Société

La psychologue qui accompagne les enfants transsexuels dans leur transition

Dans la vie d'une femme dont le métier est de vous apprendre à changer de sexe. 
28.11.16
Matt est né fille. Il souhaite effectuer sa transition. Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de Channel 4.

Polly Carmichael est sans doute l'une des femmes les plus détestées de Grande-Bretagne.

Cette psychologue clinicienne a été l'une des premières à prendre en charge des enfants transgenres. Sa clinique, située dans le nord de Londres, est le seul service de santé public du pays à s'intéresser aux mineurs en proie à de forts doutes sur leur genre. Selon de nombreux tabloïds, elle n'hésite pas à « se prendre pour Dieu » en donnant à de jeunes enfants des inhibiteurs d'hormones afin de stopper leur puberté.

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En réalité, cette thérapie hormonale – une intervention permettant d'interrompre momentanément la puberté afin de laisser la possibilité aux enfants de réfléchir à qui ils sont – représente une petite partie du travail effectué dans la clinique de Polly. Son Gender Identity Development Service travaille avec des enfants souffrant d'une dysphorie du genre – un mal lié au sentiment qu'ont ces enfants de ne pas appartenir au genre qui leur « correspond ». Le nombre de patients de Polly n'a cessé de croître ces dernières années. À l'ouverture de la clinique en 1989, on comptait seulement deux patients référencés sur toute l'année. Au cours de l'année 2015-2016, ils étaient plus de 1 400, soit le double de l'année précédente. La liste d'attente pour sa clinique est passée de 18 semaines à neuf mois.

En Grande-Bretagne, la clinique de Polly est au centre des discussions, ce qui ne va pas changer avec la diffusion d'un documentaire réalisé par la chaîne Channel 4. Celle-ci s'est intéressée à l'accompagnement par Polly Carmichael et ses équipes de deux patients de la clinique, deux enfants atteints d'une dysphorie du genre.

Je me suis entretenue avec Polly pour savoir pourquoi elle avait accepté la présence de caméras au sein de l'établissement et comment elle faisait face aux regards malveillants des tabloïds. J'ai également tenté de savoir si, à ses yeux, les médecins se devaient d'être engagés.

Polly Carmichael

VICE : Votre clinique fait beaucoup parler d'elle en ce moment. On vous a accusée de vouloir prendre la place de Dieu en délivrant des inhibiteurs d'hormones à des enfants. Cette pratique est-elle inédite?
Polly Carmichael : Les traitements hormonaux sont disponibles depuis les années 1980 aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne. Pendant assez longtemps, dans mon pays, on ne pouvait pas en prescrire à des enfants de moins de 16 ans.

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Et aujourd'hui, il n'en va plus de même.
C'est ça. Nous sommes désormais autorisés à prescrire des inhibiteurs d'hormones aux enfants en début de puberté depuis 2011. En fait, des familles entières se rendaient en Hollande et aux États-Unis car elles savaient que la prescription de tels inhibiteurs à des enfants de moins de 16 ans était autorisée dans ces pays-là.

Pour nous, l'idée est la suivante : si vous intervenez assez tôt dans le processus de puberté, vous pouvez contrôler le développement des caractères sexuels secondaires, tels que les seins ou la pomme d'Adam. Dès lors, un enfant qui sait quel chemin il souhaite emprunter subira moins d'interventions chirurgicales dans sa vie.

On dénombre des dizaines de théories sur le meilleur moyen de traiter un enfant atteint d'une dysphorie du genre. C'est très difficile. Nous travaillons dans un domaine où les résultats sont incertains.

Quel rôle jouez-vous dans cette « aventure », cette période très complexe pour ces jeunes patients?
Nous sommes en relation avec les enfants et leur famille pendant plusieurs années. Le changement de sexe ne concerne pas l'ensemble des patients, loin de là. Notre rôle est de leur proposer une opportunité, celle d'explorer le genre et de réfléchir aux options qui s'offrent à eux. Nous leur présentons les pour et les contre du traitement. C'est une mission éprouvante mais aussi excitante, surtout depuis que les médias et internet s'y intéressent.

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Votre clinique a été fortement critiquée. Qu'en pensez-vous?
Vous savez, je défends la liberté d'expression. J'ai d'ailleurs été rassurée au cours des dernières années. On a pu entendre des voix différentes, contradictoires. Il est toujours dangereux que certaines personnes se taisent par peur d'être taxées de transphobie. Il faut que les gens puissent s'exprimer librement. Les censurer n'aide pas les gens atteints de dysphorie du genre. Les divergences d'opinions sont bénéfiques pour eux.

Ash est née garçon. Aujourd'hui, elle veut effectuer sa transition.

Dans le documentaire, nous voyons clairement que les enfants et les parents sont de mieux en mieux informés car ils ont accès à une masse d'informations grandissante. Pensez-vous que cela affecte leurs décisions?
Les jeunes sont davantage conscients des possibilités chirurgicales, c'est un fait. Ce qui serait vraiment utile pour ces jeunes, ce serait de débattre librement. Il faudrait qu'ils comprennent que tous les points de vue peuvent être avancés et qu'il n'y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » réponse.

Nous devons toujours leur enseigner la diversité du genre. Les personnes atteintes d'une dysphorie du genre ne s'identifient pas toutes dans des termes binaires. Ils peuvent se décrire comme des êtres non-binaires.

Votre rôle s'est-il politisé au cours des dernières années en réponse à l'attention croissante des médias à l'égard de votre clinique?
Au quotidien, mon métier n'a rien de « politique ». Toutefois, la question du genre est nécessairement politique. Il serait très naïf de penser le contraire. Les transgenres finissent par se faire entendre sur les scènes politique et médiatique. Pour nous, cela a une conséquence : les discussions sur le genre sont de plus en plus nombreuses.

Pourquoi avez-vous accepté les caméras de Channel 4?
Vous savez, les gens ont toujours été intéressés par ma clinique. Vous imaginez bien que les propositions se sont multipliées ces dernières années. Nous avons atteint un stade où les médias en parlent très régulièrement et pas forcément de manière sensationnaliste. Dix ans en arrière, le Sun aurait pu diffuser des unes scandaleuses sans que personne ne trouve rien à redire, mais c'est fini. Le moment était venu d'accepter des journalistes dans l'enceinte.

La force du documentaire réside dans la présence de ces deux enfants et de leur famille. Ils voulaient tous faire partie de ce reportage. Ils étaient convaincus que ça aiderait les gens à mieux les comprendre.