crime

J’ai été sur la liste noire d’un meurtrier

Après que deux procureurs ont été abattus de sang-froid, Erleigh Wiley a été nommée à ce poste dans une banlieue de Dallas. Il s'est avéré qu'elle était une cible, elle aussi.
13.10.17
Image de Lia Kantrowitz/Photo publiée avec l’aimable autorisation de Erleigh Wiley

Le 31 janvier 2013, Erleigh Wiley se trouvait dans son tribunal, situé en banlieue de Dallas, au Texas, lorsqu'elle a assisté, depuis sa fenêtre, à une scène terrifiante.

Le juge n'a pas immédiatement compris ce qu'il se passait, mais elle a vu des gens – des civils, des greffiers, des employés du gouvernement local – courir en paniquant. Elle a ouvert une fenêtre, avant qu'un huissier de justice ne lui demande de la fermer le temps qu'il aille voir ce qu'il se passait.

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Wiley a appris peu de temps après que le procureur en chef du comté de Kaufman, Mark Hasse, venait d'être abattu sur un parking à environ 200 mètres de là.

La cour du tribunal était animée ce jour-là, comme d'habitude – mais le tueur a apparemment réussi à marcher jusqu'à Hasse, à lui tirer dessus à plusieurs reprises et à s'enfuir sans que personne n'ait le temps de s'en rendre compte. À la suite de cet assassinat, la presse locale a soupçonné le crime comme étant l'œuvre de l'Aryan Brotherhood, un gang de détenus originaire du Texas. Une enquête fédérale sur l'organisation menée à Houston avait donné lieu à des dizaines d'inculpations l'année précédente, et le département de la sécurité publique du Texas venait d'émettre un avertissement. Hasse avait également travaillé sur les crimes organisés, bien qu'il n'ait pas participé à l'enquête de Houston.

Le Texas et les autorités répressives nationales se sont aussitôt mis en état d'alerte élevé. Mais l'affaire a été classée sans suite jusqu'à ce que, deux mois plus tard, le nouveau procureur du comté de Kaufman ne soit assassiné : Mike McLelland et son épouse, Cynthia, avaient été abattus dans leur maison.


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Cette fois-ci, la police a procédé à une arrestation en quelques semaines, accusant un ancien juge, Eric Williams, et son épouse, Kim, d'avoir participé aux meurtres. Eric Williams est maintenant dans le couloir de la mort après avoir été reconnu coupable de meurtre (Kim Williams a plaidé coupable de meurtre, a témoigné contre son mari et a été condamnée à 40 ans de prison). Il s'est avéré que l'assassin n'était même pas affilié de près ou de loin à l'Aryan Brotherhood ; en revanche, il connaissait bien ses victimes, ayant travaillé avec elles avant d'être poursuivi pour le vol de moniteurs informatiques appartenant au comté.

Erleigh Wiley connaissait elle aussi Eric Williams, et l'assassin l'avait incluse dans sa liste noire, selon le témoignage livré par Kim Williams au tribunal. (Il avait également prévu de tuer un autre juge avec du napalm et une arbalète.) Dans son nouveau livre intitulé A Target on My Back: A Prosecutor's Terrifying Tale of Life on a Hit List, publié ce mois-ci aux éditions Skyhorse Publishing, le procureur (qui a conservé son poste) raconte son histoire en détail. VICE a bavardé avec elle par téléphone afin de savoir ce que ça fait de succéder à un procureur de district qui vient d'être assassiné. Voici ce qu'elle avait à dire.

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VICE : Je me souviens d'avoir entendu parler des procureurs assassinés en 2013, alors que j'étais encore en prison. J'ai même écrit un article sur le rôle suspect de l'Aryan Brotherhood du Texas dans les tueries. Il y a eu une surmédiatisation de cette affaire, mais vous avez aussitôt endossé votre nouveau rôle de procureur de district. Comment avez-vous rassemblé autant de courage ?
Erleigh Wiley : Imaginez vos collègues se faire tuer. Il faut essayer de ne pas avoir peur, mais vous ne savez pas qui est le coupable. D'autant plus que je suis afro-américaine – lorsque l'Aryan Brotherhood a été évoqué, je me suis demandé si je ne tendais pas le bâton pour me faire battre en continuant de travailler sur cette affaire. Mais je me suis également demandé s'il ne s'agissait pas d'un règlement de compte plus personnel, surtout après que le procureur Mike [McLelland] et sa femme aient été tués. Mais il eut été étonnant que l'Aryan Brotherhood mette en péril toutes ses activités illégales pour une simple histoire de vendetta.

Je ne suis pas flic. Je suis avocate. La seule chose que je pouvais faire, étant née et ayant grandi dans ce comté, était de me battre. Les gens avaient peur, ils ne sortaient plus. Les jeunes procureurs et les divers employés venaient au travail, mais ils avaient l'air complètement abattus. Ils venaient de perdre leur chef ainsi que l'un des procureurs les plus expérimentés du bureau.

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Comment en êtes-vous venue à être impliquée au point de devenir une cible ? Aviez-vous des réserves quant au fait de revivre un épisode aussi déchirant dans ce livre, étant donné que vous occupez toujours ce poste aujourd'hui ?
Le livre a été écrit pour moi. [Williams] était quelque peu tordu. Je ne dis pas qu'il était fou, mais tordu. Des procureurs spéciaux m'ont appris qu'il voulait me tuer aussi, parce qu'en tant que juge, dans son esprit, je le méprisais.

Quand avez-vous compris qu'il s'agissait des attaques les plus étonnantes et audacieuses contre les forces de l'ordre que ce pays ait connu depuis des années – et non d'une simple saga locale ?
Lors de l'enquête sur le meurtre de Mike et Cynthia, ce qui a vraiment mis en évidence le danger de la situation est que le département de la Sécurité intérieure des États-Unis était présent dans nos bureaux. Ils nous ont placés sous surveillance car ils ne savaient pas ce qui allait arriver ensuite. Avant même que je ne devienne une cible spécifique, tous les élus, tous les juges étaient des cibles potentielles. Il y avait également des agents du Service fédéral de contrôle de l'immigration et des douanes, des militaires et des services de police locaux.

Mes enfants étaient à la maison – ils étaient au lycée à l'époque. Tout avait changé et on se disait : Il faut revenir à la normale. Dieu merci, ils ont mis le suspect en détention. Il y avait beaucoup de spéculation – non seulement on parlait de l'Aryan Brotherhood, mais certaines personnes pensaient qu'il s'agissait d'un cartel mexicain et que la frontière s'était peut-être déplacée jusqu'à Dallas. Le plus fou après le meurtre de Mike et Cynthia est qu'il y a eu un appel anonyme. Ce n'était pas une farce – c'était quelqu'un qui savait tout. La personne a détaillé les scènes de crime avec une telle précision qu'il ne faisait aucun doute pour la police qu'elle savait tout.

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C'était Eric Williams, n'est-ce pas ? Étiez-vous surprise quand vous avez découvert qu'il était le tueur ?
J'ai été surprise parce que je ne pensais pas qu'il puisse aller aussi loin, mais il était un peu étrange. Les avocats peuvent être narcissiques, mais il faisait partie de ces personnes qui aiment à penser qu'elles sont super intelligentes – il pensait qu'il savait tout mieux que tout le monde. Il s'était vexé car je l'avais un jour rappelé à l'ordre au tribunal. En tant que juge, mon travail consiste à surveiller les contribuables. Il faisait de la surfacturation et, quand je le lui ai fait remarquer, j'ai immédiatement compris qu'il prenait très mal les choses lorsqu'elles n'allaient pas dans son sens.

Bien sûr, il existe beaucoup de gens qui ne prennent pas bien les choses bien mais qui ne vous tuent pas pour autant.

Quelle était votre stratégie lorsque vous avez été affectée pour la première fois dans le comté de Kaufman ? Comment avez-vous rétabli l'ordre dans ce qui devait ressembler à une situation Gothamesque ?
Je me suis rendu compte que mon véritable objectif était [d'aider] le personnel – le bureau pataugeait dans la semoule. Les gens parcouraient les dossiers de Mark et de Mike ; mais entre-temps, nous avions d'autres cas à traiter. Nous avions toujours un nouveau crime sur les bras. Les employés travaillaient, mais pas [de manière efficace]. Nous devions retrouver un flux de travail fonctionnel. C'était horrible : nous devions porter le deuil, mais nous devions également faire savoir aux mauvaises personnes que nous étions après elles.

Nous devions surtout continuer à enquêter sur l'affaire et nous appuyer sur les faits qui nous ont amenés à Williams. Nous avions peu de marge de manœuvre – l'enquête avait été confiée à des procureurs spéciaux. Mais nous pouvions les soutenir.

Il est difficile, au vu de la nature chaotique et violente de la planète en ce moment, de terminer un livre comme celui-ci sans tomber dans un sentiment de désespoir. Pourtant, vous ne semblez pas être hantée par cette saga.
Je veux que les gens n'aient pas peur et qu'ils comprennent que quand les choses tournent mal, ils peuvent faire leur part. C'est ce que j'ai fait. Quand tous les agents de la force publique étaient dans nos bureaux, les employés leur apportaient de l'eau et de la nourriture. J'ai une histoire seulement parce que trois personnes innocentes ont perdu la vie. Deux d'entre elles pour avoir fait leur travail et une pour avoir aimé un homme qui faisait le sien. Le seul point à retenir est que ces personnes ont été victimes de crimes insensés.

Cette interview a été légèrement éditée et condensée par souci de clarté. Le livre de Wiley est d'ores et déjà disponible aux éditions Skyhorse Publishing.

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