Le scandale des agressions sexuelles de l’Église catholique est sur le point de prendre une bien plus grande ampleur

« Plus tard, je pense qu’on va comparer ça à l’époque où Martin Luther a cloué ses thèses sur une porte. »

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sept. 14 2018, 2:57pm

Photo par Massimo Valicchia/NurPhoto via Getty Images

L'article original a été publié sur VICE États-Unis.

La semaine dernière, après qu’en Pennsylvanie, un rapport d’un grand jury a conclu qu’au moins 300 prêtres avaient agressé quelque 1000 enfants depuis les années 40, les procureurs généraux des États de New York et du New Jersey ont annoncé l’ouverture d’enquêtes sur les agressions sexuelles au sein de l’Église catholique. Le Missouri, le Nebraska et l’Illinois ont fait de même et d’autres États devraient leur emboîter le pas. L’État de New York a sommé de comparaître en justice ses huit diocèses et le New Jersey a mis sur pied un groupe de travail chargé d’enquêter sur sept diocèses, exigeant des documents internes de l’Église qui portent sur sa gestion des cas d’agressions. Les diocèses ont promis de collaborer en toute transparence avec les enquêteurs.

Cette vague d’enquêtes suit un été de scandale après scandale de l’Église catholique. Dans la foulée du rapport en Pennsylvanie, Theodore McCarrick, ancien archevêque de Washington, accusé d’agressions sexuelles à l’endroit de mineurs et de séminaristes adultes, a été exclu de l’Église et a démissionné du Collège des cardinaux. Le pape François, qui n’a pas encore réagi officiellement à la saga, a été accusé d’avoir été au courant des agressions de Theodore McCarrick, qui ne demande rien de moins que sa démission.

Même s’il est peu probable que le pape soit un jour poursuivi en justice afin qu’on sache s’il savait ou non et, s’il savait, depuis quand, il semble que l’on soit au début d’un moment sans précédent. Hier, le pape rencontrait des chefs de l’Église catholique états-unienne, et l’on sait très bien de quoi il a été question : après l’ouverture de ces enquêtes visant à connaître l’étendue des violences sexuelles commises au sein de l’Église, on est pratiquement certain de découvrir dans les prochaines semaines des cas sordides, des directives pour les dissimuler et les politiques internes de l’Église.

Où cela nous mènera-t-il? Quelle est la pire issue pour l’Église catholique aux États-Unis, outre la mauvaise presse et les congédiements d’une poignée de prêtres? Pour en savoir plus sur les perspectives juridiques, nous avons joint John C. Manly, un avocat de Los Angeles spécialisé dans les affaires d’agression sexuelle qui a défendu des dizaines de victimes de prêtres, entre autres, et a été témoin de la spectaculaire capacité de l’Église à résister aux enquêtes.

VICE : Est-ce que c’est nouveau, plusieurs enquêtes simultanées et l’apparente coopération des diocèses?

John C. Manly : Le scandale a évolué. La première fois, ç’a été Gilbert Gauthe, à la fin des années 80. C’était un prêtre en Louisiane qui a agressé sexuellement des dizaines et des dizaines d’enfants. Ç’a été essentiellement le premier cas révélé. Ensuite, il y a eu la dénonciation de [Joseph] Bernardin en 92. Le cas de [Rudolph] Kos à Dallas, et son verdict a été d’une grande importance. Puis le verdict de Stockton dans l’affaire de [Oliver] O’Grady en 97, qui a été largement médiatisé. Et [Ryan] DiMaria, mon client, une victime qui a obtenu une compensation de 5,2 millions de dollars au début des années 2000. Enfin, bien sûr, Boston en 2001 et 2002. Los Angeles a suivi, et la couverture médiatique du cas du cardinal Roger Mahony a aussi été énorme.

Ce qui est différent dans toutes les affaires que j’ai mentionnées par rapport à maintenant, c’est qu’il n’y avait pas d’effort réel de faire quoi que ce soit d’autre que de poursuivre en justice des prêtres prédateurs. Par exemple, les autorités avaient les yeux sur Mahony, elles auraient pu l’inculper. Steve Cooley, qui était le procureur de district dans le comté de Los Angeles à l’époque, ne l’a pas fait. Et je pense qu’il ne l’a pas fait parce que l’Église — les chefs de l’Église — avait encore une influence considérable. Avec le temps, on a nommé à ces postes des personnes qui avaient été moins exposées à l’Église que les politiciens d’il y a 30 ans. L’Église, maintenant, a simplement moins d’influence politique, et ne peut rien stopper.

Si vous êtes le procureur général de la Pennsylvanie, que vous commencez à recevoir des appels de ce genre et que vous en voyez l’étendue, pourquoi ne pas enquêter? C’est criminel, à une échelle jamais vue. En Californie, l’Église a versé un milliard de dollars pour éviter des procès au milieu des années 2000. Un diocèse a fait faillite. Et il n’y a pas que les nombreux agresseurs. La vraie conspiration criminelle, le vrai crime, ce sont les efforts pour étouffer les agressions, et les politiques et les pratiques pour dissimuler ce qui se passe. Je crois que beaucoup de gens veulent toujours croire que ce qui s’est passé en Pennsylvanie est une exception. Mais ce n’en est pas une. C’est la norme. C’est la même chose dans chaque diocèse, parce que l’Église a une hiérarchie et que partout on suit les ordres qui viennent d’en haut.

Qu’est-ce qui est susceptible de se passer maintenant aux États-Unis? Est-ce que vous vous attendez à ce que de plus en plus d’États fassent ce que quelques-uns ont fait?

Oui. Les procureurs généraux se parlent, vous savez, et je pense qu’enfin les gens comprennent que c’est un enjeu de santé publique. Vous allez en prison, dans les centres de désintox et dans les rencontres d’alcooliques anonymes, et vous rencontrez partout dans ces endroits des personnes qui, quand ils étaient enfants, ont été agressées sexuellement par des prêtres. L’Église catholique administre le plus grand réseau d’écoles privées aux États-Unis. L’Église possède plus de biens immobiliers que n’importe quelle autre organisation privée aux États-Unis. C’est une organisation gigantesque. Et il se trouve qu’on a des relations diplomatiques avec le Vatican.

La prochaine étape, et je pense que ça va arriver, ce serait une enquête fédérale. Les institutions catholiques ne sont pas que religieuses, elles reçoivent aussi de l’aide financière de la ville, de l’État et du fédéral par l’entremise d’œuvres de bienfaisance et d’autres organismes. Et, surtout, elles sont exemptées d’impôt. Si l’Église de scientologie, qui est une petite secte, perdait cette exemption à cause de crimes, on peut aussi parler de cette possibilité en ce qui concerne l’Église catholique, non? Imaginez ce qui se passerait si on découvrait que 300 agents de bord de United Airlines avaient agressé des enfants. Qu’est-ce qui arriverait à la compagnie? En fait, il y a plus de 300 prêtres qui ont été exclus pour des gestes de cette nature depuis le début des années 2000. La seule raison pour laquelle ils profitent d’un traitement différent de celui de n’importe quel autre citoyen, c’est qu’ils les institutions religieuses font écran.

La vérité — personne ne veut la dire, mais c’est tout de même la vérité —, c’est qu’un gouvernement étranger laisse ses représentants agresser sexuellement des enfants.

Mais l’Église s’est maintenue depuis environ 2000 ans. Donc, s’il y avait une enquête fédérale, est-ce que ce serait vraiment un risque existentiel pour l’Église catholique aux États-Unis?

Je pense que cette fois, c’est différent. J’ai l’habitude de dire que l’Église serait toujours là bien après ma mort, et je reste sûr que ce sera le cas, mais ce sera une organisation grandement affaiblie. Ses dirigeants seront en prison. Ce qu’il faut, c’est une enquête fédérale, dans de multiples districts. On a accordé le bénéfice du doute à l’Église et de nombreuses chances, plus qu’à aucune autre organisation dans le monde. Et ce qu’elle a prouvé, c’est qu’elle ne s’attaquera pas à la cause de ce problème, qui, à mon avis, est la chasteté. Ça ne marche pas, ça n’a jamais marché. Et on n’en parle jamais.

Mais dans la plupart de ces cas, le délai de prescription sera dépassé, non?

Oui. C’est leur seule défense, généralement. Il y en a un exemple en Californie en ce moment même. Jerry Brown, à mon avis, a toujours été contre les victimes, depuis l’époque où il était gouverneur dans les années 70 jusqu’à aujourd’hui. C’est aussi un ancien séminariste jésuite. Un projet de loi pour réformer la loi sur les prescriptions lui a été présenté. Il a opposé son veto et a parlé de l’importance de la prescription, répétant essentiellement ce que disent les évêques. Mais il appartient à cette génération qui ne ferait jamais rien contre l’Église. En revanche, Gavin Newsom, qui sera probablement élu [gouverneur], est d’une génération complètement différente.

Combien de temps durent les enquêtes comme celle de l’État de New York?

Si c’est avec un grand jury, comme en Pennsylvanie, généralement moins d’un an. On sait que la situation dans l’État de New York est mauvaise, on a eu de l’information. Mais ce qu’on a vu ne sera rien par rapport à ce qu’ils vont découvrir. Ce que je pense qu’ils vont découvrir, c’est que des cardinaux, [le cardinal Edward] Egan et d’autres, et des évêques des dernières années ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour dissimuler ce qui se passait, parce qu’ils savaient à quel point c’était grave. Si vous trouvez que ce qui s’est passé en Pennsylvanie était grave, attendez de voir New York et le New Jersey. Dans ces paroisses italiennes, en particulier du milieu à la fin du 20e siècle, et c’est très semblable chez les immigrants latinos d’aujourd’hui, la maison et le cœur de la communauté, c’était la paroisse. Et on se rend compte que c'était l’endroit où les prédateurs allaient chercher leurs victimes.

À quoi peut-on réalistement s’attendre en ce qui concerne les échelons supérieurs de l’Église — disons les cardinaux —, qui sont des diplomates étrangers souvent rapatriés au Vatican dès qu’il y a un scandale?

C’est une question intéressante. Ils ont généralement la double nationalité, ils peuvent donc en effet fuir au Vatican. Il y a une belle citation Nelson Mandela qui dit qu’on peut juger l’âme de la société à la façon dont elle traite ses enfants. On ne fait pas du très bon boulot.

Comment les États-Unis se comparent-ils au reste du monde? Je sais, par exemple, que l’Australie a adopté des lois controversées qui obligent les prêtres à divulguer ce qu’ils entendent dans le confessionnal — ce que des détracteurs considèrent comme un problème parce que les prêtres ne savent souvent pas qui leur parle dans le confessionnal. Est-ce que les approches comme celle-là ont du sens?

Les confessions peuvent servir d’arme, d’outil pour accéder aux enfants. Je pense que la confidentialité a sa pertinence dans la médecine, la psychologie et la spiritualité. Mais si quelqu’un veut se confesser et avouer un péché grave, je suis indécis, pour être honnête. Parce que je pense que c’est un droit. Et il y a aussi une partie de moi qui craint que des prêtres inventent des choses.

J’aimerais aussi qu’on parle du scandale de l’Église dans le contexte du mouvement #MoiAussi. Les victimes de l’Église sont-elles différentes, d’une certaine manière, des autres victimes d’abus de pouvoir?

Je peux vous dire pourquoi je pense que beaucoup de temps s’est passé avant que l’Église soit dénoncée. C’est compliqué. Avez-vous été élevé dans une famille catholique?

Oui.

Moi aussi. La différence entre le catholicisme et à peu près n’importe quelle secte protestante, c’est que la seule voie vers le salut dans l’Église passe par la vie sacramentelle. Et pour vivre pleinement cette vie sacramentelle, il faut passer par les sept sacrements, l’un d’entre eux étant pour devenir prêtre. Les victimes que les prêtres ciblent sont presque toujours les enfants les plus dévoués, les plus croyants.

Et rappelez-vous, le prêtre dans la messe a le pouvoir de transformer le pain en corps du Christ par la transsubstantiation. À ce moment, on enseignait essentiellement dans le catéchisme que le prêtre est Dieu. Donc ces enfants ont été agressés par Dieu. Pour la plupart des gens, c’est difficile à comprendre, mais si vous êtes vraiment croyant, l’effet de ça sur votre psyché est profond. Et la honte par rapport à des victimes d’entraîneurs, d’enseignants ou de directeurs d’école est bien pire. Il y a une certitude dans le catholicisme qu’on n’a l’impression de ne voir nulle part ailleurs. La plupart des victimes de prêtres que je connais ne peuvent pas aller à la messe, même s’ils le veulent. Le délai et l’incapacité de s’exprimer, c’est unique à l’Église.

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Pour ce qui est du mouvement #MoiAussi, on va faire en sorte que les personnes qui ont abusé de leur pouvoir répondent de leurs actes, et pour les victimes c’est une chose très importante à savoir. Plus tard, je pense qu’on va comparer ça à l’époque où Martin Luther a cloué ses thèses sur une porte. Je pense que l’Église s’est elle-même détruite. Elle existera dans une version plus petite de ce qu’elle a été.

Je ne suis plus catholique. Je suis sûr que vous êtes sous le choc. Mais ce qui est triste, c’est que les bons enseignements de l’Église — aider les pauvres, les prisonniers, les faibles — se perdent. On a besoin de cette voix dans la société en ce moment.

Cette entrevue a été légèrement abrégée par souci de clarté et de concision.

Alex Norcia est sur Twitter.

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