule d'ordinaire par l'expérience, et par l'expérience seule. Si ses recherches aboutissaient, l'armée pourrait apprendre à ses soldats à détecter la présence d'un explosif ou d'un terroriste au milieu d'une foule – par la seule force de l'intuition. De même que la technologie radar a sauvé un nombre de vies incalculable durant la Seconde guerre mondiale, l'intuition pourrait être l'outil phare des guerres contemporaines.

En 2009, Joseph Cohn, agent de programmes au sein de la Defense Advanced Reasearch Programm Agency (DARPA) du Département de défense américain, mais aussi capitaine de la Navy et docteur en neurosciences, a gagné une bourse de recherche grâce à un projet audacieux : un système de détection de la signature neuronale du mauvais pressentiment. Son idée a été inspirée par une discussion avec un colonel, qui avait sous ses ordres un sergent possédant un « sixième sens » si impressionnant que tous les gradés le voulaient dans leur unité. « Il savait toujours quand il fallait se mettre à couvert, quand il fallait tirer, avant même que l'ennemi ait fait quoi que ce soit ». Le colonel a alors demandé à Joseph Cohn : « Pourriez-vous transformer les unités en radars humains, afin qu'ils soient aussi doués que mon homme ? »

« Il savait toujours quand il fallait se mettre à couvert, quand il fallait tirer, avant même que l'ennemi ait fait quoi que ce soit ».

Par la suite, Cohn a entendu des dizaines d'autres anecdotes extraordinaires à base d'un 6e sens surnaturel, notamment auprès des soldats de retour d'Irak et d'Afghanistan. Ces histoires mettaient en scène des superhéros qui interrompaient brutalement les convois, juste devant un explosif dissimulé au sol, à cause d'un mauvais pressentiment qu'ils ne pouvaient pas s'expliquer. D'autres ressentaient une soudaine montée d'adrénaline juste avant une embuscade, et avaient sauvé plusieurs fois leur compagnons d'une mort certaine. Pour mieux comprendre ce phénomène, Cohn a épluché toute la littérature scientifique sur l'intuition : psychologues du comportement, économistes et philosophes étudient depuis longtemps en quoi l'intuition influe sur la prise de décision rationnelle, et quelques hypothèses solides sont déjà sur pied. Il a été particulièrement fasciné par le travail de Gary Klein, un psychologue financé par l'armée américaine, qui s'est demandé pourquoi les pompiers les plus expérimentés étaient capables de prendre des décisions éclairées quasi instantanément dans des situations de grande incertitude qui engendraient la peur et la confusion chez leurs pairs.

Le sens commun nous dit que pour prendre une décision, il faut passer en revue plusieurs options avant d'en choisir une, suivant une démarche de sélection logique. Pourtant, Klein a découvert que les pompiers expérimentés ne considéraient toujours qu'une seule option à la fois. Ils étaient absolument certains de la marche à suivre,  et le temps que le cheminement de leur propre pensée affleure à leur conscience, ils avaient déjà décidé quoi faire. « Je comprends ce qui se passe, je sais comment agir », voilà ce qu'ils disaient à Gary Klein. Comment pouvaient-ils être aussi sûrs d'eux ? Parce qu'ils utilisaient à la perfection une capacité inconsciente extrêmement utile, « la reconnaissance de motifs », explique Klein.

De même que le cerveau est capable d'associer une solution donnée à un problème donné, Klein pense qu'il peut détecter des anomalies subtiles enregistrées par les sens et nous donner l'intuition que « quelque chose ne va pas. »

Après sa discussion avec le colonel, Joseph Cohn a eu une épiphanie : si l'intuition existait vraiment, alors on devait pouvoir trouver un moyen de localiser dans quelle partie du cerveau elle s'exerce afin d'observer ses effets en temps réel. « Si je réussis à faire ça, je pourrai comprendre comment exercer et développer l'intuition », explique Cohn.

Les chercheurs, toutes disciplines confondues, s'accordent sur un point : les jugements intuitifs sont basés sur des impressions inconscientes, très chargées émotionnellement. Cohn a donc réuni une équipe afin de traquer de possibles signaux cérébraux naissant dans le cortex visuel, et outrepassant les régions du cerveau responsables de la rationalité et de la pensée consciente pour se diriger tout droit vers le système limbique, le siège des émotions.

Pour trouver de tels signaux, les chercheurs commissionnés par Cohn, des neuroscientifiques de l'Université d'Oregon, ont montré 150 images incomplètes d'objets – tels que des fragments de chaises et de tasses – à des volontaires. Les objets étaient si défigurés que la reconnaissance consciente de l'objet complet était impossible. Ensuite, les chercheurs ont généré des images-leurres constituées de 50 pixels arrangés aléatoirement, avant de demander aux volontaires de deviner quelles images représentaient des fragments d'objets, et lesquelles ne représentaient rien. Pour ce faire, ils ont fait défiler les images les unes après les autres devant les volontaires, à raison de deux images par seconde.

L'équipe a émis l'hypothèse selon laquelle, face à des informations sensorielles limitées, la machine à reconnaissance de motifs du cerveau réussirait à discerner les objets incomplets. De fait, les participants ont correctement identifié les fragments d'objets 65% du temps, et ont cru observer un objet dans les images-leurres 14% du temps. Or, les chercheurs ont détecté des signatures neuronales associées à une prédiction adéquate du contenu de l'image.

Dans les cas où les sujets avaient correctement prédit la présence de l'objet (un nombre de cas significatif d'un point de vue expérimental), l'activité du cerveau a divergé de l'activité neuronale enregistrée lors des erreurs – 100 millisecondes avant que les sujets n'analysent consciemment la nouvelle image qui leur était présentée. Ce flash d'oscillations rythmiques prenait naissance dans le cortex visuel et se dirigeaient tout droit dans le système limbique, comme prévu. Le cerveau des sujets a également généré un second pattern d'oscillations, plus global, à une fréquence que l'on observe souvent lorsque le cerveau perçoit des formes dans une image confuse qui ne représente rien.

« En bref, quand vous avez une intuition, quelque chose se passe dans votre système limbique et vous avez le sentiment que votre corps réagit indépendamment de vous à un problème donné », explique Cohn. « À ce moment-là, d'autres parties du cerveau interviennent pour vous aider à donner du sens à cette information. »

En 2011, Cohn, qui travaillait alors au Bureau de recherche navale, a reçu 3.85 millions de dollars pour un projet de recherche portant sur l'entrainement de l'intuition. Il a alors commissionné Paul Reber, un neuroscientifique qui a passé toute sa carrière à étudier l'apprentissage inconscient, pour diriger le projet. Reber analyse ce qui se passe dans le cerveau lorsque nous faisons appel à une expertise visuelle inconsciente – dans le cas, par exemple, où notre temps de réaction est raccourci en réponse à un signal visuel que nous connaissons bien et que nous associons à des événements spécifiques – cela permet au cerveau d'anticiper sur la prise de décision. Lorsque le cerveau se sert de cette botte secrète, l'activité neuronale devient plus fine au niveau du cortex visuel, et plus intense dans une zone du cerveau appelée « les ganglions de la base. » Cette zone est également le siège de la mémoire procédurale, qui nous permet de rouler à bicyclette ou de jouer de la guitare.

Votre intuition ne s'avérera correcte que votre expérience personnelle constitue un échantillon représentatif du réel.

Malgré tout, l'intuition que votre équipe est sur le point de marquer un but ou que quelque chose d'épouvantable est sur le point d'arriver n'est pas toujours correcte. Les connexions entre les groupes de neurones sont façonnées par l'expérience cumulée au cours de votre vie, explique Reber. Plus vous vous exposez à des indices significatifs concernant les personnes, les phénomènes, les événements, plus il y a de chances que votre cerveau sache les reconnaître et y répondre de manière pertinente. En bref, votre intuition ne s'avérera correcte que votre expérience passée constitue un échantillon représentatif du réel.

« Si vous voulez renforcer ce mécanisme d'apprentissage inconscient, il faut vous exposer à la nouveauté », ajoute Reber. « Mettez-vous dans des situations nouvelles et un peu folles. »

Afin de concevoir ces exercices d'entrainement, Reber collabore avec Charles River Associates, un cabinet qui conçoit des espaces virtuels réalistes pour former les Marines. CRA a déjà démontré qu'il pouvait induire des flashes intuitifs sur commande en montrant aux sujets différents types de terrains, et en leur demandant de deviner lesquels possédaient des caractéristiques trop subtiles pour être analysées de manière consciente. Ensuite, plusieurs scénarios complexes et réalistes étaient surimposés les uns sur les autres et présentés aux sujets.

« Nous voulons voir si nous pouvons obtenir les mêmes intuitions dont les soldats font l'expérience sur le front. Ensuite, nous déterminerons quel entrainement permet d'accélérer cet apprentissage », explique Peter Squire, chef de projet au Bureau de régulation nucléaire « On pourrait entraîner des soldats inexpérimentés à détecter des explosifs, des tireurs d'élite ou des terroristes planqués. De toute évidence, certains patterns disposés dans l'environnement fournissent des indices précieux au cerveau. »

Les indices en question peuvent être très subtils : poussière décolorée, manque d'activité dans une rue bruyante, etc.

Si ces recherches étaient couronnées de succès, elles pourraient être appliquées dans d'autres domaines – pour former des courtiers à l'évolution des valeurs immobilières, pour améliorer les performances des athlètes, ou encore pour aider quiconque travaille dans un environnement agité en perpétuel changement. Elles pourraient aussi nous aider à comprendre quand écouter ce mauvais pressentiment qui hérisse nos poils et serre nos entrailles, afin de prendre de meilleures décisions au quotidien.