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reportage

Comment je me suis retrouvé en prison au Japon

En programme d'échange en Asie, Nicolas, étudiant français, s'y est retrouvé incarcéré pendant dix jours pour port d'arme blanche.

par Romain B. ; Propos rapportés par Pierre-Eliott Buet
22 Juin 2015, 5:00am

Des policiers japonais ; photo d'illustration via l'utilisateur Flickr


Jeff

Je suis originaire d'un village à côté de Lyon. Là-bas, tout le monde a constamment un couteau sur soi, surtout pour aller prendre l'apéro dans les vignes. Je garde le mien dans le fond de mon sac à dos. Je n'ai jamais pensé à l'utiliser pour me défendre. Il me sert à couper du saucisson et des fruits. Rien d'autre. Pourtant, l'avoir sur moi m'a conduit à passer 10 jours en prison, au Japon.

J'étais en voyage à Tokyo avec deux potes alors qu'on était en année d'échange en Corée du Sud. Je ne connaissais rien du tout au pays. Je n'avais aucune idée du fonctionnement du système judiciaire japonais – ni même français, à vrai dire. Je n'y avais jamais été confronté.

Je suis quelqu'un d'assez raisonnable ; j'ai les pieds sur terre. Quand il m'arrive un truc, j'arrive à prendre du recul. Là, c'était différent. J'avais de grosses montées d'émotion, comme quand on est sur une montagne russe, qu'on ne se sent plus maître de soi. Mon arrestation a eu lieu à 10h du matin, le dimanche 8 février 2015. J'ai été incarcéré au commissariat du quartier de Roppongi à 18h50 le jour même, après 8h20 d'interrogatoire. J'y suis resté 10 jours, quasiment sans contact avec l'extérieur.

Notre séjour au Japon avait commencé sans encombre. On a visité Akihabara, un quartier du centre de la capitale dans lequel sont vendus à tous les coins de rue des jeux-vidéos et des composants électroniques. On a aussi été à Kamakura, accessible par le métro, où il y a une plage et une grande statue de Bouddha. On a visité le palais impérial et Shibuya, le passage piéton très connu du centre de Tokyo où des milliers de gens se croisent dans tous les sens aux heures de pointe.

L'avant-dernier soir, on est allés boire quelques bières à Roppongi, un quartier un peu festif. C'est un coin où on retrouve une certaine criminalité – on s'est fait aborder par des afro-américains qui essayaient de nous vendre de la drogue et des putes. Le lendemain matin, en allant vers le métro, on est passés devant une guérite de police. Un des policiers nous a dit « Roppongi dangerous ! ». Mis à part ça, il ne parlait pas un mot d'anglais. Il nous a fait signe de nous approcher. On a coopéré, bien sûr, parce qu'on avait rien à nous reprocher. Il a fouillé mon sac – probablement dans l'espoir d'y trouver de la drogue –, mais pas ceux de mes amis. Je suis plutôt grand et large ; je peux peut-être faire peur au premier abord.

L'auteur, durant son enfance

Il a aussitôt trouvé mon couteau. Je ne l'avais même pas utilisé dans le pays. Si les flics ne disent rien aux dealers du quartier, ils ont pris mon couteau, qui avait beaucoup de valeur pour moi – il appartenait à mon grand-père. Ils m'ont dit que, pour le récupérer, je devais aller au commissariat, à 500 mètres de là, et m'entretenir avec quelqu'un qui parle anglais. Là-bas, les flics m'ont dit : « Toi, tu montes. Tes potes restent en bas. » Si je pensais redescendre rapidement et retrouver mes amis, il m'a fallu deux semaines avant de les revoir.

Je suis monté dans les bureaux des policiers. Ils m'ont fait rentrer dans une toute petite pièce, une sorte de salle d'interrogatoire, et ont fouillé mon sac. Pas un seul parlait anglais. J'étais un peu paniqué. L'inspecteur est venu vers moi, a tapé ses poings l'un contre l'autre et m'a dit : « You arrested ». Il m'a expliqué que j'étais en état d'arrestation, que je n'avais pas à avoir ce couteau sur moi.

D'un coup, je me suis rendu compte que j'étais dans une merde monumentale. J'ai demandé au type si je pouvais voir mes potes. Il a refusé et m'a passé les menottes. J'ai 22 ans, je suis étudiant, il ne m'était jamais arrivé quoique ce soit de tel dans ma vie. Là, j'étais tout seul. Vraiment tout seul, et dans la merde.

La traductrice est arrivée. Son niveau d'anglais était déplorable. S'en est suivi un interrogatoire de huit heures. Ils m'ont posé des questions sur ma vie entière – « Que faites-vous au Japon ? », mais aussi « Qu'est-ce que vous avez étudié ? ».

Quand il m'a demandé si j'aimais les jeux-vidéos, j'ai compris qu'il fallait que je la joue stratégique. Ainsi, je lui ai dit que je jouais à Minecraft, en évitant d'évoquer des jeux comme GTA. Il y avait une sorte de duel entre l'inspecteur et moi. Il m'a interrogé sur ma vie, sur mes rapports avec mes parents. Mais il m'a aussi posé des questions plus étranges comme : « L'Empereur vous a-t-il déjà envoyé une lettre, ou médaillé ? »

Des policiers japonais ; photo d'illustration via l'utilisateur Flickr Andrew Milmoe

L'interrogatoire s'est terminé à 18h50. Ils ont ensuite pris mes empreintes et des photos de face et de profil, comme si j'avais tué quelqu'un. Puis j'ai été conduit au centre de détention, sous le commissariat, menotté et encadré par plusieurs policiers. Il y avait des gardes partout. Je me suis de nouveau fait fouiller et je suis passé devant les cellules. Chacune d'entre elles était occupée par 3 à 5 détenus. Comme dans les films, ils regardaient tous le nouveau.

Ils m'ont donné une sorte de pyjama et des claquettes trop petites et m'ont emmené dans ma cellule. Mes trois codétenus se sont levés. Le premier mec avait le visage tout balafré. Le deuxième était un latino avec une bonne bouille et le dernier était Japonais. La pièce faisait 10 mètres carrés, il n'y avait pas de lits mais de la moquette au sol, et juste une vitre devant les toilettes. Je me suis mis contre le mur et je suis tombé à terre, la main sur le front.

Le balafré était Français et m'a tout de suite expliqué comment ça se passait. Il m'a clairement fait comprendre que j'étais dans la merde. On m'avait dit que j'allais seulement rester quelques jours, lui m'a expliqué que ce serait « certainement un peu plus long ». Il ne m'a pas cru quand je lui ai dit que mon couteau ne servait qu'à couper des fruits. Lui était là parce qu'il s'était battu, armé d'un tesson de bouteille. Le Japonais était là pour de petites histoires de drogues. Le Brésilien était quant à lui un dealer de cocaïne. Au début, on ne se parlait pas trop, mais ce sont finalement presque devenus mes meilleurs potes. J'étais stressé, surtout pour mon père, parce que je pensais qu'il allait faire un ulcère.

Peu après mon arrivée, on m'a prévenu que mon avocat commis d'office était là. Je suis allé au parloir. L'entretien a été très court, mais j'étais content de le voir.

Le lendemain matin, on s'est tous fait réveiller à 5 heures. La première chose qu'on m'a demandée était d'aller récurer les chiottes. Les journées étaient longues. On commençait par ranger nos couvertures et par nous brosser les dents, puis il y avait un appel toutes les deux heures lors desquels on devait tous être assis en tailleur. Le chef de la prison passait et tous les gardes faisaient une espèce de chorégraphie en gueulant des trucs en japonais que même le Japonais ne comprenait pas. J'ai pensé que j'étais dans un asile de fous.

Dessin de l'auteur durant son incarcération

À 7h30, on nous servait du riz froid dont l'eau avait condensé et était retombée sur la nourriture. En 10 jours, j'ai perdu 8 kilos. De 7h30 à midi, il ne se passait rien, mis à part les appels. À midi, on nous servait deux pains secs briochés avec une confiture ignoble. C'était vraiment dégueulasse. Si j'ai fini par m'y habituer, aujourd'hui, je préfèrerais mourir que d'en remanger. Au dîner, on nous servait de nouveau du riz froid avec une soupe miso et un morceau de viande frite.

Au bout de quelques jours, j'ai acheté un stylo « anti-suicide » à la mine peu pointue et un calepin. J'ai fait beaucoup de dessins pour essayer de passer le temps. J'avais l'impression d'être dans un tunnel sans fin. Je ne savais pas quand j'allais sortir. Le premier soir, l'avocat m'a dit que je risquais deux ans de prison.

Dans une des cellules, il y avait un grand Américain qui regardait tout le monde un peu de travers. C'était le seul type qui semblait un peu aigri. Dans cette cellule, les mecs tournaient littéralement en rond. Ils étaient quatre et marchaient en cercle toute la journée, en se rendant fous tout seuls. Dans la cellule d'à côté, il y avait un Yakuza. Tout le monde marquait son respect quand on le croisait. Son dos était couvert de tatouages, avec un gigantesque dragon. Il était très cordial.

Les deux premiers jours sont passés très vite, tellement j'étais stressé. J'en avais discuté avec mes nouveaux amis. Eux préféraient rester au centre de détention que de passer en comparution. Seulement, c'était le seul moyen de faire bouger les choses – j'y suis donc allé.

Le trajet vers le palais de justice s'est fait dans un bus avec des vitres teintées et grillagées, en compagnie de d'autres prisonniers. À l'arrivée, il y avait des dizaines de bus remplis de détenus. On a tous été enchaînés les uns aux autres. Il y avait des gardes partout. Ils m'ont conduit dans une cellule, où ils m'ont dit de m'assoir. On était huit dans cet endroit minuscule, tous menottés. Il était interdit de faire quoique ce soit ; on avait pour ordre de regarder vers le sol. Je suis resté huit heures dans ce trou.

Dessin de l'auteur durant son incarcération

Je suis finalement passé devant le procureur. Ça a pris une quinzaine de minutes. Il m'a posé des questions et n'a rien laissé transparaître, avant de simplement me dire au revoir. Je n'avais aucune idée de ce qu'il avait décidé. C'est seulement quand je suis revenu au centre de détention que les gardes m'ont annoncé que je ne serais pas tout de suite libéré. J'étais quand même content d'avoir pu sortir de la prison une journée et d'avoir vu autre chose que les barreaux de ma cellule.

Les six journées suivantes ont été horriblement longues. Mes codétenus et moi devenions fous – même si le Brésilien l'était déjà. Je me mettais à chanter tout seul. Les gardes tapaient contre les barreaux pour que j'arrête, et quelqu'un gueulait : « Mais c'est bon, il ne fait que chanter ! ». J'ai même dansé la macarena avec le Brésilien. On ne faisait rien, tout le monde était déprimé et on ne s'était pas douchés depuis cinq jours, malgré la chaleur. Il fallait juste attendre, être patient.

Le 17 février, vers 17h, un garde a ouvert notre porte. Il a commencé à parler avec le Japonais. Je ne comprenais rien à ce qu'ils se disaient. Mon codétenu m'a dit que j'allais sortir. J'ai pris mes compagnons d'infortune dans les bras et j'ai quitté la cellule. Ils m'ont donné des vêtements et m'ont fait passer de l'autre côté du mur.

Bien qu'au total, je sois resté enfermé seulement dix jours, ma libération m'a donné l'impression de revivre. Le seul fait de marcher libre dans la rue était un bonheur.

Désormais, je ne voyagerai plus jamais avec totale sérénité. Récemment, je suis allé acheter un billet d'avion à l'aéroport et l'endroit ressemblait étrangement à un commissariat. Le type m'a demandé mes papiers et, d'un coup, j'ai commencé à psychoter. Le fait d'être enfermé dans une pièce, de ne pas savoir quand on en sortira et d'être totalement impuissant est une expérience traumatisante.

Malgré tout, je garderai une très bonne image du Japon. Mis à part ce long incident, mon voyage s'est très bien passé. Pour moi, ce n'est pas le pays qui est fautif, mais plutôt son système judiciaire ainsi que le mec qui m'a arrêté et qui voulait faire son chiffre. Néanmoins, si on n'a pas de couteau dans son sac, il ne devrait pas y avoir de problème.