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Sexe

La monogamie serait plus difficile pour les femmes que pour les hommes

Les spécialistes contestent une vieille idée reçue sur les sexes et la sexualité.

par Justin Lehmiller, PhD
25 September 2018, 8:36am

Freestocks.org

L'article original a été publié sur Tonic US.

On raconte depuis longtemps que les femmes sont plus naturellement monogames que les hommes. Beaucoup de gens croient à l’hypothèse selon laquelle le cerveau des femmes a évolué différemment de celui des hommes, poussant notamment les unes vers la monogamie, et les autres vers le libertinage.

Cette hypothèse a cependant un défaut : elle est fausse, peut-on lire dans le plus récent livre de Wednesday Martin, UNTRUE : Why Nearly Everything We Believe About Women, Lust, and Infidelity is Wrong and How the New Science Can Set Us Free. L’auteure y présente sa lecture des études les plus récentes et le fruit d’entrevues avec des spécialistes de la sexualité humaine qui poussent à réexaminer les perceptions que l’on a sur les femmes et la sexualité. Elle montre la fausseté d’une panoplie de lieux communs en matière de sexualité féminine en particulier, en abordant notamment les circonstances et les raisons de l’infidélité chez les femmes.

J’ai parlé avec Wednesday Martin de ce qui lui a inspiré ce livre et des choses les plus surprenantes qu’elle a découvertes au cours de ses recherches.

Votre livre porte surtout sur l’infidélité chez les femmes. Pourquoi avez-vous choisi ce sujet ?
Dans la vingtaine, je me décrivais comme une monogame ratée. Une fois mariée — et c’est un très heureux mariage — je me suis demandé : « Est-ce que la monogamie va nous convenir, à moi et à mon mari, pour toujours? Comment s’y prennent les autres couples ? Comment a évolué le couple dans la préhistoire — en particulier la sexualité des femmes — et quelles réponses à mes questions pourrais-je y trouver ? » Donc, c’était en partie personnel. De plus, dans mon travail, je me suis toujours intéressée aux femmes que la culture aime à détester. La « femme adultère » en est une, sans aucun doute.

À quel point est-ce que l’infidélité chez les femmes est fréquente aux États-Unis ? Et par rapport aux hommes ?
Les taux varient beaucoup en fonction de la façon de poser la question et du degré de confort de la femme à en parler. Parce que les préjugés au sujet de l’infidélité sont asymétriques, c’est-à-dire qu’on pense encore qu’il est plus naturel pour les hommes de tromper leur partenaire, on sait que les femmes sont susceptibles de ne pas révéler leur infidélité et d’exprimer des préférences et des comportements conformes aux attentes de la société.

Mais, avec un échantillon statistiquement représentatif, le plus faible taux d’infidélité chez les femmes américaines que j’ai vu, c’est 13 %. Le plus élevé, c’est 50 % des femmes mariées qui admettaient avoir eu une relation sexuelle extraconjugale. J’ai été surprise d’apprendre que, parmi les personnes dans la vingtaine, il y a plus d’infidélité chez les femmes mariées que chez les hommes mariés. Et selon plusieurs études américaines, les taux d’infidélité chez les hommes et chez les femmes sont beaucoup plus proches qu’on l’imagine.

Dans votre livre, vous écrivez qu’on se méprend beaucoup sur les raisons pour lesquelles les femmes sont infidèles. L’une des idées fausses, c’est que les hommes sont infidèles par envie de sexe, alors que les femmes le sont par envie d’émotions. Qu’est-ce qui est vrai ?
Aux États-Unis, on a adhéré à l’idée voulant que les femmes aillent voir ailleurs parce qu’elles cherchent une « intimité émotionnelle ». Mais les recherches effectuées par de nombreux experts, dont Alicia Walker, indiquent que beaucoup de femmes le font pour la même raison que les hommes : le sexe. Les femmes avec lesquelles j’ai parlé lors de soirées de sexe ne cherchaient absolument pas une relation émotionnelle. Elles me l’ont dit : « Je suis ici pour le sexe sans lendemain. » On doit tenir compte de cette réalité dans notre réflexion sur la sexualité féminine et continuer d’en apprendre à ce sujet.

Mais l’auto-évaluation de la motivation est délicate, selon les spécialistes. Les femmes à qui on a dit que les femmes trichent pour avoir une relation émotionnelle ont tendance à dire qu’elles cherchent une relation émotionnelle dans leurs relations extraconjugales. De même, les hommes à qui on a dit que les hommes vont voir ailleurs pour avoir des relations sexuelles excitantes disent qu’ils cherchent de l’excitation. Évacuons ce discours, et ce qu’on pourrait voir, d’après les spécialistes de l’infidélité comme Tammy Nelson, c’est que les motivations des hommes et des femmes sont plus semblables qu’on l’a reconnu précédemment.

Quelles sont les autres fausses idées les plus répandues au sujet de l’infidélité des femmes ?
Il y a ce sentiment que les femmes n’iront pas voir ailleurs si elles sont heureuses en couple. Mais plus d’un tiers des femmes qui ont admis l’avoir fait ont dit que leur mariage était heureux ou très heureux. On pense que les femmes sont naturellement plus fidèles et ont besoin de fidélité pour s’épanouir sexuellement. Mais Cynthia Graham et ses collègues ont constaté que deux fois plus de femmes que d’hommes disent que les relations sexuelles en couple perdent de l’intérêt après un an. Plutôt que de supposer que c’est juste parce que « les femmes aiment moins le sexe », de nombreux spécialistes estiment maintenant que les femmes ont autant besoin de variété, de nouveauté et d’aventure que les hommes, voire davantage. Et quand elles n'en ont pas, elles se ferment sexuellement.

La psychologue Marta Meana me l’a dit dans une formule très brève : « Il est très difficile de maintenir le désir féminin dans une relation à long terme. » On est sûr que les hommes sont programmés pour l’adultère et s’ennuient dans la monogamie plus rapidement que les femmes, mais ce sont surtout les femmes qui ont du mal avec les rôles définis par la société, qui émoussent leur désir, comme l’ont constaté des experts, notamment Esther Perel et Marta Meana.

Des sociologues ont affirmé que la monogamie était plus « naturelle » pour les femmes ou que la monogamie est plus facile pour les femmes que pour les hommes. Qu’est-ce que vous leur répondez ?
Il n’y a rien de naturel en matière de sexualité. Et il n’y a pas un type de sexualité préféré vers lequel on a évolué. On a évolué en stratèges sexuels et sociaux avec une grande capacité d'adaptation. C’est l’une des raisons pour lesquelles Homo sapiens existe toujours.

Quand Charles Darwin a observé que les femelles de nombreuses espèces étaient naturellement réservées, sélectives et réticentes, sexuellement parlant, et que les mâles étaient naturellement compétitifs et portés sur le sexe, il nous a mis sur une voie en déformant la lentille à travers laquelle on observe le comportement. Ce qu'on sait aujourd’hui surtout grâce aux femmes primatologues, anthropologues et sexologues, c’est que, lorsque le contexte est adéquat, la sexualité féminine est affirmée, aventureuse et libertine.

La grande anthropologue, primatologue et sociobiologiste Sarah Hrdy dit que, chez toutes les espèces, y compris les humains, la meilleure mère depuis la nuit des temps est celle qui, dans des circonstances écologiques particulières et loin d’être rares, est libertine. Ainsi, elle se protège contre l’infertilité masculine, augmente ses chances d’avoir une grossesse saine et une progéniture en bonne santé, et se crée un réseau de soutien plus vaste en combinant deux ou trois mâles qui pensent que les petits pourraient être les leurs.

Dans des communautés contemporaines comme les Barís en Amérique du Sud, les gens croient qu’un bébé est créé par le sperme de plusieurs hommes et les femmes monogames peuvent être considérées comme de mauvaises mères, peu généreuses. Et chez les Himbas en Namibie, Brooke Scelza dit que l’infidélité féminine apporte des bénéfices aux femmes et à leurs enfants. Même chose chez les Pimbwes en Tanzanie. Lorsqu’on examine le comportement sexuel des femmes de diverses cultures et chez les primates non humains, on doit remettre en question beaucoup de nos suppositions apaisantes et réconfortantes à propos des femmes.

Au cours de vos recherches et de la rédaction de votre livre, y a-t-il quelque chose qui vous a vraiment marquée ou surprise ?
Le phénomène des hommes qui encouragent leur femme à coucher avec d’autres hommes m’a renversée. Je l’ai découvert quand quelqu’un m’a demandé en privé sur Twitter si c’était mon cas. J’ai contacté les spécialistes David Ley et Mireille Miller-Young, qui ont tous les deux beaucoup écrit sur cette sous-culture et la sous-culture de l’échangisme. Ces hommes, qui s'appellent eux-mêmes des cocus, encouragent et même organisent l’infidélité de leur femme avec ce qu’ils appellent des « taureaux » (les hommes avec lesquelles couchent ces femmes, souvent devant leur mari). Mireille Miller-Young a écrit sur l’aspect racial de ce phénomène et sur les choix de vie des cocus. David Ley a écrit sur la façon dont ces cocus se détournent du scénario traditionnel selon lequel les hommes doivent contrôler leur femme, entre autres sexuellement. C’était véritablement instructif et c’est une de mes parties préférées d’UNTRUE.

Malgré le grand nombre de données remettant en question la « sagesse populaire » au sujet des femmes et de leur sexualité, on voit que les gens continuent d’adhérer à des idées fausses. Pourquoi? Et que peut-on faire?
Les idées préconçues faussent notre vision des choses et limitent ce qu’on peut voir. Il y a un changement en sociologie : on commence à prendre conscience que notre sexualité se trouve au carrefour de la biologie et d’un contexte. Une fois qu’on aura bien intériorisé que la sexualité féminine se trouve à l’intersection du clitoris et de la culture, on sera plus à même d’expliquer toute la variété de son expression, plutôt que de présumer qu’elle est « naturellement » comme ceci ou comme cela. Je pense que ça va permettre à beaucoup de femmes, d’hommes et de personnes non binaires de cesser de se conformer à une vision fausse.

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