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Culture

Tonje Hessen Schei a suivi la nouvelle génération de pilotes de drone

Une réalisatrice norvégienne a filmé des adolescents qui ont tout plaqué pour diriger des machines de la mort à distance.
24.11.14

En 2010, lors du gala de l'Association des correspondants de la Maison-Blanche, Barack Obama a demandé aux Jonas Brothers de se tenir à l'écart de ses filles. « Je n'ai que deux mots à vous dire : Predator Drone ». La chute de son sketch ? « Vous ne les verrez même pas arriver ». L'assistance a explosé de rire.

À cette époque, des avions qui tuaient des victimes civiles prêtaient encore à rire. Aujourd'hui, il est peu probable que la vanne du président ait autant de succès. L'administration Obama a autorisé huit fois plus d'attaques de drones en cinq ans que sous toute la présidence Bush. Les conséquences sur les populations civiles sont très bien documentées. Et fin 2012, le monde a pris connaissance de la stratégie de la « double-taps », qui induit deux attaques sur la même cible sur un court intervalle – ce qui implique souvent que les familles et les amis qui essaient de sauver leurs proches sont également tués.

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La réalisatrice norvégienne Tonje Hessen Schei s'apprête à sortir un nouveau documentaire, DRONE. Elle y rencontre les hommes qui commandent à distance ces machines de la mort. Dans ce film, elle s'intéresse notamment au processus de recrutement des pilotes. Je l'ai récemment rencontrée pour en savoir plus.​

VICE : Salut Tonje. Pourquoi as-tu souhaité faire ce film ?
Tonje Hessen Schei : J'ai eu l'idée de DRONE pendant le tournage de mon dernier film, PLAY AGAIN. J'y avais suivi un groupe d'adolescents américains qui passaient la plupart de leur temps à geeker. J'ai entendu par hasard une histoire d'un gamer qui avait laissé tomber le lycée pour s'engager dans l'armée. Très rapidement, il est devenu pilote de drone grâce aux compétences qu'il avait acquises en jouant.

Après avoir étudié l'impact que peuvent avoir les jeux vidéos sur nos cerveaux – et m'être renseignée au passage sur les liens qui existent entre l'armée et le monde des gamers – je me suis sentie très préoccupée par tout cela. Obama a relancé ce programme consacré aux drones et a créé un nouveau front. Et ce, sans jamais soulever des questions aussi fondamentales que la transparence ou les responsabilités engagées. Nous avons alors décidé de faire un film.

Vous avez parlé de ce gamin qui avait abandonné l'école. Ses aptitudes acquises en jouant étaient-elles vraiment applicables au pilotage de drone ?
Eh bien, aujourd'hui, la plupart des adolescents sont des gamers. Tous les pilotes de drones ne sont pas des fans de jeux vidéo, mais beaucoup de jeunes jouent, et la plupart des pilotes de drones sont très jeunes. Cela fait longtemps que l'armée américaine se sert de la réalité virtuelle et des jeux vidéo comme outils de recrutement. Ils ont procédé à différents tests sur ces interfaces, et ont déjà développé leur propre licence : America's Army, laquelle s'est avérée être un outil de recrutement très efficace. Il faut entrer ses informations d'utilisateur avant même de jouer ! Ils ont également utilisé des vrais bruitages pour que le jeu donne la sensation d'être au cœur du combat.

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Et ça marche vraiment ?
Oh oui. C'était censé être un moyen de communiquer pour recruter quelques jeunes. Mais aujourd'hui, c'est un jeu en ligne très connu qui compte plus de 9 millions d'utilisateurs. Les joueurs vont développer plusieurs capacités ; ils doivent être polyvalents, capables de s'identifier à leur propre interface, et améliorer leur coordination œil-main. Au tout début du programme « Predator », les entraînements des pilotes étaient réduits au strict minimum.

Le garçon qui a inspiré mon film est devenu instructeur pour le pilotage de drone à l'âge de 19 ans, sans qualification précise. Mais bon, ça a un peu changé. Les autres pilotes que nous avons suivis pour ce projet nous racontaient à peu près la même histoire. Ils se sont retrouvés par pure coïncidence dans ce cursus. Lorsque le nombre d'attaques de drones a augmenté, l'armée a recruté des pilotes un peu partout.

Le modèle de recrutement diffère-t-il dans les autres pays ?
Dans le film, nous avons analysé comment ce phénomène s'est propagé à l'étranger. Nous avons filmé des conférences de gamers en Suède et en Norvège. Les militaires y recrutaient activement, ciblant des joueurs qui avaient parfois douze ans.

À quoi ressemble l'entraînement ?
Les pilotes pensaient tous qu'ils allaient passer un moment trop cool, qu'ils allaient ressentir les mêmes sensations que devant une console. Ils avaient d'ailleurs tous joué aux jeux vidéo. Mais ils ont été vraiment surpris, car être un pilote de drone peut être incroyablement ennuyeux. Par exemple, vous pouvez observer une maison ou une cible pendant des mois, et il ne se passe strictement rien. L'US Air Force a effectivement concédé que les pilotes de drones s'ennuyaient comme des rats morts.

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Mais nous avons aussi entendu des témoignages de pilotes qui jouaient pendant les heures de boulot, ou qui utilisaient les casques audio de l'armée chez eux. Quand l'armée a commencé à développer les logiciels pour les opération de drones, ils ont coopéré avec l'industrie des jeux vidéos pour comprendre comment les adolescents appréhendaient ce type d'interface. Ils souhaitaient créer un environnement qui soit le plus adapté possible à cette génération. Les connections entre l'armée et l'industrie vidéoludique représentent donc un phénomène qu'il faut étudier.

Comment les pilotes à qui vous avez parlés perçoivent-ils leur travail ?
Je dois préciser que ces pilotes ne prennent pas part aux missions actuelles de la CIA. Ceci dit, ils ont émis de fortes objections, d'un point de vue constitutionnel, quant à l'utilisation actuelle de ces machines. Ils ont le sentiment que les drones sont des machines extraordinairement puissantes. Ils devraient donc être utilisés pour des objectifs de renseignement – et non pas pour des exécutions. C'est un avis que nous avons beaucoup entendu durant le tournage. Quand on parle de frappes de drones, de sérieuses questions concernant les crimes de guerre ou l'usage de telles technologies doivent être posées.

Pouvez-vous nous parler des « double-taps » ?
On parle de « double-taps » lorsque l'on vise les secours intervenant après une première frappe. C'est affreux. Pendant le tournage, nous avons compris que c'était assez commun. En gros, nous avons un premier tir de missile. Les secours se pressent pour dégager les survivants et les blessés des décombres. Et là, BAM, on tire une deuxième fois. Nous avons recueilli des témoignages de blessés coincés dans les ruines de leur maison, ordonnant aux secours de fuir par peur d'une deuxième frappe. Les gens ont donc cessé de venir en aide à leurs proches.

Ce sont des crimes de guerre effroyables. Nous en avons discuté avec la Croix-Rouge, qui opère selon un protocole précis : pas d'intervention sur un site frappé par un drone pendant au moins 6 heures. Ils sont donc tout à fait au courant des « double-taps ».

À l'avenir, que deviendront les drones dans la stratégie militaire ?
Ce n'est que le début. De nombreux pays développent cette technologie. Je crois que le futur s'annonce très sombre. Il faut absolument se poser les bonnes questions tant que nous en avons la possibilité.

Merci, Tonje.

Pour connaître la date de sortie de DRONE, consultez le site officiel.