reportage

Les rats démineurs du Mozambique

L'ONG Apopo a entraîné des rongeurs géants à désamorcer les milliers de mines qui parsèment l'Afrique – et ils se débrouillent comme des chefs.

par James Rippingale
18 Septembre 2014, 11:06am

L'ONG de déminage Apopo recrute et entraîne des démineurs dans les communautés affectées. Photos publiées avec l'aimable autorisation d'Apopo

Les mines, les obus non explosés, et les explosifs en général sont tout aussi efficaces en temps de paix qu'en temps de guerre. On estime que 72 pays sont encore aujourd'hui affectés par ces derniers, et leur prolifération dans les États ravagés par des guerres continue d'avoir des conséquences terrifiantes sur les communautés rurales, de l'Asie du Sud-Est à l'Angola.

« L'impact socio-économique des mines et des munitions non explosées est énorme. Ils ralentissent le développement économique, et les populations pauvres des régions isolées continuent d'en souffrir », m'a expliqué Tekimiti Gilbert, chef des opérations pour l'ONG de déminage Apopo.

« Savoir qu'il existe une seule mine dans une zone est suffisant pour que les locaux cessent d'utiliser ces terres par peur. La plupart de ces communautés subsistent grâce à l'agriculture vivrière. Ils dépendent de ces terrains pour l'agriculture, les animaux, et la sylviculture – rien que pour obtenir du bois de chauffage. Et plus on s'éloigne des villes, plus le problème des mines s'accroit. »

Heureusement, le bouddhiste zen d'origine belge et fondateur d'Apopo, Bart Weetjens, a développé une nouvelle approche à la détection et l'éradication des mines ; il utilise des rats – des rats qui font à peu près la taille d'un chat et qui sont prêts à parcourir des distances incroyables pour une tranche d'avocat. Grâce à ces rongeurs, les autres ONG de déminage et le gouvernement britannique, le Mozambique pourrait être entièrement déminé d'ici la fin de l'année.

« Certains pensent que c'est une idée folle », dit-il avec un fort accent, rieur. « Mais pour moi, faire le lien entre les rats et le déminage, c'était comme un alignement des constellations. »

L'objectif de Weetjens de transformer les rongeurs en une junte hautement qualifiée est apparu alors qu'il avait neuf ans, quand on lui a offert son premier hamster, Goldie. Peu après, il avait commencé à élever une ménagerie de rongeurs dans sa chambre, vendant les bêtes dans les animaleries d'Anvers pour se faire un peu d'argent de poche.

La majorité de sa famille vivait et travaillait en Afrique, ce qui l'a conduit à développer un lien fort avec le continent. Alors qu'il réfléchissait au problème des mines non explosées qui affecte la région, on lui a confié un dossier de recherche réalisé par Inne Ten Have, chercheur à l'université d'Anvers. Il y a découvert une étude de Biedermann et Weisten, dans laquelle ils avaient appris avec succès à des gerbilles à détecter les explosifs grâce à leur odorat, en utilisant un traitement par électrochocs.

« Nous n'aimions pas vraiment cette procédure, explique-t-il. Mais je me suis dit : « Hey, des rats pourraient faire ça ! Ils adoreraient ! » »

Un rat découvrant une mine au Mozambique

En 1999, travaillant en collaboration avec l'université d'agriculture Sokoine en Tanzanie, il a commencé à recruter une armée de rats géants d'Afrique. Après avoir monté un centre de tests à l'université, il s'est mis à récompenser les rats avec de la nourriture à chaque fois qu'ils sentaient des explosifs – d'abord dans en laboratoire, puis dans des champs remplis de vrais mines. Incroyablement, sa théorie s'est confirmée, et les rats se sont révélés être des démineurs très qualifiés.

« Les rats sont extrêmement opportunistes. Ils feront tout pour obtenir de la nourriture. Et ils adorent réaliser des tâches répétitives. Ils travaillent littéralement pour des cacahuètes. Biologiquement parlant, ils sont adaptés à [ce travail], car pour des raisons pratiques, ils sont globalement aveugles. Ils sont aussi nocturnes, donc ils dépendent vraiment de leur odorat. Et ce sens peut être fortement amélioré durant le processus d'entraînement. »

Les rats sont récompensés avec de la nourriture pendant leur entraînement et après chaque journée de travail

Ces rats sont présents sur tous les continents, à l'exception de l'Antarctique. Cela signifie qu'ils peuvent être élevés et formés sur place à des coûts minimaux, et qu'ils sont résistants aux maladies tropicales prévalentes dans les pays infectés de mines. Ils présentent un autre avantage certains – en dépit de leur taille impressionnante, ils sont trop légers pour amorcer les mines.

Le processus d'entraînement est rigoureux, et les habilitations pour participer sur le terrain délivrées par le conseil de l'International Mine Action Standards (IMAS) reposent sur des taux de réussite de 100 % à la détection des explosifs. Il faut environ six mois et 4500€ pour entraîner un Mine Detection Rat (MDR), mais certains apprennent un peu plus vite que d'autres.

« Ararat était l'un de mes préférés, m'a confié Weetjens. Ce petit gars était un monstre. Un rat très ambitieux. La plupart passent par un processus d'apprentissage, mais lui était incroyable – il a passé toutes les étapes sans faire la moindre erreur. »

En 2013, quatre ans après les débuts d'Apopo, ils ont reçu l'autorisation de l'IMAS de pratiquer sur le terrain. Et après avoir récolté 3,4 millions d'euros de dons, ils ont commencé leur travail dans le Mozambique, un pays toujours truffé de mines datant de la guerre civile de 1977-1992.

Cependant, malgré que les rats d'Apopo aient détecté et éliminé 6693 mines des régions rurales du Mozambique, débarrassant la province de Maputo des explosifs (et avec 1,6 millions de mètres carrés des provinces de Manica, Sofala et Tete devant être déclarés déminés d'ici la fin de l'année), les méthodes de l'ONG rencontrent toujours une résistance de la part des donateurs potentiels de la communauté internationale. Weetjens pense que c'est dû à la stigmatisation des rats.

« Depuis le Moyen-Âge, les rats ont une mauvaise image. C'est à cause de la peste. Où que vous alliez, c'est pareil. Au moins, les Chinois ont une approche pragmatique – ils les mangent. Mais généralement, ils sont perçus comme de la vermine. »

À l'inverse, les villageois des régions touchées du Mozambique étaient heureux d'accueillir ces rongeurs détecteurs de mines—mais seulement après qu'Apopo a réussi à les convaincre qu'ils ne venaient pas d'un programme d'éradication de la peste, ce dont étaient persuadés beaucoup de locaux. « Ouais, ça nous a fait pas mal rire, s'est rappelé Weetjens. Mais très vite, la logique a pris le dessus. Et [les rats] se sont simplement montrés beaucoup plus performants que les machines. »

Les rats sont trop légers pour déclencher les mines, et ont appris à les gratter en attendant que leurs dresseurs arrivent.

En 2013, les Mine Detection Rats avaient nettoyé 8,8 millions de mètres carrés dans le Mozambique – soit environ 1260 terrains de foot – à un coût d'environ 90 centimes d'euro au mètre.

« Un mètre carré de terrain nettoyé au prix d'une bouteille de coca. Personne ne peut faire ça », déclare fièrement Weetjens.

Et ces rats ne sont pas des branleurs. Un seul rat géant d'Afrique peut nettoyer 20 mètres carrés de terrain en moins d'une heure. Pour un démineur manuel équipé d'un détecteur de métal, cela prendrait plus de 50 heures. Les rats d'Apopo sont aussi employés pour dépister la tuberculose, et le rêve de Weetjens est de continuer à développer les capacités de son armée miniature.

« On a une technologie inversée qui permet à ceux qui se trouvent en bas de l'échelle sociale de s'attaquer à un défi de détection complexe avec un outil en harmonie avec leur environnement, s'enthousiasme-t-il. L'Afrique est devenu une décharge dérégulée pour les déchets toxiques de l'Europe... Et l'OMS prétend que l'on peut s'attendre à la plus forte progression de cancers et de diabètes dans le Tiers-Monde. »

Manifestement, l'armée de rat d'Apopo a beaucoup de travail à se mettre sous la patte, et bien que le soutien de la communauté internationale de déminage soit ténu, les rats ont entraîné un changement de perception extraordinaire dans les communautés rurales d'Afrique où ils sont déployés.

« C'est le bon sens fermier, m'a affirmé Weetjens. Si [les fermiers locaux] pensent sincèrement que cette technique fonctionne et permet de rendre leurs terres plus sûres, ils vont l'utiliser. Et plutôt que de finir sur un barbecue, le prochain rat qu'ils croiseront ira à l'entraînement. »

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