Congo
Identité

Des Belges d’origine congolaise nous parlent de l’héritage colonial

« Il y a quatre ans, je pensais vraiment que les Belges étaient au Congo pour aider le pays. Aujourd’hui, je sais que c'était pas tout à fait vrai. »
27 February 2020, 9:18am

À l'occasion du Black History Month, on revient sur l'histoire de la diaspora africaine, on célèbre sa culture et on creuse les questions que soulèvent le colonialisme..

En l’espace de quelques années, le débat sur la (dé)colonisation a posé ses fondations en Belgique. Les langues se délient enfin sur le passé honteux de notre pays et sur l’impact que l’histoire a encore aujourd’hui, tant sur les mentalités du colonisateur que du colonisé. Pour savoir où en est le débat, on a demandé à cinq jeunes d’origine congolaise comment iels abordent le sujet dans leur famille, à l’école et avec leurs ami·es.

Andy Kisema (25 ans), étudiant en droit des affaires, Anvers

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« Je suis le seul de ma famille à être né en Belgique : mes parents et ma grande soeur sont né·es au Congo. À la fin des années 1980, mon père a reçu une bourse d’études pour aller étudier en Belgique. Par après, il a ramené ma mère et ma soeur. C’est que durant les dernières années qu’il a commencé à me parler du Congo et de la colonisation.

Il avait le sentiment que je me sentais très belge, donc il avait peur que je le prenne personnellement s’il me parlait du côté obscur de la Belgique. Il me disait : “Je te raconterai l’histoire entière quand tu seras prêt”. Et pour être honnête, jusqu’à il y a quatre ans, je pensais vraiment que les Belges étaient au Congo pour aider le pays. Aujourd’hui, je sais que ce n’était pas tout à fait vrai.

« C’est important que tout le monde sache ce qui s’est vraiment passé. On enjolive toujours l’histoire de la Belgique. »

J’en parle aussi de temps à autres avec des potes, blanc·hes comme noir·es. Mes ami·es blanc·hes ont souvent l’impression qu’iels doivent s’excuser auprès de moi, mais j’ai pas envie de ça non plus. J’ai rien à leur reprocher - moi-même, j’ai rien avoir là-dedans. Je ressens une prise de conscience autant chez mes potes blanc·hes que noir·es. On se rend compte qu’on n’en sait pas assez à ce sujet.

Dans l’enfer de la colonisation

C’est important que tout le monde sache ce qui s’est vraiment passé. On enjolive toujours l’histoire de la Belgique. Lors d’un débat auquel j’ai participé récemment, quelqu’un a fait une belle comparaison. Il a dit : “Comment peut-on parler si facilement des horreurs commises par les nazis, alors que personne n’ose parler de la colonisation du Congo ?“ Le sentiment de honte pousse le gens à faire comme si c’était pas grave. Mais c’est arrivé, et maintenant c’est fini. Il serait peut-être temps qu’on agisse normalement à ce sujet. »

« Mentalement, la colonisation continue d’exister. »

La colonisation a eu un impact bien plus grand qu’on ne le pense, beaucoup de Congolais·es vivent encore avec un complexe d’infériorité. Il y a quelques années, on voulait prendre le bus avec ma mère, mais le chauffeur ne voulait pas ouvrir les portes. Il a fini par le faire. Quand on est monté·es, il a dit que c’était trop tard. Ma mère est immédiatement descendue du bus et je me suis fâché. Choquée, elle m’a dit : "Tu oses crier comme ça sur un homme blanc ?" alors que j'étais là : "Ouais, et c'est quoi le rapport avec sa couleur de peau ? Même s’il était jaune, il devait nous laisser monter dans le bus." C’est comme ça qu’on voit que les générations plus âgées se sentent encore inférieures. Va en Afrique et tu verras : si t’es blanche, t’es une reine. Mentalement, la colonisation continue d’exister. »

Anatalia Kibonge (19 ans), étudiante en sciences politiques, Willebroek

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« Enfant, je n’avais pas vraiment d’opinion sur la colonisation, j’étais peu informée. Pourtant, j’éprouvais toujours une sensation bizarre lorsque le sujet faisait surface. À l’école, j'entendais des trucs du style “Le Congo était un cadeau à Léopold II”. Ça veut dire que le pays d’où viennent mes parents étaient simplement un cadeau ? On en parlait en cours, mais pas de la bonne manière ; on ne nous montrait pas l’envers du décor. Ça reste un sujet difficile à aborder, mais mieux vaut être honnête et parler des faits.

Maintenant je remarque que plus je grandis, plus j’en apprends et plus ma curiosité grandit. On en parle de plus en plus. Parfois j’en parle avec mes ami·es et j’apprends qu’iels ne sont au courant de quasi rien, parce que on nous enseigne peu voire rien sur le sujet à l’école. Je ne peux pas leur en vouloir non plus : cela ne va pas de soi de s’intéresser à un sujet dont on ne sait presque rien du tout.

« La Belgique a encore beaucoup à apprendre sur son passé colonial. On devrait retirer certaines statues et changer le nom de certaines rues. »

Je suis tellement habituée à la culture et ma vie belge, que j’en oublie parfois que j’ai des origines congolaises. Raison pour laquelle je m’attache très fort aux petits trucs qui me rattachent à mes origines. À la maison, je porte souvent des vêtements traditionnels congolais et je me sens complètement congolaise. C’est important pour moi de parler Lingala à la maison aussi. Peu de mes potes belgo-congolais·es parlent la langue, mais iels la comprennent souvent. Certain·es en ont même honte et j’essaie de changer ça.

La Belgique a encore beaucoup à apprendre sur son passé colonial. On devrait retirer certaines statues et changer le nom de certaines rues. Même le cursus scolaire devrait être adapté. Et plus important : s’excuser pour tout ce qui s’est passé ! »

Félicia Mukendi-Kalonji (21 ans), étudiante en droit, Lebbeke

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« À la maison, on parle tous les jours du Congo, surtout de l’actualité. Je trouve ça important de parler de l’histoire et de la colonisation. C’est arrivé, on ne peut pas le nier. Justement, plus on en parle, plus on sera apte à faire avancer les choses. Sur l'entièreté de mon parcours scolaire, j’ai dû lire trois misérables pages sur le Congo. Du coup les gens y accordent beaucoup moins d’importance qu’au reste de l’histoire belge.

J’ai grandi à Lebbeke, un petit village qui n’a rien de multiculturel. Mon frère, ma soeur et moi étions les seules personnes de couleur dans toute l’école. Ce qui a fort influencé l’image que j’avais de moi-même. Quand, enfant ou ado, tu ne vois personne qui te ressemble, tu vas très vite penser : « si seulement j’avais aussi des longs cheveux blonds. » Je me rappelle encore qu’à l’école primaire, les filles se faisaient passer un baume à lèvres. Quand je leur ai demandé si elles pouvaient me le passer aussi, elles m’ont dit non parce que mes lèvres noires allaient déteindre dessus. Quand t’es enfant, tu ne te rends pas vraiment compte de ce qu’est le racisme. Tu réalises seulement en secondaire. Je me suis toujours défendue dans ce genre de situations. Le harcèlement ne m’a jamais non plus empêchée d’affirmer avec fierté que je suis Congolaise.

« Le harcèlement ne m’a jamais non plus empêchée d’affirmer avec fierté que je suis Congolaise. »

Des initiatives comme le Black History Month aident selon moi à la prise de conscience. Au début j’avais des doutes à propos du Black History Month ; je n’étais pas certaine que les gens en Belgique soient prêts pour ça. Mais on a pris en maturité et les gens commencent de plus en plus à parler du passé colonial et à utiliser les bons termes. Le Black History Month aide à la cohésion et rapproche les personnes blanches et noires. Globalement il y a plus de dialogue qu’auparavant et c’est positif. »

Arno Van Overberghe (20 ans), étudiant en droit, Alost

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« Ma mère est d’origine congolaise et mon père est Belge, d’où mon nom de famille flamand. À la maison, on parle peu de la colonisation. Mon grand-père, Joseph Okito, était un haut placé dans le gouvernement du premier ministre du Congo, Patrice Lumumba. Les deux étaient très proches en 1961 et ont été exécutés ensemble. Plus tard, ma grand-mère et ses frères ont quitté le Congo, parce qu’en tant qu’enfants de l’ami de Lumumba, on les dévisageait. C’est un épisode douloureux de notre histoire familiale, donc on n’en parle pas.

« Je suis issu d’une famille bien placée politiquement, et socialement, donc la colonisation est moins présente dans notre famille. »

Je dois avouer avoir grandi dans une toute autre situation que beaucoup d’autres Congolais·es, parce que je suis issu d’une famille bien placée politiquement, et socialement. Mon arrière-grand-père était un des premiers intellectuels du Congo donc il avait un certain pouvoir. On n’a donc jamais vraiment été soumis·es aux Blanc·hes et la colonisation est moins présente dans notre famille.

Je ne parle pas vraiment de colonisation avec mes ami·es non plus. À part si on parle de l’économie congolaise ou si on a vu un documentaire sur le Congo. Mais on ne va jamais parler spontanément du rôle que la Belgique a joué au Congo. Mes potes blanc·hes sont moins bien informé·es que mes potes noir·es. Mais je pense que c’est logique dans un sens. Quand t’as des origines étrangères, tu finis un jour par vouloir rechercher des informations sur l’endroit d’où tu viens. Les Belges ne ressentent pas ce besoin. »

Tania Nyanguile (20 ans), étudiante en Psychologie, Louvain

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« Je suis fière de mes origines et j’aime l’exprimer en écoutant de la musique congolaise et en portant des accessoires qui rappellent ma culture. Et puis il y a mes cheveux aussi ! Avant j’en avais honte. Les gens les touchaient tout le temps et tout le monde autour de moi avait les cheveux lisses. Maintenant j’en suis super fière. Je peux en faire ce que je veux et j’adore ça.

La première fois que j’ai entendu parler de la colonisation belge au Congo, c’était à l’école. Quand j’en ai parlé avec mes parents après, je me suis vite rendue compte que les cours d’histoires décrivaient la situation de façon moins inhumaine qu’elle ne l’était vraiment. À l’école, fallait toujours donner une bonne image à la Belgique. Je suis autant Belge que Congolaise et ça me blesse de savoir que tout le monde de mon côté belge ne soit pas prêt à reconnaître ses torts.

« Quand j’ai parlé avec mes parents de la colonisation, je me suis vite rendue compte que les cours d’histoires décrivaient la situation de façon moins inhumaine qu’elle ne l’était vraiment. »

Il y a toujours ce tabou qui règne quand on parle de la colonisation du Congo. Je pense que de nombreux Belges innocent·es se disent : « on ne veut pas payer pour les erreurs de nos ancêtres. » Mais ne rien dire et faire comme s’il ne s’était rien passé, ça va pas aider. En étant ouvert·e à la conversation, on pourra faire en sorte que l’histoire ne se répète pas.

Mais après tout ce qui s’est passé, je ne comprends pas comment certaines personnes peuvent encore être si ouvertement racistes. On n’apprend donc vraiment rien du passé ? Ça me blesse de savoir que nos ancêtres congolais·es ont dû subir tout ça. Mais ça me fait tout aussi mal d’entendre des remarques racistes du genre « Couper les mains ; le Congo est à nous. » Le racisme n’est plus aussi physique et explicite qu’à l’époque coloniale, mais il continue d’exister sous une forme plus subtile.

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