Dans les smartphones des migrants

Quelles sont les applications indispensables quand on fuit un pays en guerre ?

Aujourd’hui, l’outil le plus important pour un migrant consiste en un smartphone décent. Je suis allée parler à ceux qui sont arrivés jusqu’à Bruxelles pour savoir quelles applications demeurent indispensables, et en quoi elles rendent leur vie un peu plus facile.

Il y a quelques mois, je jouais à un jeu produit par Arte, sobrement appelé « Enterre moi mon amour ». Une histoire interactive où on se retrouve dans le smartphone d’un jeune homme syrien qui communique avec sa femme partie du pays. Notre rôle en tant que joueur consiste à lui donner des conseils et tenter tant bien que mal d’être au courant des épreuves qu’elle traverse. Un jeu troublant, et qui a provoqué chez moi une interrogation : à quoi ça ressemble, de l’autre côté du smartphone ?

C’est loin d’être aussi trépidant que ce qu’on pourrait croire. Confiné dans un écran tactile, le quotidien d’un réfugié ressemble à une conversation WhatsApp qui ne finit jamais, entrecoupée de quelques vidéos YouTube, des phrases basiques tapées sur Google Translate et un fil Twitter qui balance des informations à la va-vite.

Je me suis rendue dans une salle mise à disposition des migrants dans la commune de Schaerbeek. Là, une quinzaine de personnes sont penchées sur leurs téléphones, agglutinées près des murs où se multiplient les chargeurs de téléphone.

J’y rencontre Omar, 24 ans, qui parle anglais. Ingénieur diplômé, il a fui le Soudan il y a quelques mois. Pour lui, avoir un smartphone est indispensable pour ne pas sombrer dans l’isolement : « Parler à sa famille, ses amis, demander des nouvelles… C’est ce qui permet à beaucoup de ne pas se mettre à boire, de ne pas devenir fou. J’utilise WhatsApp, Facebook Messenger, Twitter. Ce sont vraiment les applications les plus importantes. J’apprends aussi l’anglais et le français grâce à Google Translate. »

Un peu plus loin, Mésefré, 22 ans et originaire d’Erythrée, me dit que c’est un moyen de rester informé, mais aussi de se divertir et prier : « Quand je surfe sur Internet, j’aime bien regarder des images d’animaux, écouter des chansons spirituelles, regarder des vidéos aussi. »

La vidéo que m’a montré Mésefré, une chanson protestante.

On s’imagine le quotidien des réfugiés comme un périple interminable rythmé par des passages de frontière, constamment dans l’action. Mais ce qui devient insupportable, lorsqu’on se retrouve bloqué dans un pays, c’est l’attente. Se divertir devient alors une nécessité.

Assis près d’une prise, Jerry*, lui aussi originaire d’Érythrée, est en train de regarder un film en streaming : « C’est très important de se relaxer. On n’a pas souvent l’occasion de trouver des endroits où on peut se poser, regarder une vidéo, se divertir. Ici, on peut se permettre de ne plus penser à rien. En plus, le wifi est bon ! »

Un bon wifi. En entendant ces paroles, je me rappelle de mon attitude d’occidentale privilégiée, qui râle quand sa 4G galère entre deux stations de métro. Je fais partie de cette génération qu’on désigne souvent comme ayant un smartphone comme troisième main, et qui ne pourrait pas vivre sans. Des termes qui prennent un tout autre sens, quand certaines personnes ne pourraient véritablement pas survivre, faute de smartphone.

© Lola d’Estienne d’Orves

La conversation continue avec Husman. Lui n’utilise que WhatsApp et Messenger. Quand je lui demande ce qu’il faudrait pour améliorer la situation, lui et Omar me répondent que du wifi gratuit partout, ce serait déjà pas mal. Des centres de recharge également, ou des ordinateurs mis à disposition.

Mésefré aurait besoin d’un écran plus grand : « Regarder un smartphone à longueur de journée, ça devient douloureux pour les yeux. Si j’avais de l’argent, j’achèterais sans doute un iPad, mais bon… Si j’en avais, je ne serais pas là. »

L’utilisation peut aussi varier en fonction de la situation. En voyageant, régulièrement, Omar utilisait Google Earth pour repérer les frontières, voir si elles étaient traversables, choisir par où passer : « À ce moment là, il fallait vraiment que je puisse avoir du data. C’est l’autre gros problème. Dans certains endroits, on ne peut pas se permettre d’acheter du crédit. Là tout de suite, je n’en ai pas. »

Certaines organisations humanitaires ont compris l’importance technologique dans le parcours des migrants… C’est Mésefré qui m’en parle : « À la gare du Nord, la Croix Rouge a mis en place un espace pour recharger son téléphone et aller sur Internet, mais on a seulement 5 minutes parce que beaucoup de gens veulent venir. On ne peut pas rester longtemps, au chaud, comme ici. »

C’est seulement en arrivant à l’étage de la Gare du Nord, là où la Croix Rouge a installé son hub aux côtés de Médecins du Monde, Médecins Sans Frontières, le CIRE, Vluchteling Werk Vlaanderen, Oxfam Solidarité et la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, que je comprends pourquoi certains privilégient le local de Schaerbeek. Dans la salle d’attente du hub humanitaire, une cinquantaine de personnes attendent, assises ou couchées, qu’une place se libère au sein d’un des services offerts.

© Olivier Pappegnies

J’y retrouve Nawal. Responsable de la Croix Rouge, elle me guide à travers les portiques, pour enfin arriver là où une quinzaine de migrants rechargent leurs téléphones, écoutent de la musique ou passent des appels. « On a dans les 100, 120 personnes par jour. C’est très important pour eux de maintenir le contact avec leur famille, de tenir au courant ceux qui leur restent, ou simplement de pouvoir recharger leurs téléphones pour s’y retrouver en Belgique. »

Pour elle, la perte du téléphone constitue un événement lourd de conséquences dans le parcours d’un réfugié : « C’est leur seul moyen pour signaler leur position à leur famille, ou simplement donner signe de vie. Aussi, c’est important d’avoir un téléphone qui puisse accéder à Internet, et pas une simple brique. En Belgique, depuis quelques mois, il faut fournir une pièce d’identité pour avoir une simple carte SIM, ce qui est compliqué quand on est sans-papiers et qu’on risque d’être expulsé si on se fait repérer. »

© Olivier Pappegnies – Dans le Hub Humanitaire

Ceux qui sont aussi concernés par la perte du smartphone, c’est la famille du migrant. Pour pallier à ce problème, la Croix Rouge créé un genre de trombinoscope nommé « Trace the Face », mis à disposition de ceux qui cherchent leur mari, frère, sœur, père ou encore beau-frère au-delà des frontières.

Certains n’ont cependant pas la chance d’avoir une famille avec qui communiquer. Dans la salle d’attente, alors que je cherche à interviewer quelqu’un qui ne soit pas encore trop méfiant des journalistes et qui parle un peu l’anglais, Terry* me fait signe. Il refuse de me dire d’où il vient, mais accepte de répondre à quelques-unes de mes questions.

« Je viens ici pour accéder au wifi, pour pouvoir apprendre la physiothérapie sur Internet. Je dois aussi communiquer avec la famille qui m’héberge, savoir quand je peux venir, si je dois leur donner un coup de main pour quelque chose… Demander de l’aide. » Quand je lui demande si je peux le prendre en photo, même en ne voyant que ses mains, il refuse. « Toute ma famille a été tuée. Je n’ai plus rien. Si on me reconnaît, je peux être renvoyé là où la mort m’attend. »

Au final, les applications dont il me parle sont les mêmes que j’utilise au jour le jour. Whatsapp, Google Maps, Google Translate, YouTube. Il n’existe pas un programme spécifique, axé sur les réfugiés que des startupers altruistes auraient mis en place au cours d’un Hackaton spécial migrants. Et quand bien même, si une telle application existait, comment simplement transmettre les infos aux milliers de demandeurs d’asile qui débarquent en Italie, Belgique ou encore Turquie quotidiennement ?

Avoir besoin d’un smartphone pour pouvoir trouver un soutien est aussi le signe d’un manque d’accompagnement criant de la part des institutions fédérales belges. Oui, des ASBL et des ONG font tout pour aider ceux qui en ont besoin, mais il est parfois décevant de la part de la Belgique de forcer ceux qui fuient un pays en guerre à ne pas se déclarer, de peur de se retrouver en centre fermé, traités comme des parias, à se demander quand, enfin, ils pourront partir de ce pays qui ne veut pas d’eux.

Je me rappelle d’une réponse que Omar, rencontré plus tôt à Schaerbeek, m’avait donnée quand je lui avais demandé s’il comptait rester en Belgique : « Ici ? Non. Même pas en Europe. C’est vraiment le pire endroit où demander l’asile. Tout le monde veut aller soit en Angleterre, soit aux États-Unis. Mais surtout pas ici. »

Alors, on se sent comment d’avoir une moins bonne image que l’Amérique de Trump ? Parce que moi, personnellement, ça me fout un peu les boules.

*Les noms ont été modifiés par souci d’anonymat.

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