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témoignage

Ma Grand-mère l'empoisonneuse

Depuis des années, je la soupçonnais de tuer les membres de ma famille - et le bon petit-fils que je suis a attendu des années pour la dénoncer aux flics.
3.11.14
Illustrations : Matt Rota

Quand j'avais quatre ou cinq ans et que je me rendais dans la chambre de ma grand-mère, je la trouvai parfois en pleurs. Elle était assise au bord du lit, des mouchoirs jetés pêle-mêle ici et là. Je ne crois pas qu'elle ait partagé ce côté de sa personnalité avec beaucoup de monde. Peut-être a-t-elle cru qu'un lien cosmique nous rattachait : mon second prénom est le prénom de son père et j'ai hérité de ses cheveux. Ces jours-là, elle se lamentait de la mort de sa fille Martha, des suites d'un cancer, à 28 ans. Dix ans plus tard, son chagrin s'est vu ranimé après la mort de son plus jeune fils Norman, mon oncle. Lui aussi est décédé à 28 ans.

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Grand-mère a toujours été entourée de morts - ses enfants, ses maris, ses petits amis. Qu'elle fut en proie au chagrin était tout à fait compréhensible. Quand je la voyais enfoncée dans son grand lit, encerclée par les ténèbres du grenier et dégageant cette odeur reconnaissable des vieilles personnes, je découvrais les déboires de la vieillesse, ce long calvaire. Aujourd'hui, quand je repense à cette époque, je ne me demande plus si ma grand-mère a eu ce qu'elle méritait en tant que mère. Je me demande si elle a eu ce qu'elle méritait en tant qu'assassin.

Il y a quelques mois, j'ai emmené ma femme et mes enfants rendre visite à ma grand-mère. Je ne l'avais pas vue depuis plus d'un an. Elle a dû quitter sa maison pour un centre de soins gériatriques. Je me sentais coupable de n'avoir rien fait pour sa maison. Celle-ci s'était transformée en taudis. Les acheteurs nous avaient dit qu'ils s'en occuperaient - au final, ils l'ont rasée. Mon frère a un ami qui vit toujours dans le quartier (à Long Island, ou « Lawng Islund » comme on prononce chez nous) ; les méthodes des acheteurs l'avaient scandalisé, lui ainsi que tout le voisinage.

Cette maison - où j'ai passé beaucoup de temps étant enfant - était infâme. À la fin des années 1990, mon frère et moi avions passé trois jours à la nettoyer. Joe, le dernier petit ami de ma grand-mère, venait juste de mourir et nous nous étions occupés de ranger tout son bordel. Il était l'un des cinq morts dont les affaires étaient restées là, en l'état, empilées sur les effets de ma tante, de mon oncle, de mon grand-père et du second mari de ma grand-mère. La maison était à moitié remplie : paperasse, bibelots, projets avortés et centaines de souvenirs - type des boulons rouillés que mon oncle allait choper sur des épaves quand il allait faire de la plongée. Au sous-sol, dans la bibliothèque, nous avons découvert une fiole remplie d'un liquide rouge plutôt louche. La fiole, scellée à la cire, était soufflée à la main. Nous nous sommes dit qu'elle devait avoir de la valeur. Nous avons donc cherché à la vendre à un antiquaire d'East Village ; ce dernier nous a plutôt conseillé de la faire analyser en laboratoire.

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Dans l'atelier, nous sommes également tombés sur quelques cuillères à moitié fondues qui avaient servi à chauffer de l'héroïne. Grand-mère avait l'habitude de ramener des personnages douteux chez elle. Dans le jardin, nous avons dégoté un grand sac-poubelle rempli d'animaux morts. On n'a pas cherché à voir ce qu'il y avait dedans. Mon frère m'a dit qu'il croyait y avoir aperçu plusieurs tortues, ce qui est probable dans la mesure où ma mère possédait une dizaine de tortues, toutes mortes après avoir fait les frais d'une soudaine et inexplicable épidémie. Pour ma part, il m'a semblé y reconnaître une chouette, ce qui est moins plausible, quoiqu'envisageable ; il y a des chouettes partout à Lawng Islund. Pour trancher, nous avons décidé de dire que le sac ne contenait que des chats et des ratons laveurs, animaux qui fouillaient constamment les ordures de grand-mère. La dernière fois que j'ai vu ce sac, il attendait le passage des éboueurs.

Dans cette maison, tout ce qui valait la peine d'être gardé nous foutait le cafard. Le rocking-chair et le secrétaire en bois de cerisier étaient tous deux constellés de taches de peinture blanche. Les étagères étaient bourrées de vieux livres d'occasion rongés par les souris. Les tapis s'étaient transformés en usine à moisissure. La vaisselle était couverte de vieux restes de bouffe. Les toilettes étaient bouchées et recouvertes de talc. Grand-mère nous disait que, dans la vie, le plus important, c'était d'économiser.

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À sa décharge, ma grand-mère est née pendant la Grande dépression. Elle ne s'est jamais vraiment adaptée à ce qui est venu après. Lorsque la croissance s'est ralentie dans les années 1990 et 2000, elle s'était mis en tête de souligner les ressemblances culturelles entre les deux périodes : le mysticisme, l'intérêt individuel et l'attrait pour l'occulte. Quoique très âgée, elle restait perspicace et se tenait informée. Elle déambulait dans sa maison insalubre où, dans chaque pièce, une radio hurlait les nouvelles du jour. Elle était au courant de tout. Par exemple, qu'on pouvait se teindre les cheveux avec du jus de prune (encore aujourd'hui, ses cheveux en ont la couleur). Elle avait entendu un dentiste dire qu'il était très important de se rincer la bouche et d'utiliser du fil dentaire lorsque vous ne pouviez pas vous brosser les dents. À l'heure où j'écris ces lignes, elle a 94 ans et toutes ses dents - même si celles-ci se déchaussent progressivement.

Quand nous lui avons rendu visite dans sa maison de retraite, je lui ai mis son appareil auditif tandis que ma femme sortait lui acheter des couches pour adultes. Grand-mère m'a à peine reconnu. Elle ne se souvenait plus de Martha, sa fille disparue. Elle ne m'avait pas vraiment manqué pendant tout ce temps sans la voir ; je pensais ne pas être bouleversé en la revoyant. Mais Grand-mère ne se rappelant plus du nom de Martha, Grand-mère allongée sur son lit en train de mastiquer dans le vide, Grand-mère avec ses dents en train de tomber : tout ça a failli me faire craquer. Les enfants se sont assis, leurs bouches grandes ouvertes, comme dégoûtés. Cette année a été pour eux une suite ininterrompue de personnes agonisant sur un lit : leur papy, leur autre grand-père et Abuelita, leur grand-mère. Et à présent Grand-mère. Elle serait la prochaine à y passer.

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Ils ont réussi à trouver le courage de chanter, à la demande de Grand-mère. Ils ont entonné les chansons allemandes qu'ils avaient apprises à l'école. Elle les a accompagnés. Elle nous a dit que chanter lui rappelait son enfance. Elle avait l'impression de la revivre aujourd'hui. Peut-être que lorsqu'elle chante, la jeunesse ressurgit de sa mémoire sénile. De temps en temps, elle pose son doigt sur son crâne et rit de ses « oublis ».

Voir un membre de sa famille dans cet état est un truc très perturbant. Quand j'étais gamin, j'allais dormir chez Grand-mère, parfois plusieurs semaines de suite, pour pouvoir laisser souffler mes parents qui m'ont eu très jeunes. Elle me disait que les juifs sont des inventeurs, que les juifs ne boivent pas, que les juifs sont intelligents - des philosophes ! - et que je n'étais pas censé les appeler « les juifs ». Il lui arrivait de dire : « même lorsque nous nous disputons, nous demeurons des gens sympathiques. » Lorsque je lui ai annoncé que j'allais épouser une goy, Grand-mère est tombée à genoux et m'a supplié de ne pas me marier à l'église. La cérémonie s'est déroulée sur un court de tennis. Grand-mère y a monopolisé l'attention. Elle a flirté avec les oncles de ma femme, de vingt ans ses cadets. Ce jour-là, elle ne devait pas répondre de ses devoirs de maîtresse de maison et n'avait pas à s'occuper du banquet. Elle avait l'air de se sentir parfaitement libre.

Son expertise en tant que nutritionniste d'appoint remonte aux années 1960. Au milieu des années 1970, elle avait déjà tapé sur une vieille machine à écrire Ronéo plusieurs ouvrages sur les besoins nutritionnels des gens et les vitamines. Je la soupçonne d'avoir commencé à empoisonner son entourage à ce moment-là.

Je ne suis pas en mesure de m'étaler sur sa petite tambouille infernale et sur ses ingrédients. Je ne suis même pas certain qu'elle ait fait ce dont je l'accuse. Tout ce que je possède, ce sont des preuves circonstancielles et des intuitions qui se sont amalgamées au fil du temps. Lorsque je déroule le fil des événements, je crois qu'elle a d'abord utilisé de la vitamine A (laquelle provoque des assoupissements, des troubles de la vision et des nausées), avant de passer aux laxatifs et, enfin - l'âge s'accompagnant d'une certaine paresse - elle s'est par la suite procuré des médicaments dangereux uniquement disponibles sur ordonnance.

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Niveau cuisine, Grand-mère ne préparait jamais deux fois le même plat. Ses créations culinaires dégoulinaient de graisse et n'avaient généralement aucun sens. Exemples : son fameux poulet rôti aux abricots et coulis de tomate, ou sa viande hachée aux prunes. Sa réputation n'était plus à faire à l'épicerie du coin : on lui mettait toujours les foies de requin de côté.

Au fil du temps, elle s'est de plus en plus limitée aux petits plats ; c'était devenu son mode opératoire de prédilection. Aussi, elle avait adopté une stratégie assez efficace qui consistait à vous servir votre plat préféré dans des proportions hallucinantes pour vous en gaver inexorablement. Vous en aviez pour votre argent. Pour ma part, je bloquais sur les fromages européens. Puis, vous finissiez par vous évanouir sur le sofa ou dans le train du retour vers New York. Évidemment, plus vous restiez longtemps chez Grand-mère, plus vous risquiez de vous trouver mal. En une semaine, vous vous mettiez à souffrir de diarrhées. Peu à peu, vous tombiez d'épuisement et votre vue se brouillait.

Au début, seule ma mère s'était mis en tête de ne plus toucher à la cuisine de Grand-mère. Je me disais qu'elle était paranoïaque. Puis, je me suis aperçu qu'à chaque fois que je déjeunais chez Grand-mère, une demi-heure plus tard, je tombais dans les vapes sur son sofa. Lorsque j'ai décidé de ne plus manger chez elle, mon frère m'a lui aussi cru paranoïaque. De mon côté, je ne me suis plus jamais évanoui. Rapidement, mon frère lui aussi n'a plus répondu à ses invitations.

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Mais voilà tout le problème : personne n'a envie de croire que sa grand-mère est une empoisonneuse. Vous savez qu'elle vous aime - et il est impossible d'en douter. Elle a toujours été une grand-mère charmante, et vous êtes persuadé qu'elle ne glissera jamais de poison dans vos plats. Ainsi, malgré vos soupçons raisonnables, vous continuez à manger chez elle jusqu'à ce que, lassé de vous évanouir, vous veniez à douter de sa bonne foi. Parfois, nous passions nos vacances chez Grand-mère. Nous venions avec tout un stock de nourriture que nous avions acheté à l'épicerie. Elle semblait soulagée que nous ne touchions pas à sa cuisine. À cette époque, sa vue baissait. Elle ne remarquait donc pas la couche de poudre blanche qui recouvrait l'appétissant saumon fumé qu'elle nous servait.

Une question s'est faite pressante : comment devions-nous expliquer aux invités et aux étrangers qu'il ne fallait en aucun cas toucher à la cuisine de notre grand-mère ? Un jour de Pessah, mon frère a ramené sa nouvelle copine, une actrice. Grand-mère avait promis de ne rien préparer et nous pensions qu'elle tiendrait parole. Nous n'avions donc pas prévenu sa copine de ne rien goûter. Après le déjeuner, Grand-mère est sortie de la cuisine avec une fournée de cookies aux raisins qui avaient l'air immondes. Ils ressemblaient à des bubons, comme si la pâte avait tourné pendant la cuisson. La copine de mon frère en a mangé deux, peut-être par politesse. Nous l'avons observée, horrifiés. Elle avait une répétition en ville, mais elle s'est évanouie peu après et n'a pas pu y assister.

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Pourquoi Grand-mère s'évertuait-elle à nous empoisonner ? Un temps, ma mère a émis l'hypothèse qu'elle souffrait du syndrome de Münchhausen par procuration, une pathologie qui pousse les adultes à blesser ou à empoisonner les enfants à leur charge. Je suis certain que Grand-mère ne cherchait pas à blesser qui que ce soit. Quand elle versait de la drogue dans nos verres, c'était parce qu'elle ne voulait pas nous voir partir - d'ailleurs, elle adorait que les gens ratent leur train. « Restez donc dormir », répétait-elle.

D'autres fois, les inquiétudes de Grand-mère prenaient un tour plus prosaïque. Lorsque ma mère est retournée vivre chez elle pour quelque temps, elle a débarqué avec de nombreux animaux de compagnie - des tortues, des chiens, des hamsters, des chats. Ils sont progressivement tombés malades et ont tous fini par mourir. Et puis il y a le cas de Joe, cet ancien para qui fut le dernier petit copain de ma Grand-mère. Il avait pris l'habitude de claquer toute sa pension à Atlantic City. Il vivait ensuite à son crochet jusqu'à la réception de son nouveau chèque. Un jour, il s'est cassé la jambe. Nous recevions alors des coups de téléphone hystériques de Grand-mère, se plaignant qu'elle devait s'occuper de lui jour et nuit. Et il est mort.

Qu'en disait Grand-mère ? Même si elle avait été un jour encline à m'expliquer pourquoi elle agissait ainsi, je ne crois pas qu'elle en eût été capable. Elle a toujours vécu dans le mystère. Voici une histoire qu'elle racontait souvent : quand elle était très jeune, un garçon a essayé de l'embrasser dans un placard. Elle l'a repoussé de toutes ses forces et couru chez elle en hurlant. « Pourquoi s'enfuir, Grand-mère ? », avons-nous demandé. « Parce que je l'aimais », a-t-elle répondu.

Le père de Grand-mère était un vieux monsieur, élancé et élégant, un veuf qui avait été dans la cavalerie. Il a épousé la mère de ma grand-mère quand elle avait 17 ans. Ensemble, ils ont eu quatre filles et un garçon, qui est mort très jeune. Quand la grande Dépression a débuté, son père a été appelé par la direction de l'usine de Brooklyn où il travaillait comme contremaître. Malgré eux, ils ont dû le licencier. Dans l'obligation de pourvoir aux besoins de sa famille, il s'est mis à chercher du travail. Il a fini par trouver un poste comme « chauffeur », qui consistait à enfourner des grandes pelletées de charbon dans une chaudière. Un jour, un retour de feu l'a gravement blessé. Il n'est pas rentré à la maison après l'accident. Trois semaines après, ma grand-mère l'a trouvé assis sur le trottoir en face de leur maison. Son visage était couvert de bandages. Elle lui a demandé pourquoi il n'était pas rentré pour s'occuper de sa famille. « J'avais trop peur que vous ne m'aimiez plus », lui a-t-il répondu. Il a eu peur jusqu'à la fin de sa vie.

Le premier mari de ma Grand-mère s'appelait Irving. Ils ont vécu ensemble dans les années 1950 et 1960. Tout le monde l'aimait bien. Il faisait des affaires avec des Italiens (ai-je vraiment besoin de vous en dire plus ?). Après vingt ans de mariage, elle a demandé le divorce. Il ne m'a pas fallu longtemps pour comprendre que Grand-mère était effrayée par Irving.

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En 1982, à l'âge de 70 ans, Irving a eu un accident de voiture. Sa Cadillac a fait une sortie de route. Il s'est peut-être endormi, ou peut-être était-ce à cause du tournevis glissé dans la colonne de direction. Sa tête s'est écrasée sur le pare-brise. Mais c'était un vieux juif qui en avait vu d'autres. Il s'est accroché à la vie. Quatre ans plus tard, il est sorti de son coma. Il a fini par mourir à plus de 80 ans. Son héritage fut prétexte à une âpre lutte. Il a finalement été partagé presque exclusivement entre ses associés et sa seconde femme, qui s'est occupée de lui après l'accident. Grand-mère n'a pas arrêté de se lamenter d'avoir quitté Irving. « Mais avec ce qu'il devait faire pour ses affaires… Il ne pouvait pas rentrer à la maison et jouer au mec sympa… Impossible ! »

Martha, l'aînée de ma Grand-mère - ma grand-tante, donc - a eu un cancer quand elle avait 20 ans. Grand-mère s'est occupée d'elle. À ce jour, j'ignore si elle est vraiment morte de sa maladie. Le second mari de Grand-mère, Aaron, est aussi mort d'un cancer dans les années 1970. Il était sourd, détestait la télévision et criait sur les enfants - Grand-mère disait avoir épousé cet homme parce que « c'était le seul qui aurait bien voulu [d'elle] ». Il fumait la pipe. Après sa première opération pour son cancer de la gorge, il jouait au ping-pong avec moi ; il semblait heureux et avait moins l'air d'un monstre. Il jardinait. Mais bien qu'il mangeât normalement, il continuait à dépérir et à perdre du poids. Ou… encore une fois, je ne suis certain de rien, peut-être était-ce le cancer ?

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Dans cette longue frise mortuaire, le suivant s'appelle Norman, le dernier enfant de Grand-mère et son unique fils. Soyons francs : c'était un gros connard. Il n'avait que huit ans de plus que moi et passait son temps à me torturer quand j'étais gamin. Il riait comme un porc qu'on égorge. C'était atroce. Il me menaçait avec un couteau, volait mes jouets et les cassait pour le plaisir. Il essayait de me faire croire qu'il allait m'enlever au milieu de la nuit pour me vendre aux « Arabes ». Peut-être qu'il était juste jaloux de moi. Il était trapu et avait des traits israélites. Grand-mère, avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds, le trouvait repoussant. Et contrairement à cette erreur de la nature qu'était Norman, j'étais un éphèbe, j'avais l'air goy, bref, j'avais tout pour devenir le chouchou de Grand-mère. Un jour, je l'ai vue punir Norman. Elle le tenait fermement devant le four allumé et lui a dit qu'elle allait lui cramer le pénis. Il devait avoir dix ans. Elle lui préparait aussi des quantités de nourriture hallucinante. Il refusait d'y toucher. Mais elle l'obligeait à se gaver pour se moquer ensuite de son obésité précoce.

Norman aimait les armes. Il collectionnait des machines à tuer : des arbalètes, des haches… Tout le monde avait peur de lui. Il déboulait parfois dans la maison avec un couteau ou une machette et nous allions tous nous cacher dans nos chambres. Je devais avoir sept ans quand il a allumé mon bras couvert de méthane, après m'avoir promis que je ne souffrirais pas. Sur ce dernier point, il avait raison, mais tous les poils de mon bras étaient carbonisés. Une autre fois, alors que j'étais adolescent, une bande de gamins est venue me tabasser. Ma mère pensait que c'était Norman qui les avait envoyés.

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Dois-je aussi mentionner que c'était un génie ? Norman était incontestablement doué ; il pouvait tout faire. Quand j'avais huit ans, il m'a accompagné sur Canal Street, à quelques pâtés de maison de mon quartier de Tribeca, pour m'expliquer comment acheter des pièces d'ordinateur et monter une machine fonctionnelle en une après-midi. Et il l'a fait.

À la fin des années 1980, quand il avait 28 ans, Norman vivait toujours chez sa mère. Mais tout allait s'arranger pour lui. Il avait perdu du poids, sortait avec une fille et pensait faire carrière dans « les réseaux informatiques » - ce qu'on appelle aujourd'hui Internet. Il faisait aussi beaucoup de plongée. Il dormait parfois plongé dans l'eau de son bain, avec tout son équipement. Certains jours, il louait un bateau et aller se taper quelques heures de plongée pour trouver des épaves et les photographier.

Le jour de son accident, il comptait se faire une petite virée en mer, mais Grand-mère voulait l'en empêcher. Elle pestait constamment sur le prix de la location du hors-bord. Je pense qu'elle lui a filé quelque chose en douce. Il ne se sentait franchement pas bien ce matin-là. Il devait se croire un peu malade. Son équipier a dû le persuader de venir malgré tout. Pendant la plongée, son équipement a lâché. Peut-être n'était-ce qu'une défaillance ordinaire. Norman avait bien entendu bidouillé son matériel : c'était un génie, rappelez-vous. Il était donc peut-être le seul responsable de l'accident. Son partenaire a regagné la surface seul, au lieu de partager son oxygène avec Norman. On ne sait pas très bien pourquoi il est resté bloqué. Il est possible qu'il ait pensé ne pas avoir assez d'air pour procéder à une remontée en urgence. On peut aussi envisager qu'il ait été coincé dans l'U-boat que son camarade et lui exploraient. Peut-être qu'il était trop dans les vapes pour contrôler la situation. Norman avait bien signalé sa situation en envoyant des signaux pour prévenir les secouristes. Mais nous étions à Lawng Islund, où les règles ne sont pas toujours vraiment respectées. Norman s'est noyé.

Parlons maintenant de la fausse couche de ma femme. Quand nous avons annoncé à Grand-mère que nous allions avoir un enfant, elle a eu une crise de panique. Financièrement, nous ne pouvions pas nous permettre un enfant à charge. Nous lui avions rendu visite juste avant que la fausse couche ne se déclare. Même si ma femme sait très bien qu'il ne faut pas toucher aux plats de Grand-mère, tout le monde fait une entorse de temps à autre. La grossesse de ma femme était déjà trop avancée pour que ce genre d'événement se produise. Et puis les dates concordaient. Mais encore une fois, peut-être n'était-ce qu'une coïncidence.

Plus tard, lors de la naissance de notre premier enfant, Grand-mère est venue nous féliciter et a bien sûr apporté un cadeau : une paire de ciseaux d'hôpital - coupants et pointus comme il faut. Une autre fois, elle nous a ramené des betteraves en conserve qu'elle avait achetées. « Grand-mère, pourquoi m'offres-tu quinze conserves de betteraves ? » lui ai-je demandé. Elle m'a donné plusieurs recettes : un peu de betteraves par-ci, un peu de betteraves par là… Beaucoup d'entre elles comprenaient des graines de tournesol. Elle était particulièrement fière de sa crème glacée à la betterave et aux graines. « Inégalable, ça, c'est une recette de nutritionniste », disait-elle. J'ai tapé « betterave en conserve et graines de tournesol » sur Google. « Renvoyez le produit d'urgence » fut le premier message que j'ai lu.

Parfois, quand je raconte cette histoire, j'ai l'impression que mes interlocuteurs pensent que j'aurais pu y faire quelque chose. Mais il n'est pas évident de considérer tous ces événements comme un tout. Enfant, je n'avais pas conscience de ce qui se tramait. Avant de me mettre au lit, Grand-mère me servait parfois un chocolat chaud consistant et huileux. Je me réveillais vingt-quatre, voire soixante-douze heures plus tard. Trois ou quatre fois, nous avons dû aller aux urgences au milieu de la nuit car j'avais du mal à respirer. C'est seulement à trente ans que j'ai pris conscience qu'il n'était pas normal de dormir deux ou trois jours d'affilée.

Après la mort de Joe, le dernier copain de grand-mère, je suis allé voir les flics. Je leur ai confié que Grand-mère était peut-être impliquée. Ils m'ont répondu : « Qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse ? »

Aujourd'hui encore, j'ai l'impression que je devrais mettre un terme à cette histoire, pour enfin tourner la page. Soit j'arrive à vivre avec, à oublier Grand-mère et à atteindre un état de plénitude, soit je trouve enfin la preuve de ces agissements qui ont duré des années. J'ai toujours voulu aller fouiller la maison une dernière fois, mais elle n'existe plus. Personne ne prendra la peine d'exhumer les corps. Et Grand-mère ne se souvient même plus de ce qu'elle a fait. Il n'y aura pas d'épilogue bouleversant. Tandis que j'écoutais paisiblement mes enfants chanter avec elle, je me suis rendu compte que je me foutais de ce qui avait bien pu arriver, que tout le monde s'en foutait.

Il n'y a pas longtemps, je parlais avec un ami à qui j'avais fait part de mes doutes concernant Grand-mère. Cet ami a émis l'hypothèse que Grand-mère aurait très bien pu me tuer par accident. Cette idée m'a beaucoup surpris. « Tu es loin du compte », lui ai-je répondu.

« Mais tu ne te souviens pas de toutes ces fois où tu avais du mal à respirer ? Tu n'es pas allé aux urgences au milieu de la nuit ? Elle n'essayait pas de te tuer, mais de te contrôler. Mais un accident est vite arrivé.

- C'est possible », lui ai-je dit, incrédule et sans conviction. Grand-mère ne m'aurait jamais fait de mal. Un lien cosmique nous rattachait.