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Culture

Trois milliards d’internautes sont espionné·es par les gouvernements

Un nouveau rapport révèle l’utilisation du numérique par les gouvernements pour réprimer la dissidence, faire de la désinformation et saboter les élections, même dans les démocraties.

par David Gilbert
27 November 2019, 11:47am

Des dizaines de gouvernements autour du monde utilisent les réseaux sociaux pour saboter les élections démocratiques et espionner leurs propres citoyen·nes, comme le révèle un nouveau rapport. Chaque année, la Freedom House, une ONG financée par le gouvernement des États-Unis pour étudier et défendre la démocratie, publie un rapport d’analyse de la liberté sur Internet dans le monde. La dernière édition du rapport annuel « Freedom on the Net » montre que, plutôt que d’agir comme vecteur pour plus de transparence et d’élections ouvertes, Internet est utilisé pour saper le processus démocratique.

Lundi dernier, Mike Abramowitz, président de Freedom House, a livré son analyse à des journalistes : « Les gouvernements et les mouvements populistes utilisent les médias pour manipuler les élections à grande échelle et les gouvernements utilisent la technologie pour surveiller leurs propres citoyens comme jamais auparavant. » C'est la neuvième année que la liberté sur Internet décline, selon les données collectées par la Freedom House. Il y a deux raisons principales qui peuvent expliquer cette tendance, qui sont dues, en partie, au pouvoir sans cesse croissant des réseaux sociaux : le piratage croissant des élections en ligne et la surveillance gouvernementale renforcée.

Aujourd’hui, presque trois milliards de personnes dans le monde sont sous surveillance des gouvernements et de la police, en partie parce que la surveillance numérique est de plus en plus abordable, selon les rapports. « Les gouvernements utilisent les médias sociaux pour rassembler et analyser des dossiers de données personnelles sur des populations entières, dit Mike Abramowitz. Beaucoup utilisent l’intelligence artificielle pour identifier de potentielles menaces et pour faire taire l’opposition. Alors que la cyber-surveillance devient de moins en moins chère, un nombre croissant de services de police utilisent la surveillance de masse avec peu de supervision et de comptes à rendre. »

« Les campagnes de désinformation en ligne existent depuis des années, mais le rapport montre qu’elles ne sont plus le simple privilège des dictatures »

Le rapport étudie la liberté Internet dans 65 pays du monde, couvrant 87 % des internautes au total. Pour la quatrième année consécutive, la Chine est le pays où la liberté d’expression est la plus limitée et l’Islande le pays où elle est la plus protégée. Aux États-Unis, la liberté sur Internet a décliné pour la troisième année de suite à cause de la croissance de la surveillance sur les réseaux sociaux par les services de police et les autorités d’immigration contrôlant les gens qui veulent traverser la frontière méridionale.

Des documents publiés plus tôt dans l’année ont révélé qu'en été 2018, le service d’immigration des États-Unis avait surveillé l’usage des réseaux sociaux des participant·es d'une manifestation anti-Trump à New York. « Des agent·es du département de la Sécurité intérieure des États-Unis ont utilisé les outils de surveillance des réseaux sociaux pour suivre de près les activités des Américain·es encadrées par la constitution. Iels observent non seulement le passage de la frontière du Mexique mais aussi des manifestations pacifiques sur l’immigration et d’autres sujets », a révélé Adrian Shahbaz, l'un des auteur·ices du rapport.

Le rapport a révélé une autre évolution perturbante : l’utilisation croissante de la désinformation dans les démocraties. Les campagnes de désinformation en ligne existent depuis des années, mais le rapport montre qu’elles ne sont plus le simple privilège des dictatures. « Le plus alarmant c’est que non seulement les leaders populistes et d’extrême droite sont devenus des partisans de la désinformation massive mais ils exploitent aussi les réseaux qui les diffusent », commente Mike Abramowitz.

Adrian Shahbaz a pris comme exemple l'élection présidentielle du Brésil de 2018, où le leader autoritaire Jair Bolsonaro a réussi à exploiter le pouvoir des plateformes numériques pour s’assurer la présidence. « Tout comme des expert·es ont volé aux États-Unis des données de Facebook pour développer des profils psychologiques de millions d’Américain·es il y a trois ans, les autorités politiques au Brésil ont extorqué des numéros de téléphone via les réseaux sociaux et ajouté automatiquement des électeur·ices à des groupes WhatsApp spécialement créés, selon le lieu, le genre et le niveau de revenus, a révélé Shabaz. Ces groupes sont devenus le laboratoire parfait pour ce nouveau système de campagne électorale sans scrupules. » Il y a eu des cas similaires en Inde et aux Philippines. Au Myanmar, Facebook a été accusé d’aider l’armée à mener un génocide.

Mais Mike Abramowitz indique que malgré le déclin général, il y a eu quelques victoires. « Il y a eu quelques exemples frappants de la technologie nourrissant un changement positif pour les démocraties », a-t-il lancé en pointant du doigt le Liban, l’Algérie et Hong Kong, où les activistes utilisent Internet et les smartphones pour tenir « les politicien·nes incompétent·es et corrompu·es » responsables auprès du peuple.

Le rapport recommande plusieurs façons de réagir aux campagnes de désinformation et à la surveillance des réseaux sociaux. Il suggère notamment « d’assurer que les publicités politiques soient transparentes et que leurs contenus adhèrent à des standards stricts. » Alors que Twitter a interdit les publicités politiques, Facebook affirme qu’il ne va pas vérifier le contenu des publicités politiques sur sa plateforme.

Mais le rapport met en garde en expliquant que sans la collaboration des gouvernements et des compagnies privées pour régler le problème, la situation n’allait qu’empirer, en particulier avec l’avancée de la technologie comme la 5G, les données biométriques et l’intelligence artificielle qui nous attendent au coin de la rue. « De fortes protections des libertés démocratiques sont nécessaires pour assurer qu’Internet ne devienne pas un cheval de Troyes de la tyrannie et de l'oppression », juge le rapport. « Le futur de la vie privée, de la liberté d’expression et de la gouvernance démocratique repose sur les décisions que nous faisons aujourd’hui. »

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Cet article a été publié sur VICE US.

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