Comment ne rien foutre quand on travaille dans un bureau « open space »
Illustration : Pierre Thyss
Art de vivre

Comment ne rien foutre quand on travaille dans un bureau « open space »

Sans que ça se voie, bien sûr.
09 mai 2018, 11:00am

Si l’Enfer existait, ce serait un open space. Avec la salle d’attente d’un cabinet de dentiste, c’est l’endroit dans lequel je me sens le plus triste. Comme pas mal de gens, c’est au milieu de ce « plateau » qui à une salle d'ordi au secondaire que j’exerce mon métier. Au sein de cet espace de désolation, je suis contraint de donner l’impression à ma hiérarchie – ainsi qu’à mes collègues – que le salaire qu’on me verse chaque mois est justifié. Pour se faire, je dispose de deux solutions. La première est évidente, mais peu enthousiasmante : travailler. La seconde, en revanche, est plus excitante : faire semblant. J’ai toujours choisi la seconde solution. Non pas par fainéantise, mais parce qu’elle s’est toujours trouvée être la plus efficace. Ce qui fonctionnait au CEGEP et à mon bac en droit fonctionne tout aussi bien dans un open space peuplé de jeunes cadres dont le cerveau brûle sous les néons. Et comme la mode est au partage, j’ai décidé de vous aider. Après tout, nous sommes tous dans le même bateau – celui qui coule un peu plus chaque jour et dont les radeaux de survie sont déjà tous occupés par des hommes gras. Voici donc quelques tuyaux pour survivre à vos quarante prochaines années en open space, avant de décéder d’un AVC sur vos toilettes lors de votre premier jour de retraite.

Soignez votre géolocalisation

Deux facteurs doivent guider votre choix. La localisation des bureaux de votre hiérarchie, qui dispose de bureaux fermés pour éviter de respirer le même oxygène que vous, et dont vous devez vous éloigner le plus possible. Et les voies de passages. On évitera soigneusement l’entrée, et ce coin, tout là-bas, où vos enfoirés de collègues passent leurs appels toutes les sept minutes en faisant les cent pas. N’oubliez pas, la pire des situations possibles est d’avoir l’intégralité des usagers de l’open space dans le dos : n’importe qui peut débarquer par surprise en vous tapotant l’épaule alors que vous êtes en train de mettre à jour votre profil LinkedIn. Frappé par l’angoisse, vous pourriez vous mettre à suinter tout en cherchant un sombre raccourci clavier pour changer de fenêtre. Pour faire simple : le mieux est de se situer dans un coin, ou derrière un poteau, tout en ayant une vue à 180° sur vos « collaborateurs ».

Une fois votre secteur localisé, identifiez un collègue en arrêt maladie de longue durée, dépressif ou proche du licenciement. Il sera facilement reconnaissable : c’est celui qui a l’ordinateur le plus obsolète. Ce dernier sera soit jamais présent, soit dans l’incapacité d’être une menace pour votre carrière professionnelle. Enfin, je sais que vous n’aurez pas toujours le choix de votre place. Si ce n’est pas le cas, prétextez un rapprochement envers une équipe avec laquelle vous travaillez étroitement.

Soyez moyen en toutes circonstances

Michel Houellebecq écrivait : « De nos jours tout le monde a forcément, à un moment ou à un autre de sa vie, l'impression d'être un raté. » Pour la plupart d’entre nous, la médiocrité fait partie intégrante de notre quotidien. Pour les autres, embrassez-là. C’est la meilleure chose qui puisse vous arriver. Quand on est une personne banale (comme moi), personne n'en a rien à foutre de vous. Vous n'attirez ni la pitié, ni la reconnaissance et encore moins l'admiration de vos collègues. De ce fait, vous pourriez ne mériter que de moisir dans un pavillon, quelque part au beau milieu de la diagonale du vide. Mais voyez donc cela comme une chance. Vous êtes invisible, telle une ombre arpentant l’open space, et c’est précisément ce qui vous sauvera votre âme de ce monde perfide.

Votre objectif : vous faire oublier. Refuser l’excellence sans pour autant entraver l’inexorable marche vers la croissance de votre entreprise. Le mieux : faire très peu, et faire moyennement pour finalement ne plus rien faire. Dès lors, n’hésitez pas à réduire votre productivité petit à petit, jusqu’à devenir parfaitement inutile, mais sans que quiconque ne le remarque bien sûr. Commencez par déléguer vos tâches les plus fastidieuses sous prétexte que « c’est un projet 360, tout le monde doit s’y mettre ». Puis, passez un nombre indécent d’appels privés qui vous éloigneront de votre bureau. Enfin, bookez-vous tous vos lundis pendant les 25 prochaines semaines, juste pour éviter la réunion commerciale du lundi matin. Vous deviendrez alors officiellement un travailleur inutile, mais heureux. Mais et c’est là toute la subtilité de la démarche, on doit croire que vous travaillez.

Développez vos signes extérieurs d'activité

Une fois votre transparence installée au sein de votre équipe, vous allez pouvoir passer à la dernière étape, la plus importante : faire semblant de bosser. Le journaliste Nicolas Santolaria décrivait cela en 2014 comme des SEA, des « signes extérieurs d’activité ». Un peu comme lorsqu’en couple, vous savez très bien quelles preuves d’amour vous devez accomplir pour éviter de vous faire laisser pour un consultant de 22 ans. Si vous vous demandez comment certains couples qui ne s’aiment pas réussissent à rester ensemble, c’est à peu près le même principe dans l’entreprise : l’apparence.

L’idée est vous faire passer pour un salarié actif et loyal envers l’entreprise – ce que vous n’êtes surement pas. Pour cela, vous allez devoir vous rapprocher du travailleur qui soupire tout seul devant son ordinateur et explique qu’il n’a pas pu prendre ses vacances car il avait « trop de travail ». Mais attention à ce genre de discours. Selon une étude publiée par l'agence Havas, 51 % des travailleurs avouent en rajouter quand ils affirment « être débordés ». Se plaindre, s’étirer et froncer les sourcils devant son ordinateur restent de très bonnes stratégies. Vous pouvez ensuite aller plus loin et inonder votre iCal de réunions fantaisistes et inutiles : « Point projet Mr Bricolage » ou « Brainsto d’équipe ». Ainsi, vous pourrez laisser votre ordinateur ouvert, planning surchargé bien visible, pendant votre heure de lunch. De même, noyez votre bureau sous les post-it colorés, avec à côté de chacune inscriptions un signe « Danger ». Toujours efficace. Lors de tous vos déplacements, que ce soit pour vous rendre aux toilettes ou partir fumer, emportez systématiquement avec vous un carnet de notes au minimum rempli à la moitié. Adoptez une marche rapide, laissant penser que vous êtes surmenés, « sous l’eau ». Enfin, ne partez jamais à une heure « précise », comme 18h30 ou 19h. Vos collègues et votre hiérarchie penseront que vous avez l’indécence de séparer vie privée et vie professionnelle. Partez plutôt à 18h47.

Si Paul n’est pas licencié d’ici ce soir, il sera toujours sur Twitter .