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Santé

L’histoire du Viagra, la petite pilule bleue qui a révolutionné le sexe

Retour sur l’héritage du traitement pour les troubles de l’érection et l’impuissance, plus de vingt ans après sa commercialisation.

par Kyle MacNeill; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
05 September 2019, 2:58pm

Illustration : Alex Jenkins 

« Les moments où j’ai eu des pannes ont été les plus castrateurs de ma vie », dit Matt, 24 ans, en faisant référence aux rapports sexuels qu’il a dû abréger à cause de son pénis récalcitrant. Matt n’est pas le seul. Faites un tour sur les safe space MRA de Reddit ou les couloirs poussiéreux de forums divers et variés et vous verrez qu'il y a beaucoup de honte liée aux problèmes d’érection. Le bien-fondé de cette honte est une chose, le remède en est une autre. Et ce remède s’appelle le Viagra. Pour Matt comme pour beaucoup d'autres, ces petites pilules bleues permettent de « remplacer le sentiment d'impuissance par un sentiment de contrôle ».

Le Viagra a été commercialisé pour la première fois il y a 21 ans, sous le nom de « citrate de sildénafil », la substance active du médicament. Avant son apparition sur le marché, les solutions contre la bite molle étaient assez douloureuses. Le docteur Nicholas Terrett, l'un des inventeurs du Viagra, dont le nom figure sur le brevet d'origine, explique que les méthodes à l'ancienne « n'étaient pas marrantes du tout », consistant soit à « introduire un médicament dans l'urètre », soit à « faire implanter un dispositif prothétique dans le pénis ».

« Mais voilà que, soudain, un traitement biodisponible par voie orale est apparu. C’était simple comme bonjour : il suffisait d'avaler une pilule », ajoute Terrett. Et curieusement, cette méthode s'est avérée beaucoup plus populaire que tout ce qui touchait à l'urètre. Dès les premières semaines, les comprimés en forme de losange ont été prescrits à environ 40 000 hommes.

Mais le but du Viagra n'était pas, à l’origine, de stimuler l'érection. Développé en 1989 sous le nom de « UK-92480 » par les scientifiques Peter Dunn et Albert Wood, de la société pharmaceutique Pfizer, il a été conçu pour traiter l'hypertension artérielle et l'angine de poitrine, une maladie cardiaque causée par une diminution du débit sanguin vers le cœur. En 1991, le docteur Terrett les a rejoints et un brevet, britannique, a été déposé.

« Le Viagra a permis "une sorte de fantasme à la Peter Pan", où les hommes "conserveraient à jamais leur vitalité" »

De nombreux reportages ont ensuite qualifié les effets secondaires du Viagra sur les aptitudes sexuelles de « coup de chance ». Pourtant, selon Terrett, l'hypothèse selon laquelle le médicament pourrait être en mesure de combattre la dysfonction érectile avait été avancée avant son premier essai médical.

L’équipe de chercheurs de Pfizer – basée à Sandwich, dans le Kent, en Angleterre – a découvert que le mécanisme qui stimulait la circulation sanguine vers le cœur « était assez répandu dans tout le corps et que si nous pouvions trouver un médicament qui interagirait avec le mécanisme cible, nous pourrions peut-être traiter les maladies respiratoires, les maladies gastriques… voire les troubles de l’érection », dit Terrett. Mené sur des volontaires en bonne santé dans le sud du Pays de Galles, le premier essai clinique du Viagra s'est révélé beaucoup plus prometteur dans le traitement de ce dernier problème que les chercheurs ne l'avaient envisagé dans leurs essais préliminaires.

« À peu près à la même époque, d'autres études se sont intéressées à la voie biochimique impliquée dans le processus de l'érection, écrit le chercheur Ian Osterloh dans le magazine Cosmos. Cela nous a aidés à comprendre comment le médicament pouvait amplifier les effets de la stimulation sexuelle en ouvrant les vaisseaux sanguins dans le pénis. Les chances de UK-92480 de traiter l'angine étant minces, nous avons décidé de mener des études pilotes chez des patients souffrant de dysfonction érectile. »

Ces essais cliniques ont connu une « réponse phénoménale » de la part de la majorité des participants, dit Terrett, et c'est ainsi que fut tracé l'avenir du Viagra : en mars 1998, la Food and Drug Administration approuva son utilisation aux États-Unis pour traiter la dysfonction érectile, et en juin de la même année, Newsweek le qualifia de « nouveau médicament le plus populaire dans le monde entier ».

Depuis, le Viagra rapporte à Pfizer plus d’un milliard d’euros par an. Outre son efficacité dans un domaine important pour la plupart des gens, le médicament a fait l’objet d'une série de campagnes marketing judicieuses. Dorothy Wetzel – qui a lancé le département Consumer Marketing chez Pfizer – a supervisé la première série de publicités, qui comprenait une affiche mettant en scène un couple âgé accompagné du slogan « Let the dance begin » [que la danse commence, NDLR], ainsi qu'un spot télévisé dans lequel figurait l'ancien candidat aux présidentielles américaines Bob Dole.

Wetzel m'explique que l'objectif était « de trouver un équilibre entre le désir d'être un distributeur de soins de santé responsable et celui de représenter les vérités inhérentes à la sexualité humaine ». L'une de ces vérités, affirme-t-elle, est que « la capacité à avoir des relations sexuelles est essentielle à l'estime de soi d'un homme » – et il est clair, à en juger par les commentaires de Matt et la foule d’inquiétudes que vous trouverez sur Internet, qu'elle a mis dans le mille.

Selon Wetzel, si le Viagra est devenu aussi célèbre, c’est parce que « les pilules et le sexe ont toujours joué un rôle important dans notre culture ». De la même manière que « la pilule contraceptive a défendu la liberté des femmes », le Viagra a permis « une sorte de fantasme à la Peter Pan », où les hommes « conserveraient à jamais leur vitalité ».

Cependant, ces dernières années ont vu un nombre croissant de jeunes hommes prendre du Viagra – ou des alternatives, comme le Cialis et le Levitra – souvent de façon récréative. Au départ, il s'agissait d'un antidote aux pannes post-rave, car les stimulants, comme vous le savez peut-être déjà, peuvent nuire à l'intégrité structurelle d'une érection. Bien qu’aucune étude spécifique n’ait été réalisée, on pense que cette combinaison de substances pourrait causer certains problèmes de santé. Cela n'empêche pas les gens comme Matt de prendre du Viagra en même temps que des « stimulants comme la MDMA ou le speed ».

Comme le rapportait Spectator en mars 2018, le Viagra est maintenant commercialisé spécifiquement à destination des jeunes hommes, présenté comme un médicament « lifestyle » plutôt que médical.

J'ai parlé de cette tendance avec Meika Loe, auteure de l'ouvrage The Rise of Viagra. Elle la perçoit comme inquiétante, redevable à notre « monde McDonaldisé » et à une « culture pornographique » qui nous pousse à être des « créatures robotisées, sexualisées… aux parfaites érections 3D ». En écrivant son livre, Loe s'est entretenue avec de nombreux jeunes hommes qu'elle considérait comme « faisant partie de la génération pharmaceutique – celle qui a appris à résoudre les problèmes avec des pilules ». Plutôt que de se fier à une solution chimique rapide, elle aimerait que les gens « exposent davantage leurs faiblesses aux autres » et soignent « leurs corps entiers » plutôt que de simplement prendre une pilule pour tout et n'importe quoi.

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Photo : Pixabay/CC0

Terrett s'inquiète également de l'« angle obscène » que de nombreux médias adoptent pour parler du Viagra et souligne qu'il s'agit d'un médicament destiné à être utilisé à des fins médicales et non à être intégré à un style de vie. Dans cette optique, le véritable succès de Terrett a été de voir l'effet du Viagra sur la santé des hommes en général – en plus d'ouvrir les vaisseaux sanguins dans des millions de pénis, il a également ouvert un débat important sur la santé sexuelle des hommes.

Un autre avantage qui a été largement sous-estimé, dit-il, est que ce débat autour de la dysfonction érectile a « permis de découvrir que beaucoup d’hommes souffraient d'impuissance à la suite d'une maladie cardiovasculaire qui limitait le débit sanguin et altérait le mécanisme qui provoque l'érection ».

En 2013, le brevet britannique du Viagra a expiré, ce qui a permis à des entreprises rivales d'offrir des solutions de rechange et incité Pfizer à lancer une petite pilule blanche à une fraction du coût de sa petite pilule bleue. Le brevet américain de Pfizer s'étend jusqu'en 2020, mais à la fin de 2017, l'entreprise a commencé à vendre son alternative moins chère en Amérique également.

L’année dernière, le Royaume-Uni est devenu le premier pays à vendre du Viagra sans ordonnance afin de lutter contre le commerce en ligne de pilules contrefaites, qui peuvent être dangereuses et qui contiennent de l'encre bleue et de la poussière de brique.

En Belgique, on estime qu'un homme sur dix serait concerné par des problèmes d'érection. Quoi qu’il en soit, la demande de Viagra n'a jamais été aussi forte. Quel impact aura-t-il sur le sexe et la santé masculine au cours des vingt prochaines années ? Ça, personne ne peut le deviner.

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Cet article a été publié sur VICE UK.

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