Musique

Vous ne pouvez pas headbanger sur la musique de Victime

« Il y a un gars qui est venu me voir après un show pour me dire : “Vous m’avez mis en crisse tout le long parce que je pouvais pas deviner ce qui s’en venait, je ne savais pas quand headbanger.” »

Victime, c’est le nouveau meilleur espoir post-punk de et du Québec – comme le confluent des grooves nomades de Lizzy Mercier Descloux et de l’âpreté mélodique de Sonic Youth. Le trio a dévoilé le fébrile EP Mon VR de rêve en novembre 2016 (réédité en mars dernier sous Michel Records) et rapplique le 23 février prochain avec La femme taupe : un premier album de post-punk dans le zeitgeist, polymorphe, grinçant, ondulé, et aussi débordant qu’internet. Ça varge. Il ne se passe pas souvent des choses telles, par ici.

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Le groupe, composé de l’ex-Ponctuation Laurence Gauthier-Brown à la basse et aux cris et les ex-Nimbes et membres de La Fête Simon Provencher et Samuel Gougoux, respectivement à la guitare et à la batterie, dévoile aujourd’hui Fatigue, premier extrait de cet album à paraître.

VICE les a rencontrés pour jaser pérennité, cœurs recollés et abondance (d’internet).

VICE : Vous avez fait paraître l’EP

Mon VR de rêve

de façon indépendante il y a un an et vous voici déjà avec un album complet. Ç’a été quoi, le rayonnement du EP, et qu’est-ce qui vous a mené si rapidement vers la suite?

Simon Provencher

: Ça nous a permis de nous faire accroire qu’on fait de la musique.

Samuel Gougoux

: On a sorti l’EP vite pour montrer les bases du projet. Je pense que l’album vient plus définir une vision.

S. P.

: Ça nous a surtout permis de faire des shows, de nous

booker

et de tester rapidement du nouveau matériel en

live.

Il y a eu un fulgurant développement de l’identité du groupe en peu de temps, dans le groove et la précision idiosyncratique de votre jeu, notamment. Vous vous êtes fixé des objectifs, il y avait des trucs précis que vous vouliez explorer?

Laurence Gauthier-Brown

: Je ne fais plus juste crier : Guillaume (Chiasson, de Ponctuation, qui a enregistré et mixé l’album) m’a appris à chanter. Pis cette fois-ci, on a fait une vraie pré-prod, on savait où on s’en allait.

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S. G.

: Oui, parce que ça avait vraiment été chiant de refaire au complet une des tracks du EP parce qu’on l’avait enregistrée trop vite.

S. P.

: Cette fois-là, on s’était tous entendus sur la vitesse du clic, Sam a enregistré le

drum,

mais finalement c’était tellement rapide que je ne pouvais même pas jouer mes parts de guit.

L. G.-B.

: Là, on a enregistré tout le monde en même temps, fait que si on «

wavait

», on «

wavait

» ensemble, pis on reprenait les pièces jusqu’à ce qu’on soit satisfaits, ou jusqu’à ce que Guillaume nous dise : « Là, c’est assez, je suis tanné, pas besoin d’être aussi perfectionnistes ».

S. P.

: L’album est parti de la pièce

Mon VR de rêve

, qui est une des seules pièces de cette époque-là qu’on joue encore, la seule sur laquelle ma guitare a des effets. Au début, je m’imposais de faire des tounes sans mon

pedalboard,

pis, en écoutant des

bands

comme

Luge

qui utilisent des effets

wack,

j’ai commencé à expérimenter dans ce sens-là. Sur

Fatigue

, il y a 11

takes

de solo, chacune avec un effet différent, pis on a gardé une partie de chaque

take

pour faire le solo au complet.

L. G.-B.

: À chaque fois qu’il arrive à ce bout-là en

show,

je suis crampée.

S. G.

: Les objectifs qu’on se donne changent à chaque

track.

On voulait pousser les dynamiques, aller chercher des

tones,

et que ça soit plus

heavy.

Il y a beaucoup de copiés-collés, ce n’est pas linéaire.

L. G.-B.

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: Il y a du monde que ça déstabilise, que ça ne soit pas linéaire; il y a un gars qui est venu me voir après un

show

pour me dire : « Vous m’avez mis en crisse tout le long parce que je ne pouvais pas deviner ce qui s’en venait, je ne savais pas quand

headbanger.

»

S. P.

: On s’envoie beaucoup de musique. Il y a des clins d’œil au passé, des idées tirées de ce qu’on écoute – du post-punk, oui, mais aussi du kraut rock, du noise rock, de la guitar pop – mais c’est pas pantoute du post-punk comme le

revival

du début des années 2000. Quand on monte les tounes, on a des titres de travail comme « la partie METZ » ou « la toune FET.NAT » jusqu’à ce qu’on trouve des titres.

Parlant de FET.NAT, on retrouve leur saxophoniste Linsey Wellman sur quelques pièces de l’album. Cette connexion Québec-Gatineau s’est amorcée comment?
S. P. : On connaît bien FET.NAT, on voulait du sax sur l’album, pis Linsey, c’est vraiment un pro, il pratique le souffle continu. On lui a envoyé un rough mix, il nous a renvoyé trois, quatre versions de solos, pis c’était ça. C’était très internet. Pis le résultat est vraiment bon.

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Votre EP était stimulé par la rupture; c’était la genèse du band, des cœurs brisés qui s’assemblent pour clamer et exulter. Pour l’album, ça va mieux?
L. G.-B. : On est en paix.
S. P. : Au début de la nouvelle relation de Laurence, on lui disait qu’il allait falloir qu’elle brise son couple pour pouvoir faire le prochain album. Fait que, finalement, si ce n’est pas bon, on peut toujours blâmer ça sur le fait qu’elle est heureuse.
L. G.-B. : Fatigue, ça parle d’avoir de la misère à gérer les charges de travail et le stress. On va tous les trois à l’école, le band va vite, et on remet souvent des choses à demain. Ça fait qu’on se lève pis qu’on a toujours trop d’affaires à faire. Mais il n’y a aucune toune qui est créée autour des paroles : des fois, je fais juste dire un peu n’importe quoi en attendant de trouver des « vraies » paroles, pis les gars me disent que j’ai pas besoin de trouver autre chose, que c’est ben bon de même.
S. P. : Il n’y a aucune toune qui est créée autour des paroles, mais il y en a qui sont créées parce qu’on a les titres. Comme Virus Super Danger, c’est le nom d’un gars que je ne connais pas sur Facebook, il est en Inde, je l’ajoute toujours dans nos conversations pis il ne répond jamais. Robot humain, c’est parce que des fois il y a des gens qui taggent le nom du band par erreur, genre « les Victimes du tremblement de terre bla bla bla ». Pis il y a un gars qui a commencé à nous écrire parce qu’il cherchait des trucs pour intimider le monde, pour faire des victimes, genre. On lui répondait des niaiseries pis un moment donné il nous a demandé : « T’es qui dans le fond, un robot ou un humain? »

Bien que l’album La Femme taupe sorte le 23 février prochain, Victime – robot ou humain, peu importe, dans le fond – est déjà en train d’enregistrer un nouvel EP. Tant mieux.

Benoit Poirier est sur Twitter .