Les illusions et désillusions de La Meute, le « plus grand groupe d’extrême droite au Québec »

Certains décrivent La Meute comme « une véritable force politique », mais d’anciens membres estiment que sa croissance n’est qu’une illusion combinée à quelques techniques de marketing.

|
janv. 4 2017, 5:51pm

Il est désormais impossible d'ignorer qu'une frange de l'électorat conservateur se sent aliénée du pouvoir, si bien que l'extrême droite se fait de plus en plus imposante en Occident. Il suffit de penser à l'élection de Trump, au Brexit et à la popularité grandissante de Marine Le Pen.

Cette montée de l'extrême droite n'épargne pas le Québec, même s'il est difficile de mesurer l'ampleur exacte du phénomène ici. Plusieurs groupes et groupuscules québécois se mobilisent pour défendre des positions radicales contre l'islam, l'immigration, et les accommodements religieux et culturels. Le texte ci-dessous s'inscrit dans une série de portraits de quelques-uns de ces groupes.


La Meute compterait plus de 40 000 membres, des disciples tous officiellement solidaires de la position anti-islam du groupe. Mais, en dépit de son envergure supposée et de sa notoriété publique, le groupe se fait plutôt discret. Sa page Facebook est fermée, des sections de son site web ne sont accessibles qu'aux membres et ses chefs sont souvent frileux avec les médias.

Des articles la décrivent comme un groupe opposé à l'islam radical cherchant à devenir « une véritable force politique ». Par contre, d'anciens membres estiment que les activités du groupe ne mènent à rien et que la croissance de La Meute n'est qu'une illusion combinée à quelques techniques de marketing.

Un porte-parole de La Meute a nié la plupart de ces allégations et affirmé qu'elles émanent de personnes qui, ayant été évincées du groupe, ont aujourd'hui une dent contre lui.

Parmi ceux qui ont accepté de parler à VICE, tous sauf un ont exigé l'anonymat, de peur d'être harcelés par les membres actuels.

Qui est La Meute?

La Meute a été fondée en octobre 2015 par des vétérans des Forces canadiennes, Éric Venne (qui se fait appeler Éric Corvus) et Patrick Beaudry. Leur principal objectif, disent-ils, est de regrouper les gens contre l'islam radical et la charia.

Par contre, leur modus operandi n'est pas clair. Le groupe semble exister surtout sur internet, à l'intérieur d'un réseau de groupes Facebook avec différents sous-groupes, consacrés à des enjeux comme la sécurité et la politique.

Parmi les groupes xénophobes et nativistes qui ont pris forme au Québec depuis l'an dernier, La Meute, grâce à une image de marque et des stratégies efficaces, se serait hissée au premier rang. Son existence a fait couler beaucoup d'encre, mais au contraire de PEGIDA Québec et des Soldats d'Odin, qui ont manifesté dans la rue, La Meute n'a pas encore fait de grand coup d'éclat public.

« Ils ne voulaient vraiment pas qu'on sache ce qui se passe, affirme-t-elle. Ils fonctionnent exactement comme une secte »

Selon d'ex-membres, la structure organisationnelle est hiérarchique, composée d'un conseil, l'élite; de portiers, qui décident qui entre et qui sort; de la garde, qui assure la discipline; ainsi que de cellules, comprenant « logistique », « geek », « médicale » et « services secrets », entre autres.

Suzanne Tessier a raconté à VICE qu'au moment de quitter le groupe, en juin, les six hauts gradés étaient tous d'anciens militaires, ce qui exerce une grande influence sur l'organisation. « Ils n'acceptent aucune controverse, aucune contrariété», dit-elle. Selon cette retraitée de 72 ans, on réprimande ou expulse ceux qui sortent du rang ou posent trop de questions.

Elle affirme aussi que la culture du groupe est très macho, près de la misogynie. Un autre ex-membre ajoute qu'on exclut souvent les femmes des prises de décision et qu'on leur donne rarement des postes importants. Les hommes du groupe publient d'ailleurs à l'occasion des messages dégradants pour les femmes sur Facebook.

VICE a demandé à rencontrer les chefs de La Meute, mais n'a été contacté que par un porte-parole, qui utilise le pseudonyme « Sylvain Maikan ». Ce dernier ne pouvait révéler son identité parce que sa famille ne partage pas ses opinions sur l'islam.

D'après Maikan, en raison du style militaire de l'organisation, les femmes n'y sont pas traitées différemment des hommes. Certains y voyaient de l'insensibilité ou de la misogynie, estime-t-il, avant d'ajouter que le groupe a depuis adouci son approche et qu'à l'heure actuelle, 12 des 35 chefs du groupe sont des femmes.

Suzanne Tessier a aussi exprimé son inquiétude au sujet du grand secret dans lequel le conseil dirige le groupe. « Ils ne voulaient vraiment pas qu'on sache ce qui se passe, affirme-t-elle. Ils fonctionnent exactement comme une secte », un terme qu'ont employé plusieurs autres ex-membres.

Éric Corvus (Photo tirée de Facebook)

Le site web de La Meute donne de l'information sur l'approche de Corvus. Notamment dans une section, intitulée « Les mots de Corvus », contenant trois messages dystopiques.

« Nous sommes la dernière génération avant que l'islam radical pro-charia prenne le dessus et crée le grand bouleversement. […] Nous devons trouver le moyen de nous unir et empêcher cette dérive sociétaire. Nous ne nous laisserons pas manger la laine sur le dos car nous ne sommes pas des moutons... nous sommes "LA MEUTE". »

On encourage les membres à en recruter de nouveaux, et le site leur propose un tract à imprimer qu'ils peuvent distribuer autour d'eux. Pour prouver encore mieux leur allégeance, on les invite à se faire tatouer le logo du groupe (un rabais de 10 % est offert chez des tatoueurs sélectionnés).

Selon une personne qui s'est infiltrée dans le groupe et a publié ses découvertes dans une série de billets de blogue, La Meute se sert de cette plateforme pour répandre la peur d'une imminente invasion musulmane et d'une surveillance gouvernementale totale. « Les administrateurs de la page avertissent régulièrement les membres de surveiller leurs écrits, car les autorités les surveilleraient (SCRS, GRC, etc.) », écrit l'auteur.

Le nombre de membres réels pourrait être aussi petit que 4000

Les déserteurs de La Meute estiment aussi que le nombre de membres — 43 000 abonnés à la page du groupe — est gonflé. Il y aurait de nombreux comptes doubles et d'autres qui ne savent même pas qu'ils font partie d'un groupe.

« Je pense qu'il n'y a que 4000 ou 5000 membres réels », a estimé une ex-membre. « Il y a des gens inscrits mais qui ne font rien, il y a des faux comptes, il y en a qui se sont fait mettre dehors mais qui ont 2 ou 3 comptes dans La Meute pour voir ce qui se passe, il y a des infiltrés. »

Quelques sources ont dit à VICE qu'on aurait expulsé ceux qui ont tenté d'implanter un système d'inscription officiel avec un coût d'inscription. Selon eux, c'est que ce système révélerait le nombre de membres actifs réel, nettement inférieur.

Bien que ces allégations soient difficiles à vérifier, plusieurs données aident à mesurer l'importance du groupe. D'abord, la faible participation aux événements du groupe : de 125 à 150 personnes, tout au plus, selon d'anciens membres.

Sur le site de La Meute, un nombre de visites au bas de la page indiquait un peu de plus de 15 000 au moment de la publication.

Néanmoins, Maikan maintient que 43 000 est le nombre exact et qu'un grand nombre de volontaires ont vérifié minutieusement chaque profil Facebook. En ce qui a trait aux cartes de membre, il affirme que La Meute n'a pas les ressources pour bâtir un système pareil.

Les problèmes d'argent

Suzanne Tessier affirme que sa principale raison de se révolter contre le groupe a été le manque de transparence dans ses finances. Une inquiétude partagée par tous les ex-membres à qui VICE a parlé.

Le Registre des entreprises du Québec révèle que La Meute a été inscrite comme organisation sans but lucratif en avril 2016 par Éric Venne, Patrick Beaudry et Stéphane Roch, à titre d'administrateurs. Le groupe collecte des fonds, mais les chefs ne révèlent pas combien ils ont obtenu ni précisément à quoi ils sont utilisés.

Sur le site, une bannière invite les visiteurs à faire un don, unique ou mensuel. « Y'a beaucoup de personnes qui ont donné des dons régulièrement, de 30 $ ou 40 $, jusqu'à 100 $ par mois », dit un ex-membre. Il estime que des milliers de dollars ont été amassés. Le groupe a aussi organisé quelques soupers de financement à 25 $ le couvert, mais jamais plus de 125 personnes n'y ont participé. La Meute a aussi confirmé qu'un donneur anonyme a fait un don de près de 9000 $.

De plus, La Meute vend des produits dérivés, créés par une entreprise appelée PTRK Design : un catalogue de 24 articles portant le logo de pas de loup, comme des tuques, des chandails et une tasse de voyage à 50 $. Selon le Registre des entreprises du Québec, PTRK Design appartient à Patrick Beaudry, l'un des cofondateurs de La Meute.

Plusieurs ex-membres ont dit à VICE qu'il y a là apparence de conflit d'intérêts. « Ils prennent l'argent des gens et ils font quoi avec? » demande Suzanne Tessier.

Des questions sur les finances du groupe auraient soulevé l'ire des chefs de La Meute. Sur son site, sous l'onglet « Où va l'Argent? », on donne de vagues informations sur un ton amer.

« Bon, j'ignore le degré d'implication de la personne qui pose la question tout comme j'ignore son revenu annuel et ses obligations tant monétaires que sociales.

Mais, il m'apparaît évident que la personne qui pose ladite question n'a jamais vraiment mis de temps, d'énergie et sur tout pas d'argent de sa propre poche dans une quelconque cause », écrit Beaudry en réaction aux questions sur l'argent, ajoutant qu'il est « un peu fru ».

Dans une liste verticale, il énumère ensuite les dépenses inhérentes à la croissance du groupe, comme les déplacements, les communications et l'organisation d'événements. Parmi les projets, on mentionne que le groupe doit se préparer à devoir acquitter des frais juridiques.

Selon Maikan, La Meute ne cache rien au sujet de ses finances. L'argent sert à acheter de l'équipement comme une remorque et du matériel technique pour La Meute TV, un média que veut lancer le groupe. Bien qu'il refuse de communiquer avec nous en dehors de Facebook, Maikan cite les « rencontres avec les médias » parmi les autres dépenses.

Il ajoute que le groupe n'a organisé que deux dîners, contrairement aux quatre ou cinq dont ont parlé les ex-membres, mais que cette idée a été abandonnée parce qu'elle n'était pas assez profitable. En ce qui concerne les relations d'affaires entre La Meute et PTRK Design, Maikan affirme que ce n'est que temporaire, le temps que le groupe puisse se permettre une autre solution pour ses produits (qui sont très populaires, ajoute-t-il). Il explique ensuite que les fondateurs ont investi des milliers de dollars dans le développement du groupe et que, dans un monde idéal, ils récupéreraient une partie de leurs investissements.

« Si des membres ont des doutes sur l'honnêteté des dirigeants et l'utilisation des fonds, nous les encourageons à ne pas faire de dons, dit-il. Qu'ils gardent leur argent, c'est aussi simple que cela. »

« Je ne suis pas sûre qu'ils n'ont pas envie de faire une milice. »

Beaucoup de ceux qui ont quitté La Meute ont reproché au groupe de ne pas être assez actif ou aux chefs de manquer de leadership. Tous ceux à qui VICE a parlé se sont joints à d'autres groupes antimusulmans qu'ils estiment plus portés à agir. La Meute ne fait « pas d'activités à part les repas et la vente de cossins », regrette Suzanne Tessier.

Elle ajoute que les plans du groupe étaient aussi souvent inappropriés. « Il y avait un gars du Saguenay qui voulait qu'on aille dans les supermarchés mettre étiquettes sur des produits halal » donne-t-elle en exemple. « Il voulait faire des choses hors de la loi. Mais il y avait personne pour les ramener. »

Dans les derniers mois, on a rapporté que La Meute a distribué des tracts antimusulmans à Sherbrooke et qu'une membre du groupe a poursuivi et insulté une femme portant un niqab à Granby.

Maikan reconnaît que l'incident de Granby est l'œuvre d'un membre de la direction du groupe. Selon lui, elle a perdu le contrôle en voyant la femme « portant une burqa ». La Meute ne tolère pas ces comportements, insiste-t-il, et la femme en question a été temporairement suspendue — puis récemment réintégrée.

Il affirme que le groupe travaille à créer des cellules dans les 17 régions administratives. Ces clans, comme il les appelle, seront responsables d'organiser des rencontres avec les élus « pour les sensibiliser sur les dangers de l'islam radical pour le futur de notre nation ».

Suzanne Tessier, elle, se dit soulagée d'avoir quitté La Meute et encourage les autres à ne pas être naïfs. « Je ne suis pas sûre qu'ils n'ont pas envie de faire une milice. Si les actions n'aboutissent pas, c'est un point qui me chicote un peu. »

Suivez Brigitte Noël sur Twitter.

Plus de VICE
Chaînes de VICE