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« La Contra Ola » ou quand l’Espagne post-franquiste s’ouvrait aux musiques électroniques

Au début des années 1980, l'Espagne passe de la dictature aux excès de la Movida, révélant au passage une génération de bidouilleurs électroniques qui l'ont propulsée vers la modernité.

par Patrick Thévenin
30 Janvier 2018, 11:05am

Aux débuts des années 80, alors que l’Espagne sort de quarante ans de dictature franquiste et se vautre dans les excès de la Movida, émerge toute une génération de bidouilleurs électroniques issus des quatre coins du pays qui ouvrent l’Espagne, isolée longtemps de la carte de l’Europe, vers la modernité. C’est cette histoire musicale (mais pas que) que Loïc Diaz Ronda, franco-espagnol, programmateur ciné et musique, nous raconte avec la fantastique compilation La Contra Ola. qui sort cette semaine sur Bongo Joe. Nous sommes allés en discuter plus en détails avec lui.


Noisey : Dans quel contexte naît ce mouvement que tu nommes la « Contra Ola » ?
Loïc Diaz Ronda : Ce qui se passe c’est qu’en Espagne l’irruption du punk se fait au même moment que l’ouverture à la démocratie. Avec la fin du franquisme on assiste à un bouillonnement culturel et une libération des mœurs. Le punk arrive avec un peu de décalage, mais à cette époque tout est en retard en Espagne, il débarque en pleine Movida et l’esprit originel se transforme vite en une musique plus pop-rock et mainstream que les médias de l’époque vont appeler la Nueva Ola, la traduction du terme new-wave.

Pas mal de groupes viennent du punk mais édulcorent leur discours pour devenir plus généralistes et passer à la radio, mais la musique reste principalement pop-rock avec de plus en plus d’influences latines. Au milieu des années 80, ce sera au tour de la musique électronique d’être aspirée vers le grand public avec ce qu’on va appeler la tecno-pop et des groupes comme Mecano.

J’ai nommé cette compilation La Contra Ola, la contre-vague, pour désigner tout un tas de groupes qui vont expérimenter avec l’électronique, se positionner contre la Movida et la Nueva Ola et leur récupération et digestion par l’industrie musicale et la culture mainstream.

La Contra Ola, c’est l’histoire d’une rupture en somme.
C’est un marqueur. À un moment, face au succès de certains groupes officiels de la Movida et face à la pression des majors, un certain nombre de groupes, notamment ceux que je nomme les futuristes comme El Aviador Dro y sus Obreros Especializados ou TodoTodo vont faire le choix du mainstream, d’être plus pop et d’aller vers le grand public, soit en gardant leur nom soit en se rebaptisant. Ovifornia Sci va devenir Heroica, Todo Todo Muzak. L’autre partie de la scène, au contraire, va se radicaliser et se développer dans un circuit parallèle à base de K7, de mail art, de fanzines et de labels indépendants. Ils vont aussi développer une musique plus expérimentale et construite autour des machines, de collages et de textures sonores. Au début des 80 apparaît ainsi toute une scène électronique expérimentale même si beaucoup de groupes vont disparaître très rapidement ne laissant que peu de choses derrière eux.


Tu expliques comment cette fugacité de la scène ?
Il faut se replacer dans le contexte. A cette époque, l’Espagne est un des pays les plus sous-développés d’Europe et la musique électronique y est quasiment inexistante. On trouve à la rigueur les disques de Yazoo ou Kraftwerk mais pas ceux de Suicide, Throbbing Gristle ou D.A.F. La seule manière de connaître cette musique à l’époque, c’est d’aller à l’étranger et de ramener des disques. La plupart des groupes qui travaillent avec des machines le font dans des conditions précaires et ils sont souvent isolés. Sorti de Madrid où se concentrent les salles de concert, les médias spécialisés et les principaux labels, la plupart des groupes jouent sur des micro-scènes juste devant quelques fans, ils n’ont souvent pas l’opportunité d’enregistrer.

Il faut se souvenir que faire de la musique avec des machines à l’époque en Espagne c’est un peu surréaliste. C’est un pays où il n’y a quasiment pas eu de révolution industrielle, ou alors cantonnée à la Catalogne et au Pays Basque, le reste du pays vit principalement du tourisme. Sous Franco le régime autocratique fait que la société est très peu ouverte vers l’Europe, à la modernité et à la technologie. Un groupe comme El Aviador Dro - sorte de mélange entre Devo et Kraftwerk - joue en combinaison spatiale et développe une sorte de philosophie cyber-anarchiste à base de manifestes assez délirants. « Nuclear Si », leur plus gros tube, est une ode à l’énergie nucléaire alors que l’Espagne n’a aucune centrale nucléaire à l’époque !

En 81, le Simposium Tecno, où débarque la police qui embarque musiciens et spectateurs, atteste du rapport compliqué de l’Espagne avec la musique électronique ?
Franco meurt fin 75 et la censure sera officiellement abolie par décret en novembre 1977, mais il y a toute une période de transition, le temps que le pays installe la constitution de 1978 jusqu’à l’alternance politique en 1982. En attendant que les socialistes arrivent au pouvoir, il y a une sorte de zone grise où en théorie il n’y a plus de censure mais les flics sont toujours là et les lois encore en vigueur, notamment une très ancienne censée lutter contre le vagabondage mais qui a été rédigée de manière à ce qu’on puisse y mettre plein de choses, notamment le droit de réprimer les homosexuels. C’est ce dispositif judiciaire et policier toujours en vigueur qui permet à la garde civile de débarquer dans cette salle de concert et d’embarquer une partie du public et des musiciens car ils sont habillés de manière extravagante et donc soupçonnés d’homosexualité.

Ce sont des groupes engagés politiquement ?
C’est délicat, quand tu écoutes les paroles c’est plutôt le contraire, c’est vraiment une musique hédoniste, ludique, solaire, baroque même. On n’est pas dans la musique revendicatrice comme pouvait l’être la Nueva Cançion des années 70 ou certains groupes punk. On se rend compte que ces musiciens n’avaient pas spécialement envie d’instruire le procès du franquisme et de revenir sur la guerre civile mais de passer à autre chose. Et leur hédonisme revendiqué est d’une certaine manière une attitude politique. La plupart des membres de ces groupes ont des existences de dingues, ils brûlent la vie par tous les côtés, dans la nuit, dans les drogues, dans le sexe, dans la mise en danger. Il s’agit de vivre l’instant le plus intensément possible.

Madrid reste l’épicentre de cette scène ?
La scène madrilène est évidemment la plus importante car la ville concentre les salles de concerts, les médias et les principaux labels de musique. C’est là aussi que la modernité se manifeste de la manière la plus spectaculaire et privilégiée. Mais si beaucoup viennent à Madrid pour tenter leur chance force est de reconnaître qu’on trouve des groupes qui s’essaient à l’électronique dans toute l’Espagne, jusque dans les recoins les plus isolés comme Getxo au Pays Basque, Alicante, Saint Sebastien, Valence, Saragosse ou Tenerife. On se demande comment des groupes dans des recoins aussi isolés d’Espagne se sont mis à s’intéresser aux machines et à faire de la musique électronique comme il s’en faisait ailleurs en Europe à la même époque.

Quels rapports entretiennent ces groupes avec la Movida ?
Ce que ce disque essaie de montrer c’est qu’il y a tout un courant de musique proto-électronique qui prend ses sources dans la Movida et qui va s’en affranchir très vite. On y trouve des morceaux qui vont devenir des classiques comme Zombies qui va devenir un peu l’équivalent espagnol des Rita Mitsouko et des morceaux plus obscurs sortis en petite édition, sous la forme de K7 ou uniquement disponibles en démos. Ce qui est étonnant, c’est que tous ces groupes sont musicalement assez proches dans leurs démarches qu’ils fassent partie de la Movida ou qu’ils soient dans un petit bled du Pays Basque, il y a un esprit commun, un vrai son. La Contra Ola c’est aussi l’émergence de labels indépendants et importants comme Discos Radioactivos Organizados (DRO), Grabaciones Accidentales (GASA), Nuevos Medios ou Tres Cipreses ainsi que toute une myriade de petits labels fondés souvent par les groupes eux-mêmes.

Quelles sont les formations les plus pertinentes de cette scène selon toi ?
Evidemment, El Aviador Dro parce que c’est un groupe avec une véritable longévité et qui, avec son label DRO, va donner leur chance à quantités de groupes et aussi Esplendor Geometrico (une scission d’Aviador Dro d’ailleurs). Deux groupes qui représentent tout ce noyau de musiciens madrilènes totalement obsédés par le futurisme. Je dirais aussi Diseño Corbusier qui va inventer l’electronica à l’espagnole et Derribos Arias, qui fait une sorte de Wire, qui a duré très peu de temps, mais qui a beaucoup marqué l’époque et les esprits notamment grâce à son chanteur ultra-charismatique.

La Contra Ola c’est une autre version de la Movida finalement ?
C’est un tout un pan de la musique de l’époque qui commence à être accessible via de nombreuses rééditions accompagnées d’un regard différent et critique sur l’époque. Commence ainsi à s’écrire toute une contre histoire de la Movida, un mouvement célébré à tout bout de champ et à la moindre occasion en Espagne, un peu comme la vague de nostalgie eighties en France. On commence enfin à se rendre compte qu’il y avait des musiciens beaucoup plus intéressants que les « officiels » mis en avant par la Movida. Ils avaient peut-être moins de succès mais ils bouleversaient la conception de la musique de l’époque, ils avaient une vraie démarche et ils sont bien plus actuels aujourd’hui dans leur approche des sonorités et de la musique.

De quelle manière la Movida est remise en question ?
Déjà le mot Movida est sujet à caution, elle s’inscrit dans le contexte d’une explosion culturelle, d’un mouvement de libération des mœurs et le terme ne fait pas l’unanimité. Et puis la Movida est restée cantonné à Madrid, ignorant ce qui s’est passé ailleurs en Espagne, et on a conscience aujourd’hui que c’est devenu un argument touristique. A partir de 1979 Madrid a eu comme maire le socialiste Tierno Galvàn, un homme très intelligent et très respecté.

Quand les socialistes arrivent au pouvoir, ils se rendent vite compte qu’il y a un truc intéressant dans la Movida en termes d’images et de symbolique, ils se plongent à fond dans ce mouvement artistique juvénile et vont s’employer à le développer et le promouvoir. C’est pour ça qu’en Espagne on dit souvent Movida promovida. Ils vont investir de l’argent dans la Movida, les municipalités socialistes vont organiser des tournées, des concerts, des radio-crochets, ils vont racheter des revues phares de la Movida comme La Luna en difficulté financière. C’est une récupération politique du mouvement. Et évidemment dans cette entreprise de recyclage, certains artistes vont s’en sortir mieux que d’autres et devenir de vrais entrepreneurs. Le meilleur exemple c’est Pedro Almodovar, le parfait symbole de cette récupération, qui va devenir au fur et à mesure le meilleur promoteur de lui-même en même temps que ses films deviennent inintéressants.

Les personnages les plus fascinants qui ont contribué à créer la Movida, avec leur vie chaotique, leur rapport compliqué aux drogues, sont moins intéressés par le succès et n’ont pas su se couler dans ce moule promotionnel. Par exemple Almodovar est très influencé par Fabio McNamara, un performer trans qu’on voit dans ses premiers films, une sorte de tête brûlée qui n’a jamais rien demandé aux politiques et sans qui Pedro Almodovar n’existerait certainement pas. Ensuite je pense que d’une certaine manière tous les mouvements underground sont condamnés à être récupérés et la Movida l’a été pour des raisons politiques et touristiques. On a laissé de côté tous ceux qui étaient les moins présentables, les outsiders, les plus excessifs qui sont souvent les plus créatifs. Bien sûr les principaux acteurs « officiels » de la Movida te diront que c’est la révolution qui a amené l’Espagne vers le futur alors qu’ils se sont surtout enrichis sur le dos de certains.

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