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Crime

La malédiction du diamant bleu continue de pourrir les relations entre l’Arabie Saoudite et la Thaïlande

Il y a 25 ans, un jardinier thaïlandais s’est glissé dans un palais d’Arabie Saoudite pour voler un précieux diamant de 50 carats.
6.10.15
Photo par Martial Trezzini/EPA

Il y a environ 25 ans, un modeste jardinier thaïlandais a quitté son village natal pour aller travailler à l'autre bout du monde, dans un palais majestueux d'Arabie Saoudite. Chargé d'entretenir le parc verdoyant du palais, Kriangkrai Techamong effectuait également de temps à autre des tâches d'entretien à l'intérieur du palais. Rien de très glorieux, mais suffisamment rémunérateur pour pouvoir régulièrement envoyer un peu d'argent à sa famille.

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En 1989, Kriangkrai était l'un des 200 000 Thaïlandais résidant en Arabie Saoudite. Ils envoyaient des millions de dollars par an dans leur pays.

Mais Kriangkrai ne touchait qu'un petit salaire, et dans un moment de faiblesse, il a décidé de profiter de sa situation au palais. Un soir, Kriangkrai est entré dans une chambre à coucher du palais par une fenêtre du deuxième étage et a dévalisé un coffre-fort, s'emparant de 90 kilos de bijoux d'une valeur de plus de 20 millions de dollars. Parmi les bijoux se trouvait un précieux diamant bleu de 50 carats.

Ce qui suit est une étrange histoire surnommée « l'Affaire du Diamant Bleu », dans laquelle se mêlent vol de diamants, meurtres et corruption, le tout sur fond d'une guerre diplomatique qui se poursuit aujourd'hui.

La semaine dernière, un homme, Abdalelah Mohammed A. Alsheaiby, a discrètement repris ses fonctions de chargé d'affaires à Bangkok, après une absence d'un an pour protester contre le dernier rebond de l'affaire du diamant bleu, qui entre aujourd'hui dans sa 25 ème année.

Remplacés par des faux

Après avoir dérobé les bijoux, Kriangkrai a fourré son butin dans un sac d'aspirateur, avant de le faire expédier en Thailande par la société de transport DHL. Il n'a pas attendu longtemps pour rejoindre ses diamants volés.

De retour au palais, le prince s'aperçoit vite du vol et alerte les autorités thaïlandaises. De son côté, Kriangkrai a du mal à revendre son butin dans sa province natale de Lampang. Arrive Santhi Sithanakan, un bijoutier de la région qui a entendu parler des pierres précieuses. Santhi contacte Kriangkrai et lui achète une grande partie de la marchandise illicite pour une part ridicule de sa valeur réelle.

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Kriangkrai est vite rattrapé par la police, qui remonte ensuite jusqu'au bijoutier. Le Général Chalor Kerdthes, chargé de l'enquête, annonce que les bijoux ont été retrouvés et se rend en Arabie Saoudite avec une délégation policière pour les remettre au prince. Mais en inspectant les bijoux de plus près, les Saoudiens s'aperçoivent que la plus grande partie des bijoux sont des faux et que le précieux diamant bleu manque.

Trois diplomates assassinés

Au même moment en Thaïlande, des rumeurs commencent à circuler. Les vrais diamants auraient été photographiés autour du cou des épouses de certains fonctionnaires lors d'un gala de charité. Ces colliers, disent les médias, ressemblent fortement aux bijoux volés. L'Arabie Saoudite accuse la police thaïlandaise d'avoir détourné les bijoux pour les donner à ses fonctionnaires.

Riyadh s'empresse d'envoyer trois diplomates saoudiens en Thaïlande pour enquêter sur le cas. Les autorités envoient également Mohammad al-Ruwaili, un homme d'affaires saoudien proche de la famille royale. Le 1er février 1990, les trois diplomates saoudiens sont assassinés à Bangkok. Al-Ruwaili, est porté disparu quelques jours plus tard, lui aussi probablement assassiné.

Malgré le lien apparent entre les meurtres et les bijoux disparus, un câble américain classé secret et envoyé depuis Bangkok en 2010, note que la mort des diplomates est "presque certainement liée à la querelle entre l'Arabie Saoudite et le Hezbollah."

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Mais malgré la piste du Hezbollah, les Saoudiens continuent de soupçonner la police thaïlandaise. En réaction au vol et aux meurtres, Riyadh réduit le nombre de travailleurs thaïlandais en Arabie Saoudite, le faisant passer de quelque 200 000 en 1989 à seulement 10 000 en 1991. À cause de la querelle, les autorités saoudiennes limitent sérieusement les échanges commerciaux entre les deux royaumes. L'Arabie Saoudite rappelle également son Ambassadeur et envoie à la place un chargé d'affaires, Mohammed Said Khoja, pour continuer l'enquête.

La malédiction du Diamant Bleu

Déterminé à résoudre le mystère des bijoux volés et celui du meurtre de ses compatriotes, Khoja multiplie les propos provocateurs, soutenant que quiconque possède le diamant bleu sera victime d'une malédiction. Dans un pays où bon nombre de gens portent des amulettes protectrices et croient aux malédictions, les menaces du chargé d'affaires sont prises très au sérieux.

Khoja a également critiqué ouvertement la police thaïlandaise, racontant auNew York Times en 1994 qu'il ne se déplace jamais sans son revolver Smith and Wesson — pas pour se protéger contre le Hezbollah ou les "terroristes internationaux," mais contre la police thaïlandaise, qui, selon lui, est plus puissante que le gouvernement lui-même.

En 1994, l'épouse et le fils du bijoutier Santhi sont retrouvés morts dans leur voiture. La police conclut à un accident, mais Khoja ne croit pas à cette théorie. « Ce n'est pas un accident, » dit-il au Washington Post. Santhi dit avoir reçu un coup de fil au sujet du kidnapping de sa femme et de son fils et déclare avoir versé une rançon de 2,5 millions de bahts thaïlandais (68 000 dollars) contre une promesse de libération.

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Sous la pression des autorités saoudiennes, la police thaïlandaise a continué d'enquêter sur l'accident, et quelques mois après la découverte des corps, le Lieutenant Général Chalor, qui avait mené l'enquête initiale, est accusé d'avoir ordonné l'enlèvement et le meurtre de l'épouse et du fils du bijoutier. Chalor aurait récupéré la rançon, avant de tuer ses victimes pour éviter d'être identifié plus tard.

Chalor continue de clamer son innocence depuis sa cellule, et profite même de son séjour en prison pour enregistrer une reprise de la chanson « Jailhouse Rock » d'Elvis. Sa condamnation à mort est maintenue en octobre 2009, mais Chalor est libéré quatre ans plus tard.

Alors que le délai de prescription (20 ans, en Thaïlande) approchait à grands pas, les autorités saoudiennes ont tenté une dernière fois de résoudre l'affaire. En 2010, un mois avant l'expiration du délai de prescription, le Département des Enquêtes Spéciales thaïlandais ouvre à nouveau l'enquête sur la disparition d'al-Ruwaili. Cinq policiers sont mis en examen pour l'enlèvement et le meurtre d'al-Ruwaili.

En mars de l'année passée, les cinq sont acquittés pour manque de preuves. La tension est alors palpable. Dans les journaux on lit que les relations entre les deux pays vont empirer après ces acquittements. Un membre du comité de surveillance de Riyadh qui était présent lors du rendu du verdict a dit à des journalistes que « L'Arabie Saoudite n'a jamais eu d'explications sur la mort de ses quatre diplomates tués à Bangkok, elle est seule à vouloir que justice soit rendue. »

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VICE News a contacté l'ambassade de l'Arabie Saoudite à Bangkok qui nous a demandé une validation des questions. Après de multiples coups de fil, personne n'était disponible pour nous répondre. Dans le même temps, le ministère des Affaires étrangères de Thaïlande qu'aucun commentaire ne pouvait être fait « même dans les grandes lignes » sur les relations entre les deux pays, puisque la situation restait « vraiment très délicate ».

De telles précautions ne suggèrent pas un réchauffement des relations. Reste que le retour du chargé d'affaires Abdalelah Mohammed A. Alsheaiby signifie qu'elles ont un petit peu dégelé.

Le Diamant bleu, lui, reste toujours un caillou dans la chaussure diplomatique des deux pays.

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Suivez Adam Ramsey sur Twitter: @aporamsey