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LE NUMÉRO REPRÉSAILLES

L’ennemi de la tyrannie

Stetson Kennedy est probablement l'homme le plus tenace que notre planète ait enfanté. Au cours de sa carrière, il a été tour à tour auteur, militant, folkloriste, journaliste, écolo et poète. Il est également le premier homme à avoir infiltré et...
23.5.11

Photos d’archives publiées avec l’aimable autorisation de Stetson Kennedy

Stetson Kennedy est probablement l’homme le plus tenace que notre planète ait enfanté. Au cours de sa carrière, il a été tour à tour auteur, militant, folkloriste, journaliste, écolo et poète. Il est également le premier homme à avoir infiltré et exposé le Ku Klux Klan. Son travail a requis un courage qui appartient désormais à une période révolue – un temps qui a connu des gens au cerveau et aux couilles si énormes qu’il leur était impossible de ne rien faire devant des Noirs qui se faisaient pendre aux arbres et des pauvres qui se nourrissaient de terre.

Stetson est né en 1916 à Jacksonville, en Floride. Même s’il n’est pas tout à fait méconnu, il est clairement sous-estimé. Ses exploits ont été accomplis à l’aube de la lutte pour l’égalité, et ils furent les premiers à être enterrés sous les décombres de l’histoire. La croisade perpétuelle de l’homme contre l’injustice pourrait laisser croire qu’il existe en réalité une armée secrète de mecs comme Stetson qui ont œuvré pour le pays au cours de ces 95 dernières années, participant lentement, mais sûrement, à l’amélioration des pires aspects de l’humanité.

En tant que membre de ce qu’il a surnommé « la génération d’avant-garde » au cours de la première moitié du XXe siècle, Stetson a joué un rôle crucial dans l’abolition du cens et des élections réservées aux Blancs, ainsi que contre tous les systèmes mis en place pour empêcher les Noirs et les Blancs pauvres de voter. En 1942, Stetson a écrit Palmetto Country, une chronologie socioculturelle de la Floride basée sur les découvertes qu’il a faites alors qu’il travaillait sur le Florida Writer’s Project. Il a fait campagne pour être sénateur en 1950, en se basant sur l’idée d’« égalité totale » (Woody Guthrie a même composé trois chansons de campagne pour lui). Quelques années plus tard, il a publié

I Rode with the Ku Klux Klan

(qui fut plus tard rebaptisé

The Klan Unmasked

). Cet exposé dévoile un an de travail sous couverture à travers l’Empire invisible et a seulement été publié dans son intégralité en 1990. Après ce reportage, Stetson a gardé précieusement une bombe prête à exploser avec lui – un tas d’informations inédites sur le KKK comprenant des livres de rituels top secrets, des contresignatures, des mots de passe, des serments, des détails sur la structure hiérarchique de l’organisation et même un plan pour construire une croix en feu (ce qui pourrait sembler assez dispensable aujourd’hui). Tout sera publié sur le site de la Stetson Kennedy Foundation –

stetsonkennedy.com

– et

viceland.com

, dès la sortie de ce numéro.

Stetson a déclaré qu’il consacrait énormément de temps à la Stetson Kennedy Foundation, une organisation non lucrative dédiée « aux droits de l’homme, à la justice sociale, à l’environnementalisme et à la préservation de la culture du peuple ». La fondation est basée dans sa propriété à Beluthahatchee, près du fleuve Saint Johns en Floride – « un Shangri-La des temps modernes, où tous les désagréments de la vie quotidienne s’effacent » selon la grande anthropologue et historienne du peuple Zora Neale Hurston. C’est dans cet endroit charmant qu’on a réalisé l’interview. Malheureusement, il est extrêmement rare d’avoir l’occasion de s’entretenir avec un homme comme Stetson. Profitez-en.

Malgré de nombreuses tentatives, le House Committee on Un-American Activities a refusé de prendre en compte les premières preuves de Stetson prouvant l’implication du KKK dans de multiples activités terroristes. Lassé de cette situation, il s’est rendu à Washington avec une valise pleine de documents probants pour présenter son dossier au comité, habillé comme un membre du Klan. À son arrivée, les officiers de police l’ont arrêté et interrogé.

Vice : Depuis l’élection d’Obama, on entend que l’Occident est entré dans une « ère postraciale ». Qu’est-ce que vous en pensez ?

Stetson Kennedy :

La bataille pour les droits de l’homme est perpétuelle et ne connaît ni début ni fin. Je ne pense pas qu’un truc comme le « postracisme » existe. Le racisme est un phénomène qui n’est pas propre à l’Amérique, mais qui s’est manifesté partout dans l’histoire de l’humanité et de la société, presque sans exception. Mais le progrès qu’il y a eu dans les relations interraciales est remarquable. Il a même atteint un point que je n’aurais jamais escompté. En France, au milieu du XXe siècle, je voyais des couples métis promener leur bébé en poussette sans que personne n’y prête attention. J’étais le seul à le « remarquer », si j’ose dire. À l’époque, je m’étais dit qu’il faudrait au moins mille ans pour que les Américains ne fassent plus gaffe à ce genre de choses. Mais finalement, ça a pris moins de temps que je ne le pensais, et c’est une preuve que la société peut profondément changer, parfois très rapidement. Non seulement on a arrêté de dire le mot « nègre », mais on a aussi arrêté d’utiliser des crachoirs et de klaxonner sans cesse. Avant, il était impossible de dormir à Manhattan parce que les gens klaxonnaient à tout va. Le monde est capable de changer.

Le monde est capable de vivre des changements comme Obama ?

L’élection d’Obama s’est faite de peu, car le pays est tout de même assez divisé. Avant les élections, un ami à moi traînait avec des Sudistes du cru. Il est revenu avec ce message : le Klan œuvrait pour qu’Obama gagne les élections afin de pouvoir l’assassiner et provoquer une guerre raciale. D’après ce que j’ai retenu de mon expérience depuis les années quarante, le Klan a toujours eu l’intention de lancer une guerre raciale. C’était le motif derrière tous les assassinats d’enfants et les incendies d’églises qui ont eu lieu dans le Sud à l’époque. Il est vrai que le pays est divisé dans de nombreux domaines, en dehors de la politique d’Obama et du fait d’avoir un Afro-Américain à la tête du pays. Certaines de ces divisions sont politiques, sociales ou religieuses, mais je suis surtout inquiet parce que la mentalité du Klan a été transformée, ou peut-être devrais-je dire « transplantée ».

Comment ça ?

Il y a eu un changement d’uniforme. L’histoire du Klan, c’est un changement d’uniforme perpétuel. Ils ont commencé à mettre les vestes grises des Confédérés, puis ils se sont affublés de draps. Quand la ségrégation est revenue, ils ont porté des uniformes de police et des vestes kaki. Pendant un moment, les officiers supposés maintenir l’ordre s’assuraient de faire perdurer la suprématie blanche, mais les robes ont fini par revenir. J’ai assisté à des débats suite à la seconde guerre mondiale où les gens se demandaient si les vétérans devaient porter des draps à nouveau, car ils les trouvaient un peu désuets. Puis on a commencé à voir des hommes en treillis à des réunions du Klan et à des parades. La source de l’activité de la milice, qui a pris racine dans de nombreux États, remonte à toute cette période. Ils ont récupéré la mentalité du Klan, de même que leurs projets.

Il paraît que vous êtes capable d’interagir avec ces gens horribles sans perdre votre sang-froid. Comment avez-vous fait pour faire semblant d’être leur ami pendant si longtemps ?

Un jour, mon téléphone a sonné et une voix m’a fait : « C’est le Klan. » J’ai raccroché. La deuxième fois que c’est arrivé, j’ai dit que j’étais le « contre-Klan » et j’ai laissé le type s’exprimer. Il s’est avéré que ce mec était l’officier Klan du district de Stark, en Floride. Au lieu de me menacer, il a voulu savoir si je souhaitais l’aider à continuer son arbre généalogique. Son surnom, c’était le « Grand Titan ». Son père et son grand-père avaient tous deux été inculpés pour le meurtre de Joseph Shoemaker à Tampa, dans les années trente. Shoemaker s’était fait arrêter, les policiers l’avaient sorti de prison et jeté en pâture aux types du Klan, sur les marches du tribunal. Ces derniers l’avaient castré, plongé dans un seau de goudron brûlant et battu à mort. Le père et le grand-père de ce type avaient été punis pour avoir participé au massacre. Il voulait que je l’aide à retrouver ses ancêtres, alors je lui ai envoyé quelques ­coupures de journaux.

À quel moment le patriotisme et le racisme sont-ils devenus aussi indissociables ? Est-ce trop implanté dans la culture américaine pour disparaître ?

Un membre du House Committee on Un-American Activities, John E. Rankin, a dit un jour que le Klan était une institution aussi patriotique que la tarte aux pommes. J’ai essayé plusieurs fois de leur fournir des preuves, mais ils refusaient constamment de m’écouter. Un jour, j’ai pris le bus pour Washington. À mon arrivée, j’ai pris un taxi dans lequel j’ai enfilé ma robe du Ku Klux Klan. Le chauffeur m’a entraperçu dans son rétroviseur et il était tellement choqué qu’on a bien failli avoir un accident. On est arrivés au House Office Building, et je suis entré avec ma robe et une valise qui contenait tellement de ces preuves qu’elle était impossible à fermer. J’ai frappé à la porte, et la première employée qui m’a vu a hurlé avant de partir en courant. Je me suis contenté de m’asseoir et de compulser mes papiers. Le type qui se trouvait à côté de moi a ouvert la porte et m’a lancé un regard sentencieux avant de la refermer violemment. Un groupe de six policiers a ensuite débarqué, ils m’ont placé en garde à vue. J’étais assez flatté qu’ils m’en envoient six. Ils m’ont emmené à la cave, et après que je me suis expliqué, le lieutenant m’a intimé d’ôter ma robe et de ne plus jamais revenir en la portant. C’est la plus grosse limite que j’aie jamais franchie, mais j’ai eu besoin de ça pour capter leur attention.

Est-ce que les actions du Klan sont encore pertinentes aujourd’hui ?

À mon humble avis, les milices sont les manifestations modernes de la tradition violente du Klan. Les projets de la milice sont bien plus draconiens que ce que le Klan aurait pu concevoir. Le Klan était considéré comme un fervent supporter du gouvernement, et patriote avec ça. La milice, quant à elle, souhaitait renverser le gouvernement américain par la force et récrire la Constitution afin que seuls les Blancs caucasiens puissent jouir du statut de citoyen. Ces milices parlent d’un holocauste global, de l’expatriation des Noirs en Afrique et du rétablissement des lois Jim Crow pour ceux qui restent. Ça donne une conception entièrement fasciste et nazie de l’Amérique. À mon avis, les gens du Tea Party sont les équivalents des premiers nazis allemands, quand Hitler n’en comptait que quelques-uns dans ses rangs. Ils ont la même psychologie, la même personnalité, et la même envie de commettre des crimes atroces.

Stetson nous montre un de ses tee-shirts préférés

Un des tee-shirts les plus moches de la garde-robe de Stetson

Est-ce que vous savez s’il existe un moyen de faire cesser ces groupes sans avoir recours à la violence ?

Inutile de dire que la tendance de ce prétendu « maintien de l’ordre », c’est de sourire aux milices comme s’ils étaient de bons et gentils Sudistes qui ne veulent de mal à personne. Mais on saurait à peu près à quoi s’attendre si un jour, les membres de la NAACP, l’Anti-Defamation League, le B’nai B’rith ou La Raza se mettaient à porter des treillis et à se promener avec des armes. Ils se retrouveraient tous derrière des barbelés avant la tombée de la nuit. Bien entendu, la Constitution stipule qu’un citoyen est en droit de porter une arme. Mais ils auraient dû réserver ce droit à une milice correctement régulée. Je suis presque certain que lors de la rédaction de la Constitution, ses auteurs pensaient à des milices étatiques, pas à des armées entièrement privées. L’interdiction de ce genre d’armées privées existe, mais elle n’est pas appliquée. Je pense que nous mettons notre nation en péril en restant inactifs. Le chef d’une ­milice du coin a appelé alors que j’étais en train d’expliquer mon avis à une radio locale. Je lui ai demandé : « Vous pensez être bien armé ? » Ce à quoi il a répondu : « Certainement, oui. » Puis il s’est mis à me citer toutes les armes de son arsenal dont il paraissait très fier. Je lui ai demandé qui il comptait tuer. Il a rétorqué : « Tous ceux qui tenteront de me prendre mes armes. » Si le gouvernement actuel se risquait à imposer des lois constitutionnelles contre les ­armées privées, on pourrait virtuellement se retrouver avec une guerre civile. Ces gens sont des fanatiques. Il n’y a pas que le racisme qui m’inquiète – ces gens sont des contre-révolutionnaires à grande échelle, et je parle avec le champ lexical de la révolution américaine. Ce sont des terroristes qui attendent simplement le bon moment.

Avez-vous déjà cherché à obtenir votre dossier fédéral en ayant recours au Freedom of Information Act ?

Oui. Ça m’a coûté 40 ou 45 dollars, à raison de 5 cents par page ; mon dossier en faisait 809. J’ai constaté que le FBI a très vite considéré toute personne s’opposant à la ségrégation raciale comme subversive. Ils ont écrit des rapports sur moi qui disaient : « Il va probablement continuer à écrire des articles travaillistes sur la ségrégation. » Vous vous rendez compte ? Cela dit, ils avaient raison sur le fait que j’essayais de renverser la suprématie blanche ; ils ne se sont pas plantés tant que ça.

Dans les médias – mais pas que – on parle désormais de l’homme américain comme d’un consommateur potentiel plutôt que d’un citoyen. Vous avez assisté à cette transformation. En quoi cela a-t-il affecté le rêve américain ?

Pendant la Grande Dépression, le but avoué de l’américain moyen était la prospérité. Maintenant, le rêve américain consiste à avoir deux voitures, un bateau et plein de choses du même acabit. Au milieu du XXe siècle, le slogan de la Chambre de commerce des États-Unis était : « Construire la classe moyenne. » Ça en valait la peine. Nous voilà un demi-siècle plus tard, face à une classe moyenne qui s’enfonce. Et l’envol de l’industrie et du capital vers d’autres marchés du travail moins onéreux a conduit l’Amérique à l’assèchement, à un point tel qu’on ne devrait plus s’inquiéter de « rust belts » mais bien de « rust continents ». À mon avis, c’est de la haute trahison. Les capitalistes ont décidé de fuir deux siècles de lutte sanguinaire pour améliorer leurs propres conditions de travail. Ils ont tout remballé pour se rendre dans des endroits où ils n’avaient plus à se soucier de lois contre le travail des enfants, de l’assurance chômage, de l’assurance retraite, de règles de sécurité ou de protection environnementale. Cela signifie qu’on assiste à une deuxième révolution industrielle. On verra bien ce que ça entraînera à l’avenir. Je pense qu’on a ici le potentiel pour se transformer en un débiteur du Tiers-monde et en une nation ringarde.

Vous ne pensez pas que l’Amérique pourrait supporter une autre Grande Dépression ? On a bien réussi à se remettre de la première.

La fuite du capital et de l’industrie représente quelque chose de bien plus sinistre qu’une dépression passagère. Le capital a été créé par le travail américain, grâce à des ressources américaines.

Le Vol du grand rapide

était un truc de pickpocket en comparaison. Il existe des millions d’Américains qui vivent dans le confort le plus total. Avant la Grande Dépression, des millions de gens étaient très proches de la pauvreté, ils savaient à quoi ça ressemblait et comment ­gérer la transition. La pauvreté abjecte n’était pas aussi traumatisante qu’elle risque de l’être pour notre classe moyenne quand on se retrouvera tous à la rue. Ils ne savent pas comment faire face à la pauvreté. Je ne serais pas surpris si le taux de suicide se mettait à augmenter considérablement. J’ai bien peur qu’on commence tout juste à en faire l’expérience. Les prophètes de malheur ne se rendent même pas compte de ce qu’on va endurer économiquement parlant, ainsi qu’au niveau de l’environnement.

Woody Guthrie était l’un de vos meilleurs amis, et un ­soutien fervent. Il a énormément influencé la musique folk, en particulier Bob Dylan. Vous pouvez nous parler de votre rencontre ?

Woody est devenu célèbre grâce à Alan Lomax. Alan est venu en Floride et m’a embauché en tant que consultant à l’époque où il faisait des émissions sur CBS pendant la guerre. Il a donné à Woody un exemplaire de mon premier livre,

Palmetto Country

, qui a été publié en 1942. Quelque temps après, Woody a renvoyé la couverture du livre avec une note – une note qui expliquait en quoi il n’aimait pas la plupart des livres contemporains qu’il lisait et qui m’assurait que celui-ci lui procurait l’effet inverse. Il m’a aussi prévenu de ne pas m’étonner s’il débarquait un jour chez moi avec sa guitare, afin qu’on puisse avoir de longues discussions. Ça ne s’est pas vraiment passé comme ça, au final. Un jour, Woody m’a appelé depuis une station de bus et m’a demandé d’aller le chercher pour l’emmener à Beluthahatchee. Je vivais dans un bus abandonné des années trente à l’époque, mais j’avais un porche et une petite cuisine. Woody a choisi de dormir dans un hamac plus loin, sous les chênes. Il a passé énormément de temps là-bas, il revenait souvent. Il était souvent accompagné de Ramblin’ Jack Elliott, son chauffeur. Quelques années après sa première visite, il est revenu avec une fille de 21 ans qui s’appelait Anneke. Woody avait alors 41 ans, et elle avait quitté son mari acteur pour vivre à Beluthahatchee avec lui. Après qu’ils sont partis, une de mes voisines noires m’a dit : « Mais c’était qui ça ? » Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu veux dire ? » Elle m’a répondu : « Mon mari et moi sommes venus ici dimanche matin pour demander si l’on pouvait pêcher, et ils sont tous les deux sortis du bus à poil. C’est qui ces gens ? » J’ai rétorqué : « Ah, c’est juste Woody. »

Le membre du Ku Klux Klan « John S. Perkins » lève son masque pour révéler son identité : Stetson Kennedy, lors d’une conférence de presse au bureau national de l’Anti-Defamation League de B’nai B’rith à New York, en 1947

Vous vous êtes présenté pour être sénateur en 1950, et Woody vous a composé une chanson de campagne qui a attiré sur vous les foudres de ceux qui n’appréciaient pas votre croisade contre le racisme. Des historiens ont même prétendu que vous aviez déménagé en Europe à cause de menaces que le Klan vous aurait envoyées.

Il y a eu de nombreux rapports disant que j’avais quitté le pays à cause du Klan et de la chasse aux sorcières qui a suivi. Aucun d’eux n’est vrai.

Pourquoi êtes-vous parti, alors ?

J’étais à Beluthahatchee, en train de creuser un lac de 10 hectares. Je suis descendu couvert de boue et j’ai vu une petite annonce dans le journal qui disait : « La commission des Nations Unies sur les travaux forcés vient de se terminer. » Aucun témoin n’était disposé à parler de ce genre de travaux forcés. J’ai couru au bureau télégraphique et je leur ai dit que j’avais assez de gens exploités dans les plantations de mon quartier pour remplir un ­avion. Ils m’ont dit que la commission était déjà levée mais que si je me rendais à Genève à mes frais, ils ­accepteraient d’écouter mon témoignage. J’étais vraiment fauché, mais je me suis précipité dans la plantation la plus proche avec mon dictaphone. Très vite, j’ai eu ce qu’il me fallait pour présenter quelque chose aux ­Nations Unies. Je leur ai précisé que je pouvais venir avec un ­avion rempli d’esclaves, mais ils m’ont dit que tout seul, je ferais très bien l’affaire. Je suis allé voir mes voisins les plus proches, des Noirs, et j’ai récolté assez d’argent pour acheter un aller simple, avec 8 dollars en supplément à dépenser à ma guise. Voilà pourquoi je suis allé en ­Europe. Et j’y suis resté huit ans.

Et pendant que vous y étiez, vous avez écrit un des livres phares de votre carrière : The Jim Crow Guide to the USA, que personne n’a voulu publier aux États-Unis.

Jean-Paul Sartre l’a publié en France et peu après, un jeune agent de la CIA est venu me voir avec un exemplaire de la première édition française et m’a dit : « Ce truc est incroyable ! Si vous le reniez et que vous certifiez que tout est faux, on vous donnera de l’argent à vie ! » J’ai répondu : « Si vous y trouvez une seule incorrection, je serais ravi de le corriger gratuitement. » Il est parti d’un coup sans rien dire, alors j’ai organisé une conférence de presse et j’ai parlé de cette tentative de me corrompre de la part de la CIA. Après ça, je me suis rendu à Rome et il y avait une élection. La CIA a pour habitude d’investir des millions dans les élections européennes, en soutenant certains partis et en essayant d’en créer de nouveaux. À Rome, il y avait un parti soutenu par la CIA, et j’ai vu quelques-uns de leurs employés en train de coller de grands posters. Quand ils sont partis, j’ai enlevé les posters alors que la colle était encore fraîche. Un jour, je n’ai pas attendu assez longtemps pour aller les enlever, et je me suis fait prendre. Ils m’ont emmené au commissariat.

Je voudrais aussi parler de votre travail en tant que ­spécialiste de l’histoire populaire. La plupart des gens ne comprennent pas vraiment ce qu’est le folklore, et encore moins son importance dans la culture. Comment le défi­niriez-vous ?

Zora Neale Hurston a probablement trouvé la meilleure définition : « Le folklore est le “potlikker” de l’humanité. » Au cas où vous ne sauriez pas de quoi il s’agit, le potlikker est le liquide qui reste après une cuisson de navets, de feuilles de chou et de jarret de porc fumé. ­Tolstoï a dit que lorsqu’il souhaitait parler de quelque chose de sérieux, il allait voir des paysans illettrés car leurs esprits n’étaient influencés par aucune éducation formelle. Il s’agit d’une catégorie de langage folklorique qu’on ­appelle « folksay ». J’ai fait de mon mieux pour en compiler, partout où j’allais. Par exemple, un vieux Noir m’a dit : « Quand t’es à Rome, en Géorgie, tu dois agir en conséquence. » J’ai trouvé que ça résumait parfaitement le système Jim Crow. J’ai aussi entendu un serviteur noir dire : « J’ai nourri les Blancs avec une

looongue

cuillère. » Ce genre de trucs.

Un jour, vous avez posé la question : « Des siècles de fraternité peuvent-ils effacer des siècles d’hostilité ? » Mais comment pourrait-on en arriver à un point de solidarité absolue ? Vous avez des solutions pratiques pour accélérer le processus qui nous mènera à la paix ?

Les gens m’ont demandé quelle était la solution pour que la violence entre les cultures cesse. Certains de ces conflits se perpétuent depuis des millénaires. Je ne pense pas que dire « allez, réconciliez-vous » soit un vrai conseil pratique parce que ça ne fonctionne pas ainsi. Je ne sais pas comment on pourrait faire. Peut-être qu’il faudrait réunir une espèce de force internationale pour arrêter tout ça. Cela dit, je ne pense pas que la loi puisse faire cesser les conflits de façon immédiate. Et je ne pense pas que les hostilités s’évaporeront en un clin d’œil, car il est impossible d’éradiquer des siècles de carnage en devenant de bons voisins et d’honnêtes citoyens. J’ai cherché une réponse toute ma vie, et je crois que c’est ce qui s’en rapproche le plus. Il faut mettre en place des lois, les faire respecter et vivre ensemble jusqu’à ce qu’on finisse par aimer ça. Martin Luther King et plein d’autres ont passé des années à parler de « tolérance », et je pense que ce n’est pas le mot à utiliser car cela sous-entend qu’il y a quelque chose de mal que l’on se doit tous de comprendre, de tolérer. Il faudrait une meilleure manière de dire les choses, un terme comme

estime mutuelle

. La « tolérance » a de mauvaises connotations.

Certains diraient que c’est le pouvoir qui empêche la ­société d’avancer et d’embrasser l’égalité totale.

On pense que le gouvernement est tout-puissant, mais en réalité il existe cette chose bien trop dominante qu’on appelle le secteur privé. À mon avis, on peut aisément dire qu’il existe une démocratie corrompue dans les couloirs du gouvernement, et je ne saurais dire où s’arrête la privatisation. On en arrive presque à un stade où privatiser le gouvernement pourrait sembler une bonne idée, au même titre que déménager la Pennsylvania Avenue à Wall Street, là où existe le vrai pouvoir. Woody Guthrie demandait souvent : « Qu’est-ce qui s’est passé pour que ça aille aussi mal, au final ? » S’il fallait un mot pour répondre, je pense que ce serait « cupidité ». L’humanité ne peut plus se permettre de laisser la cupidité prendre le dessus, parce que sinon, c’est une nouvelle série de catastrophes qui s’annonce.