Identité

Je revendique mon droit à tout claquer

Un emprunt fait de vous un·e bon·ne travailleur·se qui ne va pas démissionner du jour au lendemain.

par Paul Douard
22 May 2020, 10:48am

Illustration : Pierre Thyss

Lorsqu'on entre dans la deuxième moitié de sa vie (à partir de 25 ans), il faut, parait-il, commencer à « penser à l'avenir ». Votre vie devient ainsi un long couloir de « avec Claire, on pense acheter », et de billets Thalys ou d'Eurostar réservés six mois à l’avance. Vous avez maintenant assez d’argent pour vous projeter dans le futur et ainsi tenter de le rendre le moins merdique possible. C’est exactement mon cas. Mais si ce chemin de vie plutôt classique est, dans l’inconscient collectif, synonyme de réussite sociale, il est pour moi aussi excitant que de regarder ma machine à laver tourner un dimanche après-midi. Je ne veux ni placer mon argent dans un studio de 12 m2, ni l’injecter dans une épargne logement dont j’obtiendrai l’usufruit lors de mon nonantième anniversaire – c’est-à-dire quand ma vie se résumera à déféquer dans des couches connectées, seul, installé devant un hologramme de cours de développement personnel.

Je veux tout claquer. Tout.

Je sais, vous êtes déjà en train de vous dire « T’es juste immature mec, investir c’est transmettre. » Vous avez entièrement raison. Mais moi, je ne veux rien transmettre à qui que ce soit. Comme beaucoup de gens de moins de 30 ans, je n’ai pas d’enfant et ce n’est pas ma priorité pour cette année. Aujourd’hui, qui veut faire naître un·e enfant dans un monde où règnent les plats surgelés, les divorces de masse et les espaces de coworking ? Et puisque notre univers est chaotique, qui peut se targuer d’en connaître le futur ? En 2060, notre civilisation pourrait être dans une autre galaxie, ou n’être devenu qu’un vaste désert où s’entre-tuent quelques survivalistes de droite.

Partant de ce postulat, à quoi bon se saigner dès aujourd’hui pour transmettre quelque chose qui n’aura peut-être aucune valeur dans 50 ans ? Pensez à cette famille qui a tout vendu pour s'acheter des Bitcoins : peut-être que ce bon père de famille finira sous un train dans quelques années quand il apprendra que la cryptomonnaie est interdite - ou qu’un autre hacker Biélorusse aura inventé un nouveau truc super cool. Le simple fait de parier sur l’avenir est aussi débile que d’aller au casino en espérant gagner. Et quand bien même l’idée de me reproduire me prendrait subitement un matin, pourquoi devrais-je investir dès maintenant pour des enfants que je ne connais pas encore ? C’est une idée saugrenue. Ce serait comme acheter des billets de train pour des ami·es que je n’ai pas. Enfin, ces hypothétiques enfants pourraient aussi très bien s’avérer être de pures ordures. De fait, pourquoi ne pas tout claquer aujourd’hui et profiter de chaque centime que me verse mon employeur ?

« Si ce chemin de vie plutôt classique est, dans l’inconscient collectif, synonyme de réussite sociale, il est pour moi aussi excitant que de regarder ma machine à laver tourner un dimanche après-midi. »

J’ai été élevé dans l’idée que la propriété était la réussite absolue, le Graal de tout être humain. Acheter un bien immobilier et fonder une famille étaient comme décrocher le meilleur diplôme. Sauf que ce concept n’a de sens que dans la tête de deux catégories de personnes. D’abord nos parents, qui ont connu une époque où un·e ouvrier·e pouvait acheter une maison avec un SMIC et où la notion de famille voulait encore dire quelque chose. Ensuite, les journalistes de Challenges qui vivent dans un monde parallèle fait de châteaux à rénover et de stock-options. Comme vous, on m’a longtemps apostrophé avec des apologies telles que : « la location, c’est jeter son argent par les fenêtres ». S’il faut choisir entre jeter son argent par les fenêtres ou le donner à une banque pendant 35 ans, je choisis la première option. Évacuons votre contre argument tout de suite : si j’enrichis un·e propriétaire, vous enrichissez votre banque avec vos intérêts. Aujourd’hui, quels intérêts ai-je à emprunter et investir dans quoi que ce soit ? Aucun. Ah, si, je pourrais peindre un mur de mon appartement sans l’accord de mon propriétaire. Je pourrais aussi le revendre un peu plus cher dans dix ans. Mieux, je pourrais vivre dans la peur de ne plus avoir un job et de ne plus être en mesure de payer mes 300 prochaines mensualités. L’idée de mourir avec des dettes est le truc le plus sinistre qu’il est possible d’accomplir au XXIe siècle. Je suis navré de revenir là-dessus, mais personne ne vous a garanti que vous serez encore là à 90 ans.

Derrière le concept de « placer son argent » se cache la volonté sous-jacente de contrôler son futur. En achetant des choses, on fige le temps et on fixe une ceinture de sécurité sur tout ce qui pourrait partir en vrille : job, famille ou santé. « La propriété, c'est le vol » expliquait Pierre Joseph Proudhon dans Étude sur le principe du droit et du gouvernement. Le fait est qu’un emprunt fait de vous un·e bon·ne travailleur·se qui ne va pas démissionner du jour au lendemain. Vous acceptez le sacrifice de la dette pour obtenir un confort – sans doute hypothétique. Je refuse d’entrer dans ce cercle. Je préfère dépenser tout l’argent que je gagne chaque mois, en profiter pour faire tout ce qu’une société occidentale peut m’offrir, aussi futiles ces choses soient-elles. La vie est assez misérable comme ça pour que je doive me sacrifier pour les générations futures, qui elles aussi devront se sacrifier pour les générations futures. Les dernier·es survivant·es qui verront un astéroïde leur foncer dessus se sentiront sans doute un peu lésé·es. Peut-être qu’à ma mort je ne laisserais derrière moi aucune bâtisse de famille, aucun compte épargne que mes enfants pourront vider dans l’alcool et la drogue – mais iels auront de moi une bonne centaine d’articles (peut-être plus, qui sait) où je déverse ma haine avec un plaisir inouï. Et ça, aucune fierté ou réussite matérielle ne pourra l’égaler.

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Cet article a été publié sur VICE FR.

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