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À la rencontre de l'une des dealeuses les plus puissantes de l'Histoire

Raquel Santos de Oliveira a su s'imposer au cœur d'une favela violente et dominée par les hommes.
12 octobre 2015, 5:00am

Passer inaperçu au cœur de Rocinha, la plus grande favela du Brésil, n'est pas chose aisée – surtout si vous êtes accompagné de Raquel Santos de Oliveira. Toutes les deux minutes, cette cinquantenaire est apostrophée par des ivrognes, des vieilles dames et des gangsters notoires. « Demandez à n'importe qui, il saura que j'étais une bandida [dealeuse de drogue] », dit-elle. « Les gens me respectent toujours. »

Raquel est née à Rocinha. Pendant un temps, elle y a été la personne la plus puissante. En 1988, après la mort d'Ednaldo de Souza – son petit ami et accessoirement le boss du trafic de drogue du coin – lors d'un affrontement sanglant avec la police, elle a pris le relai en attendant la nomination d'un nouveau chef.

Peu de femmes ont joué un tel rôle au sein du trafic de drogue à Rio. L'accession de Raquel au pouvoir a coïncidé avec l'arrivée massive de la cocaïne dans les rues de la ville – Rocinha ne faisant pas exception. Ednaldo, connu sous le nom de Naldo, a été l'un des premiers à se balader avec un fusil d'assaut HK, en lieu et place du revolver classique. La police n'a pas tardé à lui emboîter le pas, alors que la guerre entre trafiquants et forces de l'ordre faisait rage dans les années 1990.

Au début de cette même décennie, alors qu'elle sombrait dans un abîme fait de cocaïne et de violence extrême, Raquel s'est retirée du milieu de la drogue avec l'aval de ses partenaires de crime. Après des années de thérapie et de cures de désintoxication, elle habite toujours à Rocinha. Aujourd'hui, elle évoque son histoire d'amour avec Naldo et ses souvenirs de cette époque dans Number One, un roman d'inspiration autobiographique qui vient d'être publié au Brésil.

VICE : Salut Raquel. Comment as-tu rencontré Naldo ?
Raquel Santos de Oliveira : On s'est rencontrés quand on était gamins ; il avait un an de moins que moi et travaillait pour mes oncles, qui l'avaient chargé de collecter l'argent de différents paris. Il était laid mais ses yeux, qui n'arrêtaient pas de me fixer, avaient quelque chose d'envoûtant. Quand je l'ai revu à 15 ans, il avait beaucoup changé : il était armé et semblait être quelqu'un de complètement différent. On s'est mis ensemble quand j'avais 25 ans ; je sortais tout juste d'un mariage qui n'avait pas fonctionné et j'avais deux enfants.

C'était comment de vivre avec lui ?
Il était bipolaire et dépressif. Il était capable de s'endormir paisiblement entre mes bras tout en étant très cruel avec les autres. Les trafiquants de drogue peuvent passer d'ange à démon en un claquement de doigt. En l'espace de trois ans, il avait perdu tout ce qu'il possédait. On vivait au jour le jour, sans avoir peur. Ensemble, on fumait de la weed et on riait pendant des heures. En gros, on menait une vie normale, au sein d'un environnement qui ne l'était absolument pas.

Raquel à Rocinha, Rio de Janeiro (Photo de l'auteur)

En quoi consistait une journée « type » pour toi à l'époque ?
Si j'étais chez ma mère, je me réveillais et je patientais jusqu'à entendre des tirs provenant du fusil d'assaut de Naldo. Ce bruit voulait dire qu'il était réveillé, alors j'allais le rejoindre chez lui en lui apportant à manger. Quand il faisait nuit, je l'accompagnais à la boca de fumo [où il vendait de la drogue] et je nettoyais ses flingues. On a fini par posséder une belle maison, mais tout a été détruit ou a disparu – photos, bijoux, vêtements – lors d'une descente de police.

Craignais-tu les autres femmes ?
À cette époque, les compagnes des trafiquants de drogue étaient des personnalités mondaines. Les femmes qui couchaient avec eux perçaient leurs capotes pour tomber enceinte. Les sœurs de Naldo étaient des prostituées, c'est pourquoi il détestait ce genre de femme. Je ne me sentais donc ni en compétition, ni en danger. Ensemble, on était comme des gamins qui découvrent le monde – aucun de nous deux n'avait jamais connu ce genre d'amour auparavant.

Comment s'est passée ton enfance à Rocinha ?
J'ai grandi dans la rue. À 11 ans, je me baladais déjà avec un 38 millimètres. J'accompagnais souvent ma mère lors de son travail - elle bossait comme femme de ménage pour le compte d'une famille aisée de Copacabana. Comparer leur maison - où l'on ne voyait que des belles choses - à Rocinha avait quelque chose de déconcertant. Ma favela était pleine de cerfs-volants, constamment bruyante, un vrai bordel. J'avais envie de m'échapper. Dans les années 1970, beaucoup de gens du nord-est du Brésil sont venus vivre à Rocinha pour travailler dans le bâtiment. La nuit, on devait faire la queue pour avoir de l'eau. Il n'y avait pas d'électricité et certaines personnes envoyaient leurs enfants se prostituer pour survivre.

Que s'est-il passé quand Naldo est mort ?
Je n'avais plus aucun désir de vivre, mais la cocaïne dissipait ma peine en m'anesthésiant. Quelqu'un est venu me voir avec un sac rempli de coke, de marijuana et de flingues. Le tout était accompagné d'instructions provenant de Naldo. C'est comme ça que ma carrière de boss a débuté.

Qu'est-ce qui t'a poussée à dire stop ?
J'ai vu quelqu'un se faire buter juste devant moi. Je me suis dit que c'était la dernière fois que je me mêlais à tout ça. Ça a été un moment décisif pour moi.

Pourquoi le crime organisé est-il autant dominé par des hommes à Rio ?
À Rocinha, depuis la naissance du jogo do bicho [un jeu de hasard illégal], le crime organisé a toujours été un monde d'hommes. Il en va de même pour le trafic de drogue. Les femmes ne valaient rien à l'époque. Elles se faisaient souvent violer. Les mecs emmenaient une fille dans une maison, lui faisaient fumer de la weed avant de la faire tourner ; ils pouvaient être une vingtaine. À cette époque, les femmes étaient considérées comme des objets dont on pouvait se débarrasser à tous moments. Aujourd'hui encore, des meufs taillent des pipes en échange d'un peu de coke.

Comment as-tu été capable de te faire respecter ?
J'étais belle, mais pas seulement. J'étais aussi brutale. J'ai grandi comme un garçon. Je m'attachais les cheveux et les cachais sous un chapeau. Je n'avais peur de rien. D'ailleurs, je suis toujours comme ça aujourd'hui. Les gens me craignaient. J'imposais mes règles ; j'interdisais à quiconque de fumer de la weed dans la boca de fumo . Tout devait se passer comme je l'entendais. J'avais 19 hommes sous mes ordres.

Qu'est-ce qui a déclenché ton intérêt pour l'écriture ?
L'employeur de ma mère aimait me raconter des histoires quand j'étais gamine. J'adorais ça, même si je ne comprenais rien. Il avait beaucoup de bouquins et j'aimais lire. C'était un moyen de m'enfuir, d'échapper à ma réalité.

Qu'est-ce qui t'a poussée à écrire Number One ?
Mon thérapeute m'a suggéré d'écrire pour mieux gérer mes émotions. Ça m'a pris environ deux ans. J'ai beaucoup pleuré. Quand mon éditeur m'a proposé d'écrire un chapitre sur mon enfance, je me suis remise à sniffer de la coke. J'ai passé une nuit atroce. Après coup, j'ai passé deux jours de suite au lit, j'avais envie d'arrêter d'idéaliser ma vie. Ce que je voulais, c'était montrer que les dealers sont aussi des êtres humains, qui essaient d'échapper à un quotidien empli de misère.

Pourquoi s'agit-il d'une fiction et pas d'une autobiographie classique ?
C'est un roman basé sur ma vie. Il m'était impossible d'écrire une autobiographie. Je ne suis personne d'important – juste une ancienne dealeuse de drogue.

Les choses ont-elles changé à Rocinha ?
Depuis que la police a envahi la favela [une unité de police pacificatrice a été créée en 2011], une instabilité chronique règne. Les conflits d'intérêts sont nombreux, et les dealers se sont diversifiés. Avant, la favela était une grande famille. Aujourd'hui, seule une minorité est riche.

Que fais-tu en ce moment ?
Je poursuis des études pour pouvoir décrocher un master. Mon but est d'entrer en politique afin de modifier les programmes de lutte contre la drogue en place à Rocinha.

Pendant longtemps, je ne ressentais plus rien. Je m'occupais de la boca de fumo pour payer ma coke. Aujourd'hui, je suis heureuse – j'ai enfin trouvé la paix.

Merci Raquel.

Beth est sur Twitter.