Neuf choses que vous ne pouviez voir qu'au festival Visions

Une vue à tomber par terre, une programmation ésotérique, des gens qui font leur vaisselle et la tente la plus mal montée de toute l'histoire des évènements en plein air.

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16 Août 2016, 10:05am


Photo - Titouan Massé

En partant du principe que vous ne crevez pas franchement d'envie de lire le report d'un festival où vous n'avez pas foutu les pieds, et que si vous étiez à Visions, vous y avez sans doute vu beaucoup plus de choses que moi, j'aimerais vous épargner le traditionnel compte-rendu chronologique pour attirer votre attention sur ce qui fait de ce festival un truc absolument unique, qui lui vaut le surnom de « Colonie de vacances au Pays des Merveilles », et dont les activités optionnelles sont principalement des concerts super chelous qui ne se regardent que si on a le temps. A l'instar de La Ferme Électrique ou du Binic Folk Blues, Visions est un petit machin monté avec trois euros et six mille tonnes d'huile de coude qui ferait passer TINAL ou la Route du Rock pour des mastodontes sans âme à la programmation mainstream. Et c'est le Paradis sur terre.

Et c’est, comme souvent, à ce genre de petits événements que la courageuse Préfecture cherche des noises, à coups de diminution de jauge et de restrictions d'horaires de dernière minute, aux prétextes les plus vagues et arbitraires, quoiqu'adossés à des lois vagues et arbitraires d'un niveau supérieur, comme le redoutablement efficace « État d'urgence », dont l'une des tâches les plus hautes est sans doute de venir emmerder les dangereux amateurs de noise music qui menacent d'organiser une réunion frôlant la masse critique, celle qui va transformer un bout de Bretagne en zone de non-droit où l'on écoulera des tonnes de drogue entre deux projets de faire de la France un État Satanique. Interdictions de derrière les fagots, tracasseries en tout genre, bras-de-fer entre la mairie et la région, bref, tous les ingrédients d'un feuilleton chiant et déjà diffusé cent fois.


Sauf indication, toutes les photos sont de l'auteur.

Comme tout le monde n'est pas logé à la même enseigne, on ne s'est évidemment pas privé de vendre le « bon » festival d'en face, celui « du Bout du Monde » à Crozon, un gros bousin archi-subventionné qui accueillait des artistes comme Caravan Palace, Les Innocents, Feu ! Chatterton ou une fanfare de trente gugusses appelée « La Brigade des tubes », et comptait des partenaires comme Orange, Leclerc et France Inter, et pouvait en outre s’enorgueillir d'un dispositif de sécurité à rendre ivre de fierté n'importe quel Ministre de l'Intérieur... Mais d'ailleurs, pour quel bilan ? Entres autres, un mort au camping, d'un « arrêt cardio-vasculaire » (ce qui ressemble fortement à une OD, ou je ne m'y connais pas). Un commentaire, Monsieur le Préfet ? Non ?

Alors sans plus attendre, voici neuf choses qu'on ne trouve qu'au festival Visions, à Plougonvelin (29), et pas ailleurs.

LE FORT DE BERTHEAUME


Photo - Titouan Massé

Je ne connaissais pas, vous ne connaissiez pas, personne ne connaissait. Et pour cause, c'est situé au point 48°20'13.6"N 4°41'50.1"W, qui est notoirement difficile d'accès. Par exemple, en venant comme moi de 46°10'45.9"N 1°23'26.6"W, il fallait prendre un car, deux OuiBus, un second car, et marcher 25 minutes. En gros, ça se mérite. On pourrait se sentir vaguement floué en constatant que le festival ne se déroule pas réellement dans l'enceinte du Fort de Bertheaume (mais juste en face , à 48°20'16.1"N 4°41'54.0"W), mais ce serait comme faire la moue devant des huîtres n°2 alors qu'on attendait des n°3, vu que c'est encore plus beau depuis l'amphithéâtre naturel qui relie le Fort à la terre ferme, et qui offre une vue sur la baie à tomber par terre. D'ailleurs, je suis souvent tombé par terre.


UNE AMBIANCE TELLEMENT COOLOS QU'ON S'Y PERD UN PEU



C'est vrai qu'on n'a pas l'habitude. Quand les gens de l'orga, de la sécu, des groupes ou des festivaliers, évoluent à un tel niveau de détente pendant trois jours non-stop, on cherche un peu où est le piège. À tel point que le cerveau, dépassé par une telle accumulation de signaux positifs contredisant la méfiance instinctive qui règne entre les Hommes, peut parfois produire des interprétations erronées. Un bon exemple de « + + » qui s'est changé en « - », c'est quand j'ai entendu un ami se plaindre du fait que certaines personnes n'avaient pas fait leur vaisselle (oui, il y a un stand où tout le monde fait sa vaisselle – bon esprit, je vous dis) ; ni une ni deux, une meuf a débarqué en gueulant : « Quoi, t'es pas content ? T'as vu le cadre dans lequel on est, qu'est-ce qu'il te faut de plus ? »... Ah, incommunicabilité humaine ! Déesse de la discorde qui jette la sœur sur le frère et sème le quiproquo, nous faudra-t-il nous incliner devant ta toute-puissance ? Il était dit que non, décidément, pas à Visions, où les Justes s’élèveraient toujours pour rétablir le règne de la cordialité. Aussi avons-nous promptement retrouvé cette espèce de salope pour lui péter les dents, et tout est rentré dans l'ordre.


UNE PAUSE GABBER À 19H PÉTANTES. TOUS LES JOURS.


Photo via Maison Acid.

C'est toujours sympa. D'ailleurs, des milliers de ch'tis et de Flamands font ça tous les week-ends, et ça semble drôlement leur réussir. L'idée était donc excellente de proposer la même qualité de musique à un public soi-disant pointu, surtout quand c'est Maison Acid qui est aux manettes, avec son concept imbattable : un parking où s'étalent de rutilantes bêtes à concours (de tuning) customisées avec du carton, des DJ habillés aux couleurs d'un mauvais trip à l'eau de javel, une enfilade subtile de tubes gabber toujours accompagnés d'une pluie de confettis, et un MC chaud comme un barbecue électrique de Village vacances, qui sait toujours trouver les mots pour accompagner le public dans son voyage ascensionnel vers la stupidité pure (« Vous l'aimez le hardcore, mesdames et messieurs ? Vous l'aimez la sueur ? Alors dansez putain, dansez ! »). Magique.


LE 150e CONCERT DE MARIETTA EN 2016 (LE 151e, CE SERA LE 20 AOÛT À LILLE).


Le bassiste de Marietta, heureux propriétaire du dernier T-shirt Catholic Spray en état d'être porté.

En même temps, c'est toujours de la balle, et ça fait chaque fois monter le niveau de LOVE de plusieurs crans, dès l'après-midi. Et puis maintenant il y a HALO MAUD au clavier, ce qui ne gâche rien, et surtout, les mecs sont de super camarades de festival, jamais les derniers à vous attendre au bar une lueur malicieuse dans les yeux, pour vous entraîner dans un grand manège éthylique, et c'est d'ailleurs ainsi (je passe au passé simple, c'est plus poignant) que nous finîmes par terre recouverts d'herbe, les uns dans les bras des autres, échangeant nos calices de vin mystique en nous récitant des passages d'Ernst Jünger en allemand, tandis qu'une techno martiale résonnait dans le lointain. Je sais, ça fait un peu nazi-décadent dit comme ça, mais au risque de tordre le cou à certains clichés, je n'ai absolument rien d'un décadent.


UNE PROGRAMMATION À 87 % ÉSOTÉRIQUE


Dopplereffekt - Photo : Julio Ificada.

Même en étant à fond dans le truc, difficile de tout connaître. On peut savoir gré aux programmateurs de n'avoir pas fait dans la facilité, et d'avoir toujours privilégié le bizarre, l'obscur, le mystérieux. Il a pu parfois, dans l'euphorie ambiante, régner un certain amateurisme, et on peut sans mal s'avancer à dire, sans vouloir vexer personne, qu'un certain nombre de formations n'ont pas réussi, malgré de bonnes intentions, à jouer mieux qu'approximativement mal. N'appartenaient pas à cette catégorie les beaucoup-trop-bons-techniquement Aluk Todolo, les génies-au-cube Roberto Succo, les jamais-décevants The Oscillation, le roi-du-cool-de-droit-divin Bernardino Femminielli, les parait-il-super UVB76 et le légendaro-légendaire Gerald Donald aux commandes de Dopplereffekt. Pour un vrai point de vue objectif sur la qualité musicale du festival, adressez-vous toutefois de préférence à un autre témoin.


UN CAMION DE TEUFEURS OÙ PASSER UN BOUT DE NUIT



OK, vous en trouverez sur tous les parkings de festivals. Mais autant les travellers peuvent parfois entretenir un caractère légèrement farouche, autant le camtar dans lequel j'ai échoué avait presque l'air accueillant, et même, j'arrivais de temps à autre à distinguer, par-dessus le speedcore de l'autoradio poussé à burne, un mot ou un bout de phrase qui paraissaient amicaux, et pour tout dire, en lisant bien sur les lèvres du type en face de moi, j'ai pu croire un moment que j'avais trouvé une communauté humaine fondée sur la fraternité, car dans le mouvement subtil de ses commissures humectées d'or, dont les extrémités se fondaient en un poudroiement cristallin dans le grand tout aux couleurs de milliers d'incendies d'étoiles qu'on appelle le cosmos, s'élaborait une langue universelle parlant directement aux esprits, qui me faisait comprendre que j'étais une personne merveilleuse à la beauté intérieure inaperçue, en me rassurant sur notre dernière destination commune, quand à la dissolution de nos misérables tuniques charnelles nous serions propulsés à travers sept mille cercles de lumière vers l'unité du Premier Principe, pour connaître une éternité d'amour. Au réveil il était midi, et j'avais perdu mes clopes.

DES GENS QUI NE PRENNENT PAS DE DOUCHE


Peut-être que les douches étaient là, tout bêtement, je ne suis même pas allé vérifier. Photo : Titouan Massé

Vu les contraintes de l'écriture subjective, je suis bien obligé de parler de mon cas, et voici ce qu'il en était : je ne savais pas où étaient les douches, j'ai entendu dire qu'elles marchaient mal, et je n'en avais strictement rien à foutre. Comme des centaines de malheureux co-festivaliers, j'ai dû commencer à sentir méchamment les poubelles de poissonnerie après la première nuit sans sommeil, mais comme par un effet de seuil, cette masse grouillante d'humains puants a propagé un nuage protecteur plusieurs kilomètres autour du site, qui a fort heureusement tenu éloignées les hordes de rongeurs géants qui sont la plaie de la région, car elles traquent les hommes à l'odorat et fauchent des familles entières pour en faire de la galette au cidre, qu'elles dégustent dans le cimetierre sous-marin sur lequel est construite la Bretagne. Quant à mes propres effluves qui commençaient à devenir gênants, il a suffi de me crever les narines au pic-à-glace pour être à peu près tranquille jusqu'à la fin du week-end. Maintenant, si vous n'êtes pas débrouillards, je ne peux pas grand chose pour vous.


MA TENTE, AUSSI APPELÉE « ESPACE VIP POUR JOURNALISTES ACCRÉDITÉS »



On ne l'a pas vue longtemps, cela dit.


MON TOTE-BAG, CONTENANT À PEU PRÈS TOUT CE QUI PEUT SE PERDRE

Pas de photo, et pour cause : lui c'est sûr, on ne le reverra jamais.