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J'ai passé 14 heures d'affilée sur YouTube pour étudier son algorithme

C'était une expérience extrêmement désagréable.

par Sébastien Wesolowski
08 May 2019, 12:50pm

Freddie Mercury le chien handicapé. Image : capture d'écran de l'auteur

YouTube m’inquiète. Je l’utilise depuis douze ans, surtout pour écouter de la musique, et j’ai l’impression qu’il file un mauvais coton. Je ne découvre plus grand-chose dans ses suggestions. Chaque fois qu’il faut enchaîner, j’ai le choix entre des hits multimillionnaires et des morceaux écoutés la veille. La lecture automatique sape la plupart de mes tentatives de percée en me balançant des choses que j’ai déjà vues. J’avoue que je lui obéis souvent, par dépit. D’où mon angoisse : qui est responsable de ce glissement vers l’ennui, YouTube et son maudit algorithme de recommendation ou moi ?

YouTube est une boîte. Dès lors, elle doit gagner de l’argent. Dès lors, ses suggestions visent à me faire rester. J’utilise mon compte actuel quasiment tous les jours depuis sept ans. Sachant que YouTube adapte ses suggestions en fonction de l’utilisateur, les miennes devraient être parfaitement à mon goût après tout ce temps, non ? Le truc, c’est que je l’encourage peut-être dans son erreur quand je clique sur des propositions qui m’intéressent peu ou que j’ai déjà vues. Par frustration, j’essaye souvent de « dresser » l’algorithme en cliquant sur les noms que je ne connais pas et les vidéos peu regardées. Ça n’a pas l’air de donner grand-chose.

À force de penser à ces maudites suggestions, j’ai conçu une idée nulle : et si je créais un nouveau compte sur lequel je ne ferais qu’obéir à l’algorithme ? Que se passerait-il si je cliquais sur ses propositions sans jamais rien rechercher et sans jamais sortir du circuit pour aller fouiller sur une chaîne précise ? Peut-être pourrais-je mieux le comprendre et mieux le plier à ma volonté. Histoire d’en faire un article assez débile pour être publié par Vice, j’ai décidé de mener cette expérience au cours d’un marathon YouTube de 24h. Je dois vous prévenir, je n’ai tenu que 14 heures.

18h15 : Je me lance en cliquant sur la première vidéo disponible, en haut à gauche de la page d’accueil : « MISTER V - RAP VS REALITE 2 ». Le rap français ne m’excite pas beaucoup ces derniers temps alors c’est dur. Je rigole une ou deux fois puis je regarde la colonne de suggestions dans laquelle surnage le gotha du YouTube français, rien d’autre. Tous les titres sont en majuscules, la voix dans ma tête les lit en criant. « CES THÉORIES VOUS FERONT TRANSPIRER ! »

19h15 : J’ai découvert Cyprien, Carlito et MacFly et Squeezie, qui ne m’ont absolument rien inspiré sinon un peu de réconfort avec leurs calvities précoces. Je ne le sais pas encore, mais je vais regretter leurs standards de production.

20h35 : J’ai réussi à m’échapper vers les compilations Vine mais je dois désormais me taper deux publicités en pré-roll avant chaque vidéo. Certaines durent 40 secondes, d’autres cinq minutes. Cinq minutes, c’est long pour une publicité sur une semelle de chaussure.

YouTube-Couteau UV

21h : L’heure du premier energy drink de merde devant des compilations américaines de merde qui parlent du « Real life Benjamin Button » et autres enfants-bulles, enfants-sirènes, enfants-obèses. Les suggestions semblent faites pour m’emprisonner dans cet univers de « most », de « crazy », de « you wouldn’t believe ». La lettre au peuple américain de Ben Laden au cœur, je clique pour m’en sortir.

22h05 : Me voilà prisonnier du « YouTube bro ». Des bouffeurs de protein shake en Under Armour font des concours de pêche sur fond de dubstep. Sous les thumbnails putassiers, tout en yeux écarquillés et bouches ouvertes, l’absurde et le vide se tirent la bourre. Dans une vidéo, un type achète une dizaine de tortues au marché, les rapporte chez lui dans une glacière et les dépose dans une piscine pour enfants. « On les a sauvées », assure-t-il.

23h02 : Premier moment de bien-être relatif devant une vidéo de coutellerie sans voix ni visage, rien que des mains qui travaillent. YouTube en profite pour me précipiter sur la chaîne du Japonais qui fait des couteaux en pâtes, en fumée, en carton. Les vidéos suggérées sont toutes populaires (plusieurs millions de vues) et récentes (moins de deux mois environ). Je me tape une publicité de sept minutes pour le Puy du Fou.

23h44 : Pris dans une tempête de suggestions en japonais, coréen et chinois, je clique par inadvertance sur une compilation life hack/oddly satisfying. Jusqu’alors, j’étais parvenu à les éviter en dépit de leur présence quasi-permanente dans les suggestions. Ces vidéos me mettent mal à l’aise. J’ai l’impression qu’elles sont comme des armes biologiques. Issues de longues années d’ajustement entre les algorithmes de YouTube et les envies du public, elles sont le contenu ultime, celui qui appuie sur une zone archaïque du cerveau, celui qui séduit et retient le mieux les internautes — et donc qui génère le plus de maille pour les créateurs, les annonceurs et YouTube lui-même. Enfin, c'est mon idée. Sinon, pourquoi les pousserait-il à ce point ?

00h05 : YouTube me suggère une vidéo de découpe de poisson par un chef japonais que je suis depuis peu sur mon compte habituel. Il suffirait donc de six heures d'observation pour prédire mes goûts. Mais après tout, mes choix précédents — pêche, couteaux, langue japonaise — pointent assez naturellement vers cette chaîne. J’aimerais rejeter toute la responsabilité sur l’algorithme mais je suis peut-être vraiment aussi prévisible qu’un petit train électrique.

00h50 : Découpe de poissons -> poissons vivants -> animaux de compagnie. Telle est la logique qui pousse YouTube à me proposer « Buying a Special Needs Dog EVERYTHING She Touches! ». Le héros de cette vidéo est Freddie Mercury, un chien si déformé que ses maîtres lui font passer un test ADN pour déterminer sa race. Les résultats seront diffusés sur le compte Instagram de Freddie ! J’aime ton style rockabilly, Freddie, mais j’ai peur que tes maîtres te gâtent parce qu’ils espèrent gagner un étrange concours handicanin qui vous enverrait à Hollywood.

Maquillage - YouTube

1h10 : Précipité dans le YouTube girly par une vidéo de lavage de chats, je regarde une meuf se maquiller pendant 20 minutes. J’enchaîne sur 30 minutes de sélection de robe de mariée, puis sur 15 minutes de décoration intérieure sur le thème astronomie-Harry Potter, des délires qui me sont parfaitement étrangers. C’est pourtant le deuxième bon moment de la soirée. Ce que je vois me semble sensé et humain, enfin. De plus, ces vidéos me permettent de juger, ce qui me réveille un peu. J’apprends aussi qu’accrocher un carré Hermès au mur est parfaitement acceptable et que Wish est un genre d’herbe à chat pour youtubeuse beauté.

2h11 : Les vidéos de décoration intérieure m’ont emmené vers les vidéos de pâtisserie. J’imagine que tout ça rentre dans la catégorie lifestyle-Pinterest. Après une vidéo d’assemblage de pièce montée à l’américaine (gâteau au chocolat recouvert de pâte de sucre peinte), je découvre avec horreur que le seul truc qui ne me déplaît pas dans les suggestions, « $7 cake Vs. $ 208 cake • Japan », a été produit par Buzzfeed. Toutes les autres vidéos me ramèneraient en arrière, sur des thèmes déjà vus. Je clique la peur au ventre car je sais ce qui va se passer.

2h37 : Comme prévu, la vidéo de Buzzfeed a transformé la colonne des suggestions en pandemonium. Tout ce qui m’est proposé, c’est désormais truc cher contre truc pas cher, truc anormalement gros, truc le plus truc… C’est violent comme un cirque et les vignettes criardes sont de retour. Je n’ai pas le choix, je retombe dans cet Internet merdique avec une vidéo « 1 Star vs. 5 Star Toys Test ». Comble du seum, l’écrasante majorité des suggestions renvoient vers la même chaîne. Je clique sur l’une des deux seules alternatives, « We Made Transparent Potato Chips », et découvre que son auteur est le futur mari de la youtubeuse en quête d’une robe de mariée croisée plus tôt.

Vers 3h : Fatigue ou syndrome de Stockholm, je fais un effort de compréhension envers mes bourreaux. Il en faut, me dis-je, du talent pour trouver de telles idées de vidéo. Sur l’écran, un mec tire une chasse d’eau remplie de mercure, encore et encore. Putain d’Américains. Je suis à l’orée du YouTube « scientifique ». Si je m’acharne, j’en suis sûr, je peux trouver quelque chose de vaguement éducatif.

3h22 : Une vidéo sur la protection du littoral contre les vagues m’a permis d’accéder à la sphère « mer et bateaux ». Je visite des porte-conteneurs géants.

4h22 : J’ai trouvé la porte vers les documentaires et les chaînes de grands titres de presse américains mais je ne me sens pas mieux. Je regarde un reportage sur les cimetières de bateaux au Bangladesh et je m’ennuie. Comme je dois faire un effort pour rester alerte, le temps passe beaucoup plus lentement que quand je regardais des trucs qui neutralisaient mon cerveau.

5h53 : Le jour se lève et les oiseaux chantent. Fraîchement rescapé d’un documentaire de 50 minutes sur le sauvetage de l’équipe de football thaïlandaise coincée dans une grotte, j’enchaîne sur un retour sur l’affaire du bébé australien mangé par un dingo. Comme toujours, YouTube semble décidé à limiter mes mouvements : la chaîne que je suis déjà en train de regarder tient la majeure partie des suggestions. Je clique sur un TED talk pour voir si je peux sortir du tunnel.

Fukushima - YouTube

6h07 : Il m’a fallu onze heures pour accéder à une bulle de contenus à peu près éducatifs. Cinq minutes dans le trou TED talk ont suffi à rendre la colonne des suggestions aux compilations débiles. YouTube doit se dire que j’aime ça quand, en vérité, il ne m’a pas vraiment laissé le choix.

6h39 : Retour au YouTube « bros en plein air » après une dégringolade dark web -> malwares et cybersécurité sensationnaliste -> survivalisme. Pêche, nature, dubstep. J’aperçois la première vidéo française depuis 20h35 dans les suggestions.

Vers 8h : Mes souvenirs sont flous pour cette période, mais je me rappelle avoir basculé dans l’univers du magnet fishing — des gens qui plongent de gros aimants dans les cours d’eau pour en tirer des objets métalliques plus ou moins éclatés — avant de finir sur une vidéo de 30 minutes sur une mystérieuse trappe sous un canal à Londres. Je me suis endormi devant.

Ma conclusion tout à fait subjective : YouTube se fout largement de vos goûts et de votre curiosité, vous immobiliser par gavage est sa seule priorité. Les suggestions servent avant tout à concentrer les internautes sur des vidéos déjà populaires et proprettes. Tout semble fait pour cacher l’énorme quantité de contenu du site derrière quelques gros piliers, tout est lisse et uniforme comme du fromage américain. Hormis le magnet fishing, je n’ai pas découvert grand-chose en 14 heures d’errance. C’est sans doute plus lucratif et plus sûr du point de vue la modération comme ça.

Au cours de l’expérience, j’ai toujours senti que les suggestions étaient orientées par une foule de paramètres intimement liés aux intérêts économiques de YouTube : performance, rétention, etc. Je crois que c’est pour ça qu’il n’a quasiment jamais cessé de me proposer des compilations de trucs hypnotisants. Le fait que le site m’oriente souvent vers des tubes sur mon compte habituel cadre avec cette logique : après tout, les singles américains clippés sont plus accessibles que les concept-mixtapes. C’est triste et logique, c’est l’Internet que nous avons voulu et que nous méritons.

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Cet article a été initialement publié sur VICE FR.