Est-ce que je bois trop?

Je ne me lève pas pour boire, mais je ne me couche pas sans boire.

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nov. 11 2016, 3:55pm

Photo : Wikimédia

J'ai peur parfois parce que je bois trop. Je lis l'histoire d'une chroniqueuse sportive plus brillante et lumineuse que moi, qui se tue à l'alcool, et je me dis que je ne perdrai pas mon foie, moi, ni ma fille, ni mes robes pour une bouteille de vodka. Je bois moins, moi, je ne me lève pas pour boire.

Et c'est vrai : je me lève parce que les enfants me réclament, parce que j'ai envie de manger la moitié d'une boîte de céréales et que je ne supporte pas d'avoir les cheveux sales. Je ne me lève pas pour boire, mais je ne me couche pas sans boire.

C'est peut-être deux verres de vin blanc ou un peu de Frangelico dans une tasse de thé à l'effigie de Lady Di, mais je ne me couche pas sans boire.

« J'aime pas boire. J'aime être ivre. »

L'an dernier, j'ai cessé de boire pendant un mois. C'était plus facile que je ne le croyais. J'avais arrêté parce que je voulais être certaine que ça ne me contrôlait pas, et pendant un mois, l'alcool ou l'envie d'alcool ne m'a pas contrôlée. Même quand j'étais furieuse parce que mon mec critiquait ma façon de nettoyer le micro-ondes, je ne regrettais pas mon pari d'un mois. Même quand j'étais menstruée et que tout me donnait mal à la tête, je prenais un bain au sel d'Epsom ou je faisais un gâteau aux pommes, et je ne buvais pas.

Je sais que je suis dépendante au gin mixé à des boissons énergétiques à l'orange, et dépendante au champagne parce que c'est joli, quand c'est versé entre mes seins ou au fond de ma gorge.

Je ne suis pas toute seule. L'humoriste Thomas Levac aime être ivre. « Je pourrais boire de l'urine de chat si ça me saoulait », qu'il dit, ajoutant qu'il aime être ivre seul, pour méditer. C'est le 15 février 2016 qu'il s'est rendu compte qu'il était alcoolique : « Il était 4 h 30 du matin, j'étais chez des amis de 21 ans, j'étais ivre et je me suis rendu compte que c'était environ la 247e fois que je vivais ce genre de scénario. »

Du rhum pour épicer toutes les émotions

Lévis Paquin, lui, ne sait pas trop pourquoi il est alcoolique. Il juge ses parents « peu aimants, mais équilibrés et normaux ». Son père était alcoolique, mais il avait arrêté de boire avant la naissance de son fils. Au cégep, il devinait déjà que quelque chose clochait, parce qu'il se récompensait trop souvent en « faisant la fête ». Maya consommait de l'alcool et des drogues pour se féliciter, mais aussi quand elle se sentait triste ou qu'elle ne sentait rien du tout. « L'adolescence, c'était insupportable pour moi. Les hormones, le trop-plein de tout », dit-elle en guerrière lucide, en Viking rousse qui a survécu à toutes les guerres possibles.

Les émotions directes dans la boisson, Justine connaît aussi : « Je m'ennuie alors je surconsomme. Je continue parce que je me sens coupable de m'ennuyer, puis après je bois parce que j'ai honte de rien trouver pour m'échapper de ça. C'est un cercle vicieux. » Avant, elle buvait juste pour le plaisir et pour se sentir libre, puis elle s'est aperçue qu'elle avait « des comptes à rendre à l'alcool ». Pour elle, ce n'était plus un choix de consommer, mais une obligation. Elle boit seule, pour se sentir plus en sécurité, chez elle, mais aussi pour mieux gérer sa honte, loin du jugement des autres.

Échecs et réussites de paris contre la bouteille

Comme Maya, qui est allée en cure fermée à 17 ans pendant 84 jours, Justine est allée dans un centre pour arrêter de boire. À Dollard-Cormier, elle se sentait de nouveau en contrôle, mais une fois sortie après dix jours, de nouveau exposée à plein d'incitations, sa tendance à s'autodétruire lui a fait perdre sa volonté de crier fuck off à une bouteille de vin.

Lila-Belle n'a pas trouvé que les centres de désintoxication étaient aidants : « J'y suis allée une fois, pour prouver à mes parents que j'étais capable de pas boire. J'étais frustrée qu'on m'interdise d'amener un vibrateur. J'avais juste ma brosse à dents électrique pour ne pas mourir de fatigue. »

Pour Lévis Paquin, l'échec n'est pas inconnu non plus. Après avoir réussi à traverser toute une année sans trinquer, il a recommencé à boire intensément la journée où son défi a pris fin. Il a ensuite participé au programme AlcoolChoix (« Il faut noter le type d'alcool qu'on boit, l'heure et l'état d'esprit qui nous habite d'un verre à l'autre. L'objectif étant de nous conscientiser au geste de boire. ») pour finalement arrêter complètement de consommer quand il est devenu père. Il avoue qu'il aimerait ne pas être alcoolique et pouvoir boire occasionnellement : « Je me contente de humer à l'occasion certains grands vins qui me passent sous le nez. » Pour lui, « la vie est plus équilibrée sans alcool, mais pas vraiment plus drôle ».

Thomas Levac a célébré ses six mois de sobriété en buvant un Perrier au Verre Bouteille, un bar près de chez lui qu'il fréquentait d'abord pour s'y saouler souvent : « Pas une seule fois ce soir-là je n'ai ressenti e désir de prendre une bière. » Il y a trois semaines, il a accepté une poppers lors des Jeux de la communication à l'UQAM. Il s'est saoulé tous les jours pendant une semaine. « Samedi dernier, après avoir bu deux bouteilles de vin rouge de dépanneur en 40 minutes, déchiré mon chandail, cassé un cadre, brûlé ma lèvre sur une ampoule parce que je chantais dedans en faisant semblant que c'était un micro, appelé des amis pour m'excuser de boire, uriné sur le plancher de ma cuisine, glissé sur mon urine et cogné mon coccyx, j'ai réalisé que, si certaines personnes digèrent mal le gluten, moi je ferais mieux de me passer de l'alcool. » Je ne suis capable que de lui enfiler des « Je comprends. »

Quand je m'imagine sans alcool, je m'imagine sans sommeil, les yeux rivés à des séries télé à écouter en rafale parce que rien ne me réconforterait assez pour que je puisse dormir. Je m'imagine sucer mon mec, faire dix mille gâteaux aux pommes, cuisiner des madeleines au miel, des madeleines au zeste d'orange, des madeleines au sirop d'érable. Je m'imagine aussi piquer des peluches à ma fille, réveiller toute ma famille pour leur faire des câlins à 3 h du matin.

Ne pas boire, ce n'est pas juste ça, ce n'est pas juste des madeleines et des fellations. Pour Maya, c'est oublier de mauvais souvenirs. « Je m'ennuie pas des sacoches perdues, des nuits en tête-à-tête avec la toilette, je m'ennuie pas de ne plus me souvenir de mes fins de soirée. Des derniers bus de nuits manqués. De geler à la station de bus deux heures avant le prochain service. De la honte quand on est plus nous-mêmes et qu'on fait des trucs louches. Maintenant, c'est moi qui me souviens de tous les trucs louches que les autres font », affirme-t-elle. Thomas, décidé à se contenter de thé glacé, d'eau Perrier et de café, convient qu'il se sent mieux sans alcool : « Je suis plus beau. Je baise plus souvent et je donne de meilleurs orgasmes. J'ai plus confiance en moi. » Le seul truc qui cloche? « Je n'ai plus de coupable lorsque je vais mal. »

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