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Identité

Ce que signifie diriger un micro-État quand on a 27 ans

Deux jeunes leaders de Saint-Marin et d’Andorre nous expliquent pourquoi ils ont décidé de se frotter à la politique nationale dans des pays peuplés comme des villes périurbaines.

par Jeffrey Zani
05 August 2019, 9:07am

Roger Padreny Carmona. Photo par Pau Riera

VICE présente avec Borders des histoires qui montrent comment les frontières nationales qui divisent et entourent l'Europe affectent la vie des personnes qui vivent à proximité.

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L’une des questions que l’on te pose le plus souvent quand tu vis dans un micro-État, c’est : « Tu es le fils de qui ? » On te pose cette question à l’école, mais on te la repose quand tu vas prendre ta licence dans le club de foot local, ou quand tu commences un nouveau boulot. Pourquoi ? Mais parce qu’ici, tout le monde se connaît.

Comme tous les pays, les micro-États ont leurs propres tribunaux, leur drapeau national, leur hymne, un système de santé et des institutions gouvernementales. La principale différence, entre un micro-État et toute autre nation souveraine, c’est que le premier est souvent aussi peuplé qu’une petite ville du second.

Je suis moi-même originaire de Saint-Marin, et je sais exactement ce que c’est que de venir d’un pays dont la majorité des habitants n’a pas la moindre idée de comment son pays survit, comme s’il s’agissait d’une espèce d’accident de l’histoire.

Mais j’aimerais découvrir ce que c’est que de gouverner un endroit qui existe dans un contexte si particulier, et plus encore ce que cela signifie pour un jeune gouvernant. C’est pourquoi j’ai décidé d’aller à la rencontre de deux d’entre eux, issus de deux micro-États européens : l’un originaire de mon pays, et l’autre de la principauté d’Andorre.

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San Marino

En avril 2018, Saint-Marin et sa population d’environ 30 000 âmes ont occupé les gros titres des canards internationaux lorsque le jeune Matteo Ciacci est devenu le plus jeune chef d’État du monde. Comme le veut la tradition, il a partagé le poste de co-capitaine régent avec un collège pendant 6 mois. Leurs principales fonctions sont avant tout cérémonielles, mais ils disposent tout de même de quelque pouvoir exécutif. Roger Padreny Carmona a, quant à lui, un rôle un peu moins voyant, qui pourrait passer relativement inaperçu. Mais cet homme de 25 ans est probablement le jeune politicien le plus actif de toute l’histoire de l’Andorre, cette principauté nichée au cœur des Pyrénées, frontalière de la France et de l’Espagne, et dont la population s’élève à 80 000 personnes.

Le parti de Matteo Ciacci, Civico 10, a été fondé en 2012, et il fait partie de la coalition qui a remporté les élections de 2016. Il a un diplôme de Droit, mais il se consacre désormais à plein temps à la vie politique du pays.

De son côté, Roger Padreny, l’Andorran, ne reçoit presque aucune rémunération pour ses activités politiques, et travaille principalement en tant que chercheur en Droit et en Sciences Politiques auprès de l’université de Harvard. Il est l’un des six membres de Comité exécutif du Parti social-démocrate andorran, une position très élevée dans un parti bien plus gros que Civico 10. Il est également le fondateur et le président du Forum des Jeunes Andorrans, et il a représenté son pays dans des conférences organisées par des groupes internationaux comme l’Unicef, l’Unesco et le Conseil de l’Europe.

« À l’instar de plusieurs autres micro-États dont Andorre, Saint-Marin était un paradis fiscal. L’achat de votes était une pratique commune et acceptée, surtout dans les années 1980 et 1990 »

La première chose que je voulais savoir, c’est comment ils sont arrivés où ils en sont aujourd’hui de manière aussi précoce dans leur carrière. « En Andorre, la politique n’a rien à voir avec ce qui se passe dans une grande ville comme Barcelone, par exemple, » m’explique Roger Padreny. « La plupart des gens quittent le pays entre leurs 18 et leurs 30 ans pour aller étudier à l’étranger, et lorsqu’ils reviennent, leur priorité est de fonder une famille et de lancer leur carrière. Ils ont alors passé les années où l’on est généralement le plus ‘révolutionnaire’ ailleurs que dans leur pays. Ce qui fait qu’il y a moins de concurrence. C’est facile. »

Pour Roger Padreny, la partie compliquée est la suivante : « Il est difficile pour un jeune de réaliser quelque chose, parce qu’il n’y a pas, en Andorre, de mouvements de jeunes qui réclament des droits. Et je pense que, culturellement, on considère la politique comme un domaine qui incombe à l’homme de la maison. Celui-ci doit prendre des décisions au nom de toute sa famille. Enfin, lors des dernières élections, la moitié des électeurs de moins de 30 ans ne sont pas venus voter. »

Cette antipathie envers les politiques qui existe au sein de cette génération et le caractère très travailleur de Roger lui ont permis de se démarquer. « Quand j’avais 8 ans, j’ai lutté contre un incinérateur de déchets, » m’explique-t-il. « Et j’ai adoré mener cette lutte. Alors ça commence par un acte politique, puis les choses avancent, grandissent et se développent. Et puis, ma mère avait déjà un pied en politique au niveau local, donc on pourrait dire que j’ai été biberonné à ça. »

« Ici, les jeunes s’intéressent à la politique, » m’explique Matteo, qui a débuté en politique alors qu’il était encore adolescent. « Ça s’est poursuivi après la crise économique internationale. Et ça s’explique aussi par le fait que, voici quelques années, plusieurs politiciens locaux ont été arrêtés, ce qui a provoqué une espèce de crise morale dans la politique du pays. » En 2011, plusieurs politiciens de Saint-Marin ont fait l’objet d’accusations diverses. Certains ont été impliqués dans des histoires de blanchiment d’argent en lien avec le crime organisé, dans un pays qui, par le passé, hébergeait un grand nombre de banques et d’institutions financières.

À l’instar de plusieurs autres micro-États dont Andorre, Saint-Marin était un paradis fiscal. L’achat de votes était une pratique commune et acceptée, surtout dans les années 1980 et 1990. Le récent scandale de 2011 a conduit à une vague d’arrestations, mais il a aussi donné lieu à une véritable révolution dans la pratique politique : de nouveaux mouvements comme Civico 10 ont vu le jour, et les partis traditionnels se sont mis en quête de nouveaux visages pour prouver que les anciens politicards peu scrupuleux avaient été balayés. La formation du parlement suivant, lors des élections de 2016, a donné lieu à un grand renouvellement puisque près d’un tiers des 60 parlementaires était de nouveaux venus.

Roger reconnaît également que le fait d’être un politicien dans un micro-État peut s’avérer décourageant. « Parfois, si une personne est liée à un certain parti, cela peut lui créer des problèmes lorsqu’elle va chercher du travail, ou dans la façon dont sont traités ses proches. »

Matteo et Roger pensent-ils que leurs pays respectifs sont trop conservateurs ? « En Andorre, je le vois à travers un manque de droits humains, » m’explique Roger. « Par exemple, l’Église a une telle influence qu’on ne peut pas modifier la loi qui pénalise l’avortement. Nous avons deux représentants symboliques : le président de la France et l’évêque d’Urgell, la principale région espagnole frontalière avec l’Andorre. Et le second exerce une certaine pression en avançant que si nous devions dépénaliser l’avortement, il abdiquerait. »

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Matteo Ciacci.

D’après Matteo, la situation est très similaire à Saint-Marin : « Notre principal parti catholique a régné pendant des décennies, et il n’était généralement pas très favorable aux changements. La religion est très influente ici. Après tout, nous portons le nom d’un saint, n’est-ce pas ?! Saint Marin. La question ne porte pas tant sur l’Église comme institution en tant que telle, c’est plutôt un sentiment diffus au sein de la population, une sensibilité. » Les choses changent doucement sous certains aspects. « En novembre 2018, Saint-Marin a approuvé une loi sur l’union civile qui reconnaît le mariage entre personnes de même sexe au même titre que le mariage hétérosexuel. » Et d’ajouter, « En ce qui concerne l’avortement, nous avons une loi qui l’interdit, et il est nécessaire de la modifier, mais c’est difficile du fait du pouvoir des partis conservateurs et de notre culture. »

Ce sentiment de conservation semble profondément ancré. « Si tu n’es pas le fil d’un citoyen de Saint-Marin, il est vraiment difficile d’obtenir la nationalité, » souligne Matteo. « Tu dois vivre une grande partie de l’année sur le territoire, être enregistré comme résident pendant 25 ans, ou avoir été marié à un citoyen du pays pendant au moins 15 ans. » La double nationalité n’est pas autorisée en Andorre. Et Roger de rebondir : « Tu sais pourquoi ? Parce que beaucoup plus de gens pourraient voter. C’est donc un moyen de maintenir l’équilibre actuel, qui est à l’avantage des partis conservateurs. »

« Je le vois aussi dans la façon dont les gens conçoivent notre relation avec l’UE [Saint-Marin et l’Andorre sont encore en dehors de l’Union européenne, mais il existe des discussions autour d’un accord de coopération]. Les gens ont peur parce qu’ils pensent qu’on perdrait notre souveraineté et nos particularités, » m’explique-t-il.

À un autre niveau, Roger et Matteo sont d’accord sur le fait que l’exercice de la politique dans un micro-État, contrairement à ce qu’il en est dans les grandes villes, offre une plus grande proximité avec les institutions locales. Et en tant que politicien, on sera plus à même d’avoir un impact immédiat et tangible. Cela a d’ailleurs été une source de motivation pour nos deux leaders, en particulier par rapport à certaines formes d’activisme. Ainsi, avant de se consacrer à la politique à plein temps, Matteo avait notamment réalisé des collectes de signatures pour une pétition demandant l’ouverture d’un lieu où les étudiants pourraient étudier, et l’initiative avait été couronnée de succès.

Cela s’applique également aux électeurs, étant donné que dans un micro-État, il n’y a pas beaucoup de filtres entre les électeurs et les élus.

Roger apprécie le côté petite communauté de son pays. « J’ai fait mes études à Barcelone, mais je rentrais souvent à la maison le weekend. Ici, je peux faire entendre ma voix et faire des différences, je peux être impliqué dans des processus uniques comme l’élaboration d’une loi, ou prendre part à des conseils précis. Dans une grande ville, les choses sont très différentes, et il est plus difficile d’avoir ce genre d’opportunité. »

Ayant vécu longtemps à l’étranger, je peux dire avec certitude que la vie à Saint-Marin a de très bons côtés. Dans un micro-État, il est plus facile d’entrer en contact avec des personnes importantes lorsque l’on a besoin d’un coup de main pour des questions de santé ou d’emploi, par exemple. On a l’impression de faire partie d’un club select.

Mais si ce club est petit, on doit encore et toujours répondre à cette même question : « Tu es le fils de qui ? »

« La dernière fois qu’on me l’a posée, » me raconte Roger, « c’était la semaine dernière. Pour moi, ça n’a rien d’étrange, surtout dans les rencontres formelles ou dans les groupes de travail. Cela dit, je trouve que c’est une façon de penser et de se comporter assez rétrograde. C’est comme si tu étais jugé en fonction du passé de ta famille, et qui tu es ou ce que tu as pu faire, toi, cela n’a aucune importance. »

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Cet article a été publié sur VICE UK.

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