Culture

Les différentes entités de l’artiste interdisciplinaire Mélissa Gagné

On a discuté avec elle pour en apprendre davantage sur son travail qui fusionne son, vidéo et danse.

par Benoit Palop
13 septembre 2017, 4:43pm

La danseuse Amal Al Ghariba dans un costume signé Coucou Couture. Photo : Sébastien Roy

L'artiste montréalaise interdisciplinaire Mélissa Gagné a présenté Nailed High récemment au festival MUTEK, une composition unique aux différents univers créatifs. La performance hybride créée par Gagné fusionnait une danse sensuelle avec une vidéo psychédélique d'une petite vingtaine de minutes. Déstabilisante par son contenu, cette vidéo inspirée par le cinéma d'avant-garde est accompagnée d'une trame sonore malaisante qui prend racine entre le conte de fées sombre, introspectif et lié à la mémoire et le récital de prières malsaines, pas catholiques pour un cent.

Basée à New York depuis peu, Gagné, alias Cécilia, alias BABI AUDI (ses alter ego), est très active depuis trois années, notamment sur la scène underground. Ses différents intérêts, qui sont de l'ordre de la sociologie, de l'étude du corps et du soi, moi, toi, associés à son parcours universitaire en littérature et en philosophie, lui permettent de penser des performances, installations et productions multimédias assez mentales, qui sont bien souvent agrémentées d'une touche de poésie.

De la galerie Société à Berlin, en passant par l'espace Heck à New York ou encore par le Cinéma L'Amour ici à Montréal lors de l'événement Off-Site de Never Apart, personne ne reste de marbre face au travail de Mélissa.

On a discuté avec elle pour en apprendre davantage sur ce qui lui trotte dans la tête, sur son univers ambigu et atypique, mais aussi sur la pièce qu'elle a présentée à MUTEK.

VICE : Tu travailles simultanément sur plusieurs projets dont chacun est signé par un de tes alter ego. Qui es-tu au juste, ou plutôt qui êtes-vous?
Eh bien, il ne faut pas se laisser dérouter. Pour l'instant, je ne suis que jumelle. Il y a BABI AUDI, un personnage juvénile, arrogant et un peu cynique né en 2013 que j'ai tenté d'enterrer l'an dernier. Mais je n'y suis pas arrivée. Je lui ai plutôt trouvé une grande sœur, CECILIA; plus mature, plus honnête et plus dévouée. Bien que toutes les deux anarchistes romantiques et subjuguées, elles sont d'une trempe différente.

CECILIA travaille à son prix Nobel de la paix. Elle veut lécher les plaies de la masse et des élites. Elle écrit des poèmes expressionnistes à la chandelle dans sa chambre à coucher. Elle veut des conférences mystiques et des rituels cathartiques pour les exclus, de grandes scènes, de grands écrans. Simultanément, BABI AUDI patauge dans un matérialisme proliférant, se prend en photo dans la salle de bain pourrie d'une cave suante ou elle s'apprête à jouer un DJ set saturé et peuplé d'horribles transitions.

Cette année, tu as joué à MUTEK pour la première fois. Ne crains-tu pas que d'offrir ton travail dans autre contexte que l'underground change un peu l'essence même de ton travail, selon moi un poil niché?
Ontologie de la niche… Je ne crois pas que mon travail soit par essence « niché ». Si c'est le cas, je suis horrifiée de l'apprendre et j'arrête tout! Je n'aime pas ce terme, il évoque pour moi un confort de la surface auquel je ne m'identifie pas du tout. Je considère mon travail humaniste, et l'intention qui le porte, universelle. C'est peut-être son caractère très intime et personnel qui donne l'impression qu'il faut être initié, mais ce n'est pas le cas.

Ce qui compte pour moi, c'est d'émouvoir, transporter, trouver; et ça, je veux être en mesure de le faire autant dans l'ombre souterraine de l'édifice culturel que dans ses salles officielles bien éclairées. Ce serait médiocre d'avoir peur que mon travail soit « dénaturé » par un contexte. Je les embrasse tous, les contextes, je veux jouer partout. Je n'ai rien à craindre.

Comment as-tu travaillé pour injecter autant de matière dans cet ensemble que tu as offert pour MUTEK. As-tu suivi un processus créatif particulier?
Non, pas vraiment. Mon processus est très intuitif, donc difficile à retracer. Je me concentre à saisir des états d'esprit, d'âme. Il s'agit d'accéder à mon intimité profonde et de partager ce qui se meut dans les coins sombres.

Je travaille souvent à partir de visions centrales.

Par exemple, pour cette pièce, il y avait ces deux idées pivots : une chorégraphie répétitive et obsessionnelle d'un corps qui tombe et se relève à l'infini. Puis, le plan vidéo fixe d'un corps qui roule sans cesse en bas d'un lit. J'ai suivi ces deux propositions sans trop les questionner et j'ai ajouter des éléments qui leur faisait écho dans ma pensée. Le résultat est très onirique.

D'ailleurs, en règle générale, tu travailles comment? As-tu une méthode prédéfinie ou tu es plutôt du genre freestyle ?
Aucune méthode chez moi, à mon grand malheur. Absolument freestyle, oui. C'est le chaos, disons. Mais il y a quelques constances : distractions, procrastinations, détours, pertes de temps, dépenses d'énergie mal dirigée, puis je me recentre. J'ai besoin de m'éloigner du travail pour mieux y revenir. Une partie du processus consiste, disons, à s'aiguiser, à nourrir sa présence et qualité d'attention. Je collecte des bribes de matériel, échantillons. J'enregistre et filme des incidents. J'ouvre l'écoute, disons.

J'enregistre beaucoup ma voix, je parle, je chantonne, je lis. Je finis souvent par n'utiliser que quelque 10 % de ce que je collecte, et puis, dans le produit final, c'est souvent complètement défiguré.

Nailed High so ulève ouvertement des questionnements sur l'identité sexuelle et le genre, que tu explores à travers la performance, l'émoi corporel et la sensibilité. Pourquoi?
Il est difficile et délicat de répondre à cette question brièvement et sans notes en bas de page. Dans une certaine mesure, je crois que toute œuvre adresse, questionne le genre et l'identité sexuelle. Je ne crois pas qu'il existe d'activité humaine dévidée de sexualité ou dévidée de rapport à la sexualité. Je conçois l'écriture comme un corps, et par écriture j'entends toute création.

On s'écrit, on produit du corps. Et moi, je veux voir ce corps s'appartenir complètement, affranchi et libre. Cet affranchissement, je le désire pour tout le monde. Créer un corps, du corps (des œuvres, des objets, des messages) qui renverse la bêtise, qui annule et démolit une construction identitaire figée et déterminée par des siècles de violence patriarcale : refuser la violence par l'affirmation de la complexité fascinante, vivante et fluide des identités et des sexualités humaines.

Quels sont tes projets à venir?
Je sors un premier album solo, pleine durée, sous l'étiquette Halcyon Veil à la fin de l'automne. D'ici là, je travaille au contenu visuel. J'ai quelques spectacles prévus aux États-Unis en novembre juste avant la sortie du projet. J'espère arriver à tourner et performer le plus possible dans la prochaine année. Entre-temps, je continue à diffuser des mixes chaque mois sur Radar Radio London.

Pour ce qui est du futur plus éloigné, je ne sais pas, je me laisse beaucoup d'espace et de temps pour expérimenter et prendre des virages abrupts...

Benoit est sur internet ici.