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Internet prend-il vraiment soin de nos souvenirs ?

Parfois, j’ai envie de me séparer de certaines choses, mais je ne fais pas assez confiance à internet pour lui confier mes souvenirs.

par Marianne Eloise
18 juin 2019, 7:43pm

L'article a d'abord été publié sur I-D Royaume-Uni.

Il y a quelques semaines, lorsque Myspace perdait tout le contenu téléchargé sur le site avant 2015, dont 50 millions de musique (!), nous avons tous eu un pincement au cœur un peu nostalgique. De même, lorsque Tumblr a bloqué le contenu NSFW en 2018, on s'est inquiétés à l'idée que nos mémoires digitales pourraient disparaître. Après avoir passé des heures à concevoir des sites internet, posté du contenu et appris à coder, il a fallu se faire à l'idée que notre dur labeur pouvait se perdre dans les limbes d'internet parce que le serveur a migré ou que le site a fermé. Souvent, nous en sommes aussi responsables : tous les comptes que j’ai créés dans les années 2000 ont beau encore exister, ils sont complètement inaccessibles à cause de mes multiples adresses mails, mes mots de passe, et mes dates de naissance imaginaires. Parce qu'à ce moment là, personne ne pensait vouloir avoir à nouveau accès à ces données 15 ans après.

En tant qu’ado paranoïaque qui a grandi avec et sans le numérique, il me semblait que tout ce que je mettais sur internet pouvait être supprimé à n’importe quel moment par un obscur gourou du web. Pour un enfant des années 1990 et 2000, conserver des objets physiques était quelque chose de naturel : je continuais donc à tenir des journaux papiers et à garder mes photographies et mes tickets usagés. Dans le même temps, j’ai commencé à me créer des souvenirs en ligne : des captures d’écran de messages de mon copain, des conversations MSN et des pages web que j’avais créées. Le fait de figer ces souvenirs à l'extérieur d’internet les a rendus plus réels pour moi, et alors que mes souvenirs perdus sur le web se comptent en milliers, ceux que j’ai sélectionnés sont dignes d’archives, que je publie maintenant dans un magazine. Elles saturent plusieurs disques durs, constituent entre 50 et 100 carnets et 10 ou 20 boîtes qui occupent tout mon placard. Parfois, j’ai envie de me séparer de certaines, mais je ne fais pas assez confiance à internet pour lui laisser garder mes souvenirs.

« Nous prenons notre mémoire numérique pour acquise, jusqu’à ce qu’elle disparaisse pour de bon. Très peu de gens sauvegardent deux fois leurs données, et cette sauvegarde n’est pas facilitée par les services proposés actuellement. »

Et vous ne devriez pas non plus – les difficultés posées par l’archive digitale nous affectent tous, certains logiciels visent d'ailleurs à réduire les pertes de données comme Wayback Machine créé par Internet Archive. J’ai discuté avec Tom Storrar, le Directeur de l’archive internet aux Archives nationales. Pour lui, il faut garder à l'esprit que l’on peut perdre ses données à tout moment, que ce soit les « fournisseurs qui ferment, l’obsolescence programmée, ou la corruption des données ». D'après lui, les jeunes adultes d’aujourd’hui sont la première génération qui stocke la plus grande partie de ses souvenirs sous forme digitale. Le problème du souvenir digital touche donc les plus jeunes en premier lieu.

Il fut un temps où nos souvenirs les plus précieux n’étaient disponibles que physiquement, où les choses qui nous importaient le plus pouvaient être volées, brûlées, abîmées ou perdues. Nous avons la chance d’avoir à notre disposition plusieurs moyens de stocker notre mémoire, aussi bien sur internet que dans le monde physique, mais comme nous faisons presque tout avec notre téléphone, la prégnance de la réalité sensible a peu à peu été remplacée par un monde numérique. Ce qui veut dire que nous sommes inattentifs à la manière dont nous archivons nos données. Je me suis entretenu avec Elizabeth Minkel, qui écrit sur les archives digitales et les communautés en ligne. Elle m’a expliqué qu’alors qu'elle avait pour habitude d’organiser ses photos dans des albums, elles sont maintenant désordonnées dans le iCloud, et « qu’elle a l’impression d’avoir perdu quelque chose en cours de route » Ce qui est le cas pour beaucoup d’entre nous, et s’il est vrai que d’imposantes archives digitales n’auront jamais le même charme que de vrais souvenirs « physiques », nos souvenirs sont toujours sauvegardés a minima.

Les sites internet sont-ils responsables de la sauvegarde de nos souvenirs ? En 2012, Dailybooth, une large banque d’images, a fermé en prévenant ses utilisateurs et en leur laissant l’opportunité d’archiver leurs images, mais il s'agit d'un phénomène rare. Ian Mulligan, historien spécialiste de l’archive numérique, considère qu’ils ont une part de responsabilité, tout particulièrement s’ils « sont dépendants du fait que les utilisateurs créent du contenu qu’ils rentabilisent ensuite. La plateforme a laissé les internautes télécharger son contenu, en leur laissant la possibilité de s’informer sur les "archives d’Internet" ou toute autre plateforme qui leur permettrait de sécuriser leurs archives digitales. »

Des groupes comme Internet Archive ont beau préserver les données digitales d’intérêt public, ils ne s’intéressent pas encore à vos back up de photos de vacances de 2017. Ian Mulligan affirme : « Nous prenons notre mémoire numérique pour acquise, jusqu’à ce qu’elle disparaisse pour de bon. Très peu de gens sauvegardent deux fois leurs données, et cette sauvegarde n’est pas facilitée par les services proposés actuellement. »

Penser à tous ces souvenirs, à la masse de données dont nous disposons – et à la possibilité de leur perte – est assez terrifiant.

Imaginez une seconde ce qui se passerait si vous perdiez définitivement votre téléphone ou si Instagram disparaissait à jamais. Adieu vos photos méticuleusement sélectionnées et vos stories négligemment cadrées (exprès). Penser à tous ces souvenirs, à la masse de données dont nous disposons – et à la possibilité de leur perte – est assez terrifiant. Pour éviter le vertige, Elizabeth Minkel suggère de commencer par trier les données de nos téléphones, pour saisir ce qui compte réellement pour nous. Par exemple, avons-nous vraiment besoin de garder toutes nos conversations ? « Vous pensez peut-être qu’il est important de tout garder, mais vous allez sûrement vous retrouver accablés de tonnes de contenu dans quelques années, » ajoute-t-elle. Nous devrions éviter d’accumuler autant, et faire attention à ce que toutes nos archives soient « constituées intentionnellement et pas automatiquement ». Ce procédé va aussi donner plus de valeur à ce que vous choisissez de garder, il sera moins difficile d’organiser son contenu et de le retrouver. « Il faut se demander ce que nous voulons vraiment garder, et pourquoi. Il est indispensable de mener cette réflexion, » continue Elizabeth Minkel.

Une fois qu’on a décidé de garder quelque chose, la question fatidique s’impose : où est-ce qu’on stocke tout ça ? Les experts avec lesquels je me suis entretenue s’accordent tous sur une sauvegarde multiple : à la fois dans iCloud et sur des disques durs. De cette manière, si un serveur ferme, il vous reste toujours un plan B. Elizabeth Minkel penche quant à elle pour le stockage physique, mais reconnaît qu’Apple est plus fiable qu’un disque dur physique qui peut être perdu, cassé ou volé.

Instagram offre la possibilité d’exporter le contenu – dans les paramètres sécurité et vie privée, il est possible de sélectionner « demander un téléchargement ». Un grand tri sera nécessaire, mais c’est un début. Twitter offre d’ailleurs un service similaire. On peut aussi télécharger ses données Facebook, mais aucune de ses options n’est particulièrement intuitive. Autrement, transférer les photos depuis son téléphone sur un disque dur reste surement la forme d’archive la plus utile. Et si certains messages ou mails sont importants pour vous, la capture d’écran reste votre amie.

Mais exporter un site internet, sauvegarder son téléphone régulièrement et acheter un disque dur externe peut devenir très chronophage. On soupçonne peu la quantité de nos données à sauvegarder. Comme le précise Elizabeth Minkel, « la masse de choses que nous avons accumulé sur internet en une année est incomparable à la quantité moyenne de contenu qu’une personne gardait il y a 30 ans ». Soulignant le fait que dans le passé, nous n’avions pas de longues conversations à toutes heures du jour et de la nuit, il était donc plus facile et significatif de conserver une lettre dans une boîte à chaussures. Mais ceux qui ont déjà perdu leur compte ou cassé leur ordinateur vous diront que sauvegarder tout ce contenu n’est pas une si mauvaise idée. Les souvenirs que nous créons en ligne tendent à devenir l’unique moyen de conserver une mémoire du temps qui passe. Ces souvenirs digitaux sont, pour certains, aussi précieux qu’une photo de famille, sauvegarder et archiver son contenu est donc un procédé long mais souvent indispensable.