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Comment la guerre contre la drogue nourrit la pauvreté

Selon un rapport de l'ONG Health Poverty Action, l'interdiction des drogues est le moteur de la pauvreté et de la criminalité dans des endroits comme le Brésil et l'Inde.

par JS Rafaeli; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
08 February 2019, 11:47am

Photo : EFE News Agency/Alamy Stock Photo 

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À New York, le procès du chef de cartel mexicain Joaquín « El Chapo » Guzmán entre dans son troisième mois. L’histoire d’El Chapo est ponctuée de transactions de plusieurs millions de dollars, d’évasions de prison extravagantes et, bien entendu, de violence grotesque et de corruption politique rendues inévitables par le trafic de drogue.

Mais ce procès souligne également une étrange dichotomie dans la façon dont nous abordons la guerre contre la drogue. Aux États-Unis et en Europe, on s'interroge de plus en plus sur l’impact négatif de l’interdiction des drogues sur les communautés marginalisées et les minorités raciales. Pourtant, quand on parle de drogue dans les pays du Sud (c’est-à-dire ce que l’on appelait jadis le « tiers-monde »), les médias se concentrent surtout sur des gros bonnets comme El Chapo et Pablo Escobar, oubliant que les employés du secteur sont issus des populations les plus pauvres du monde.

En fait, il est de plus en plus évident que l’interdiction internationale des drogues est un facteur majeur de la pauvreté dans le monde. La semaine dernière, l'ONG Health Poverty Action (HPA) a publié un rapport sur le trafic de drogue au Brésil et en Inde, expliquant comment les gangs contrôlent les favelas brésiliennes et comment la production illicite de pavot forme une économie alternative dans le nord de l'Inde rurale.

« Cela fait des années que je travaille sur de grandes campagnes de développement – annulation de la dette, commerce équitable, sida ; toutes les choses dont parlent les ONG. Mais la plupart de ces mouvements, tout en faisant beaucoup de bien, étaient des campagnes conçues dans le nord du monde, puis exportées, déclare Martin Drewry, directeur d’HPA. Ensuite, un groupe de responsables politiques latino-américains est venu à Londres et a tout bouleversé. Leur priorité est de mettre fin à l’interdiction des drogues, qui constitue un problème en termes de pauvreté et de développement mondial ! C'est ça, la priorité pour eux, bien avant le commerce inéquitable, l'évasion fiscale et le changement climatique. Ça a été une véritable prise de conscience. »

À première vue, considérer l’interdiction des drogues comme équivalente, par exemple, à la structure du commerce mondial en termes de développement mondial peut sembler exagéré. Mais il n’y a qu’à regarder les chiffres. Combattre la guerre contre la drogue coûte au monde 100 milliards de dollars par an rien que pour le maintien de l’ordre – et cela ne tient même pas en compte les coûts de la santé publique, des revenus non imposés et du potentiel humain gaspillé. Le budget total annuel de l’aide mondiale s'élève à 146 milliards de dollars. Mettez ces chiffres côte à côte et l'ampleur du problème commence à se préciser.

Le marché des drogues illicites est la vache à lait de la corruption criminelle internationale. Aucune autre branche de la criminalité n'a le potentiel de générer les revenus nécessaires à la corruption endémique et industrialisée de la police et des politiciens. Selon le rapport de l’HPA, dans le sud de la planète, cela déstabilise des États entiers en détruisant le fonctionnement de base du gouvernement et de nombreuses institutions de la société civile. Plus largement, ces effets sont visibles dans la guerre civile colombienne financée par la cocaïne avec les FARC, jusqu'aux frontières sans lois de la Chine et du Myanmar, où des trafiquants d'amphétamines et d'héroïne ont créé des États quasi parallèles.

Martin Drewy souligne ces problèmes fondamentaux. « Nombre d'entre eux sont des pays pauvres en ressources, où le commerce de la drogue occupe une place importante dans l'économie, le tout sans payer d’impôts. Et tandis que les gouvernements sont occupés à combattre un conflit armé contre leur propre population, ils ne fournissent pas les services de base comme la santé, l’éducation et les infrastructures. » Mais le problème va plus loin que cette analyse large. L'un des aspects les plus intéressants du rapport de l’HPA est qu'il élargit le débat au-delà de la question de savoir comment des « pays producteurs » comme la Colombie et l'Afghanistan se lancent dans la guerre contre la drogue afin de répondre aux besoins des consommateurs occidentaux et explore le mode de fonctionnement du commerce de la drogue dans les pays du sud de la planète.

Comme le dit Drewry, « il existe un cycle de pauvreté qui se perpétue de soi-même. Les gens se droguent pour se procurer des produits de première nécessité, à cause du manque d'options supplémentaires. Ils sont ensuite arrêtés et leurs chances dans la vie sont encore plus gravement compromises. Il y a des familles entières pour lesquelles ce cycle a été transmis d’une génération à l’autre. Une fille de São Paolo nous a raconté qu’elle devait commencer à vendre de la drogue parce que sa mère avait été arrêtée et qu'elle devait subvenir aux besoins de ses petites sœurs. Elle avait 12 ans. Soixante-quatre pour cent des femmes emprisonnées au Brésil le sont pour des infractions liées à la drogue. »

Les données et les témoignages de l’Inde montrent également que, le plus souvent, les femmes gèrent de petites plantations d'opium, car elles constituent une source de revenu flexible qu'elles peuvent exploiter, tout en prenant en charge leurs tâches ménagères et leur éducation. Cela laisse les femmes particulièrement vulnérables à l'exploitation par des gangs criminels et au harcèlement constant de la part de la police.

La nature particulière du commerce de la drogue cible les plus pauvres de manière particulièrement pernicieuse. Drewry poursuit : « Les types à la tête de ces gangs, dans ces pays, peuvent verser des pots-de-vin et disposent généralement de la puissance de feu nécessaire pour se protéger. Mais les gouvernements subissent toujours des pressions extrêmes de la part des États-Unis pour qu'ils se montrent "durs avec la drogue". La police et l'armée doivent donc être intransigeantes – et la hache tombe inévitablement sur les plus pauvres. »

Le rapport insiste sur le fait que son appel à la légalisation des drogues n’est que la première étape ; ce qui est crucial, c'est la nature de la réglementation des drogues. Drewry termine notre conversation en insistant sur le fait que « le simple fait de confier le commerce de la drogue à des multinationales n’aidera pas les pauvres. Les gouvernements doivent participer de manière sérieuse et transparente. Il n'y a pas de modèle standard pour tous les cas, mais des initiatives telles que la sécurisation des emplois dans le secteur juridique ciblant les personnes déjà impliquées et la limitation de la formation de monopoles, comme cela a été tenté en Californie et en Bolivie, sont certainement positives. Il y a même une opportunité ici – nous avons la possibilité de créer une nouvelle industrie légitime. Avec le temps, cela pourrait même servir de modèle à d’autres parties des économies en développement gravement corrompues. »

Le système actuel d'interdiction des drogues est un facteur crucial de la pauvreté dans le monde. L'effet de chaque don que vous faites est compromis par le fonctionnement de la guerre contre la drogue. Il est donc particulièrement inspirant de concevoir un avenir alternatif dans lequel un marché légal de la drogue réglementé deviendrait un modèle pour lutter contre la corruption et réduire la pauvreté.

Et dans l’intervalle, cela pourrait aussi nous rappeler que le baron de la drogue milliardaire El Chapo était un garçon sans le sou originaire de Badiraguato, au Mexique, à ses débuts. Il est donc urgent de changer la loi maintenant, afin de protéger tous les autres enfants sans le sou qui viennent de faire leurs premiers dans cette direction.

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Cet article a été initialement publié sur VICE UK.