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Vice Blog

INEZ VAN LAMSWEERDE

1.10.10

Un pantalon-tailleur bicolore en satin élastique et en dentelle de Bertrand Maréchal - The Face, 1994.

Inez van Lamsweerde et son acolyte Vinoodh Matadin sont des pionniers de la retouche numérique en photographie de mode. L'un des premiers succès d'Inez a été For Your Pleasure, en 1994, une série d'images retouchées sur une station Paintbox. Les gens ont flippé, mais l'appréciation des retouches d'images sur ordinateur était née.

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Inez et Vinoodh sont ensemble professionnellement et dans la vie depuis près de vingt ans. Ils sont inséparables, ce qui est à la fois mignon et intimidant lorsqu'on mesure le pouvoir artistique de leur duo. Leur travail mélange la mode et l'art avec intelligence, ce qui signifie qu'une publicité qu'ils auront réalisée pour Gucci sera aussi créative et originale que leurs projets personnels. J'ai passé un coup de fil à Inez pour lui parler de son boulot et pour qu'elle me donne des conseils sur ma vie amoureuse.

Moi en train d'embrasser Vinoodh (Avec passion), 1999

Vice : Vous vous êtes fait connaître grâce à la série For Your Pleasure. Pensez-vous que votre travail a accéléré l'acceptation de la retouche numérique des photos ?

Inez van Lamsweerde : Je pense que oui. Cette série parue dans The Face était un des premiers éditoriaux de mode de ce genre publié dans un magazine. La retouche avait déjà été utilisée avant, pour enjoliver un paquet de cigarettes ou une voiture par exemple, ou encore pour donner l'illusion qu'un lapin vole, mais c'était une grande première pour le monde de la mode. On a découvert que les possibilités de manipuler une image étaient intéressantes, et qu'on pouvait le faire de manière subtile. Nous retouchions les images de façon à ce qu'on ne puisse pas voir immédiatement qu'elles avaient été modifiées sur ordinateur, mais il y avait toujours un sentiment de malaise et de dualité quand on regardait la photo.

Mais maintenant, tous les photographes du monde savent se servir de Photoshop. La compétition ne vous intimide pas ?

Non. Même si on stressait un peu quand on venait tout juste de commencer, des grands photographes ont commencé à s'en servir.

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Comme qui ?

Mondino, par exemple. Il était vraiment très riche, alors que de notre côté, nous avions un budget très serré. On a dû faire beaucoup d'économies et travailler sur nos séries pendant longtemps.

Anastasia, 1994

J'ai lu qu'il vous avait fallu deux mois pour terminer For Your Pleasure.

Oui, mais on a vite réalisé qu'on avait trouvé notre façon idéale de travailler - on savait qu'on était sur la bonne voie.

Et ça signifiait que ce que les autres pouvaient faire importait peu.

Exactement. On a commencé à réagir un peu plus lorsque les autres allaient un peu trop loin dans la retouche. On appelle ça le phénomène du lapin volant. En réponse à ce phénomène, nous avons détruit nos images, en laissant les erreurs de retouches bien visibles. Nous avons utilisé cette méthode afin de saper la perfection qui résulte d'une image retouchée par un ordinateur, ce qui nous a également menés vers un nouvel univers visuel. Il y a eu une période où nous avons arrêté de retoucher nos photos par ordinateur, et les gens ne faisaient même plus la différence. Ils disaient « Regarde ces mains énormes, c'est bizarre ! » alors qu'ils regardaient une photo non retouchée.

Joanna - campagne Hervé Léger, 1995

À l'époque où For Your Pleasure a été publié, les gens n'avaient d'yeux que pour le grunge. Cette scène ne s'est pas contentée de donner envie aux gens de porter des chemises à carreaux, elle a aussi influencé la photographie. Vous avez dit qu'à ce moment il y avait surtout des photos déprimantes en noir et blanc, et que votre travail énergique et coloré était une réponse à ce genre de photos. Qu'est-ce qu'un photographe devrait faire aujourd'hui pour exprimer sa rébellion ?

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Je pense que l'underground est en train de disparaître. Tout est public désormais, à cause d'internet. Chacun passe par le stade où il commence à prendre des photos, et ça donne à tout le monde une chance d'être photographe. Il y a aussi de plus en plus de magazines. Quand on a commencé, il fallait avoir Linda Evangelista ou Naomi Campbell dans son portfolio, sinon les magazines n'y prêtaient pas attention. De même, si tu avais travaillé pour Yohji Yamamoto, comme ce fut notre cas, shooter pour H&M était hors de question. C'était pas un truc à faire. Mais on se fout de savoir qui tu prends en photo, et pour qui tu prends tes photos. Tout ce que tu fais est un travail, et à partir de là, tout est au même niveau si je puis dire. Et je ne pense pas qu'on puisse encore se rebeller contre quelque chose aujourd'hui.

En Gros, le Basuco, c'est du Coca mélangé à du Kérozène… - The Face, 1994

Mais pour vous, ça représentait un tremplin pour votre carrière, non ?

En réalité, non. Ma mère, qui est journaliste de mode, ramenait toujours l'édition française de Vogue à la maison, donc j'ai grandi avec. J'ai vu les images de Helmut Newton et de Guy Bourdin dans le magazine, c'était des photos puissantes, pleines de couleurs, et c'est de là que mon univers visuel coloré est parti. J'étais une marginale de la mode pendant la période grunge, mais j'ai continué de faire des choses en lesquelles je croyais. Faire ce que l'on veut est la seule chose qu'il nous reste. Quand tu commences, tu as toujours envie de mettre 400 idées dans ton image. Avec l'expérience, on apprend que l'image a quelque chose de spasmodique, et on procède plus de cette façon, genre « OK, je vais mettre cette idée ici, cette autre-là, et celle-là ira mieux avec celle-ci ». Et quand on découvre enfin sa propre méthode de travail, on se dit qu'on s'est enfin trouvé.

Natalie Portman - New York Magazine, 2005

J'imagine que c'est libérateur.

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Et à partir de là, tout s'enchaîne. Quand on sait ce qu'on recherche, ça marche tout seul. Mais c'est à toi de te chercher, à personne d'autre, c'est pour ça que j'encourage les gens à étudier le plus longtemps possible. Restez à l'école et ne vous empressez pas de trouver un métier, parce qu'après vous aurez une pression immense et vous n'aurez plus le temps de développer votre propre univers visuel.

En gros, il faut se donner du temps et s'assurer de ne pas avoir trop de choses à faire.

C'est ce que j'ai fait à la Rietveld Academy, à Amsterdam.

Vous êtes née au bon moment et au bon endroit, le gouvernement était plutôt sympa avec les étudiants à cette époque.

Oui.

Clint Eastwood - New York Times Magazine, 2005

Le CV que votre assistant m'a envoyé juste avant cette interview fait vingt pages, et vos activités remontent à 1992. Il comporte de nombreuses expositions dans de grands musées, des campagnes pour les plus grandes marques de mode au monde, et des éditoriaux pour les magazines les plus réputés. Qu'est-ce que vous aimez autant dans votre travail et selon vous, qu'est-ce qui vous a permis de rester aussi productive pendant toutes ces années ?

Tout dépend du style de vie qu'on choisit de mener. Le nôtre est constitué en grande partie de photographie, et on a essayé de collaborer le plus possible avec des gens que nous respectons et qui nous inspirent. Il s'agit d'un groupe de coiffeurs, maquilleurs, stylistes et de personnes qui sont dans le milieu de la mode, et c'est un vrai groupe d'amis. C'est super de se retrouver avec des amis comme ça, et c'est pour ça qu'on n'a jamais l'impression de « vraiment » travailler.

Antony - Fantastic Man, 2006

Pourquoi êtes-vous sollicités par autant de campagnes de mode différentes ?

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Je pense que c'est parce qu'on ne travaille pas comme la plupart des autres photographes. Nos travaux contiennent des expressions subtiles et une émotion qui sont propres à notre travail. En même temps, tout est possible, on ne peut pas se contenter de faire de la photo en noir et blanc en studio, ou de faire des photos de plage avec des couleurs vives. Certains photographes se limitent à un style de photo, et ils procèdent de la même manière, qu'importe le modèle. Pour nous, c'est important d'avoir une idée de départ, et d'en tirer ce qu'il peut y avoir d'intéressant, et c'est ce qu'on va essayer de montrer en image. Les gens aiment aussi le fait qu'on leur demande leur avis dès le début. Nous ne sommes pas des photographes que les gens viennent voir avec des idées toutes faites. Ils viennent nous consulter en premier lieu.

Merci Thighmaster - Britt, 1993

Vous pensez que c'est le fait de toujours essayer de faire ressortir le côté intéressant d'une photo, disons « de mode », qui vous rend si populaires dans le monde de l'art ?

Je n'en suis pas sûre. Je pense que c'est l'étroite frontière entre l'art et la mode qui s'étiole peu à peu qui nous rend intéressants aux yeux du monde de l'art. Mais ça revient au même - ce sont des mondes différents mais qu'on tente de faire fusionner, et c'est ça qui rend nos boulots intéressants. Il y a aussi une sorte de beauté dans notre travail qui ne fait pas systématiquement partie du domaine artistique.

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En parlant d'art, votre oeuvre My Little Darling Trish de 2002 a été présentée lors d'une exposition d'art curatée par Shaquille O'Neil. Je trouve ça remarquable.

Haha, oui.

Final Fantasy - Wendy, 1993

Qu'est- ce qu'il s'est passé ?

L'exposition était une idée d'un collectionneur d'art qui avait acheté cette photo. Le print qu'il avait acheté était à échelle humaine. Il a ensuite demandé à Shaquille de curater une exposition consacrée aux « grandes tailles ». Shaquille a probablement fouillé dans sa collection et choisi des choses qu'il trouvait intéressantes comparées à sa propre taille.

Vous y étiez ? Vous avez parlé avec lui ?

Oui, on a discuté, on s'est serré la main, on a pris une photo, tout ça. Il était immense, il doit faire au moins deux fois ma taille.

Je sors avec une fille avec laquelle je travaille, et on a des problèmes. Votre partenaire et vous êtes ensemble et travaillez à deux depuis dix-huit ans. Comment vous y arrivez ? Pouvez-vous sauver mon couple ?

Vinoodh et moi avons fait le choix de passer chaque moment de notre vie ensemble. On s'est dit, « À quoi bon se séparer quand on peut être ensemble tout le temps ? » Bien sûr, ça entraîne des difficultés. On ne peut jamais prendre de distance et la séparation entre travail et vie privée n'existe plus pour nous. Tout s'entremêle, y compris le stress du boulot. J'imagine que vous traversez ça aussi, mais si vous en avez conscience et que vous identifiez les dangers qui pèsent sur votre relation, vous pouvez en discuter. La communication est la clé. Il faut que vous soyez ouverts, aussi.

OK, je vais essayer. Merci !

JAN VAN TIENEN