Santé

Prendre soin de sa santé mentale quand on est escorte et sans psy ouvert d’esprit

Pas toujours facile d’être écoutées sans jugement pour les travailleuses du sexe.

par Mélodie Nelson
05 juillet 2018, 4:37pm

Image via Getty Images

Laurie-Anne* s’est sentie complètement démunie quand elle s’est fait voler de l’argent par un client qu’elle avait reçu à son domicile. « Je travaille comme escorte depuis trois ans. Avant, j’avais peur de manquer d’argent. Pour l’épicerie, mon loyer, mes études, mon linge si je grossissais ou si je maigrissais, le sirop pour les rhumes l’hiver. J’avais oublié cette peur-là du manque. Quand je me suis fait voler, c’est revenu. Ça m’a paralysée. J’ai arrêté de travailler pendant deux semaines. »

Quand elle a recommencé à travailler, elle ne se sentait pas bien. Son assurance avait disparu. Sa peur, l’impression d’être en manque d’argent, pouvait revenir à tout moment. Elle en voulait énormément à ce client qui lui avait retiré son sentiment de sécurité.

Pour retrouver son équilibre, Laurie-Anne a demandé le soutien d’autres travailleuses du sexe. Une l’a invitée à faire du bénévolat avec elle. D’autres lui ont envoyé des photos de chats et des autocollants de licornes sur Facebook. Elle a aussi trouvé une application pour lui remonter le moral, Calm Harm, et une autre de méditations dirigées, Smiling Mind.

Recommande-moi ton psy

Laurie-Anne a aussi pris rendez-vous avec une psychologue. « Pendant quelques jours, j’ai lutté pour ne pas avoir un comportement impulsif. Je voulais boire, me couper. J’étais en crise. Je ne voulais rien regretter, mais je me sentais comme si j’étais prête à faire vraiment n’importe quoi », explique-t-elle. La psychologue lui a proposé de se trouver un autre travail et s’est montrée inquiète. « Une amie m’avait dit de ne rien cacher à ma psy, parce qu’elle avait déjà eu de graves problèmes de santé, et son médecin ne comprenait pas pourquoi. Elle va au gym, elle ne fume pas. Mais elle avait toujours mal au ventre. Quand elle lui a finalement dit qu’elle était escorte, il lui a posé des questions sur ses conditions de travail, et après, rassuré, il l’a soignée. Pour elle, c’était clair que de garder des secrets l’avait rendue malade. »

Déçue de son expérience, Laurie-Anne se jure depuis de se trouver un autre psychologue. Par contre, elle ne réussit pas à trouver dans sa ville les ressources données en référence par d’autres travailleuses du sexe. C’est de cette façon qu’elles procèdent : en partageant des listes de bons ou mauvais professionnels, psychologues, sexologues, médecins généralistes, gynécologues, comptables. « Tu vas avoir envie de baiser mon psy tellement il est sexy. Son ouverture d’esprit le rend encore plus attirant », prévient une danseuse sur un forum privé. Une autre promet de ne faire appel à son médecin que si elle est mourante, car il porte un regard condescendant sur son moyen de payer des cours d’équitation à ses enfants.

Esquiver la vérité

De son côté, Lindsay*, aussi escorte, a fait une dépression à la suite d’une rupture. « Mon ex m’a dit qu’il était impossible d’aimer quelqu’un comme moi, comme si le fait d’être une escorte était incompatible avec l’amour et que chaque client qui me passait dessus me rendait de plus en plus intouchable », raconte-t-elle, confiant ses propres doutes. « Et si c’était vrai? Peut-être que certaines personnes ne méritent pas d’être en couple. Peut-être que je ne suis pas capable de voir que mes choix me privent d’être bien avec quelqu’un d’autre. »

Lindsay est déjà suivie par un psychologue, mais elle ne lui a jamais parlé de la source réelle de ses revenus. « Il pense que je suis maquilleuse dans des fêtes d’enfants. Je ne veux pas risquer de le perdre en lui disant que je suis escorte. Il m’a vraiment beaucoup aidé et ça ne vaut pas la peine de voir s’il accepterait ce que je fais ou s’il me recommanderait de tout lâcher. »

Pascale Robitaille est une sexologue qui travaille avec les membres de communautés sexuelles discriminées. Sa clientèle lui a souvent été référée par d’autres patients qui lui font confiance. « La plupart du temps, mes clients ressentent que j'ai l'ouverture et les connaissances nécessaires sur leurs enjeux, mais il arrive parfois qu'ils me posent des questions sur ma vie personnelle pour décider s'ils peuvent me faire confiance. J'essaie alors de répondre à leur besoin d'être rassurés sans trop avoir à parler de moi », explique-t-elle.

Le système de référencement est aussi ce qui fait fonctionner le projet gynecopositive.com. Ce site web permet de trouver un professionnel de la santé dans plusieurs régions du Québec, dans une perspective inclusive et sans jugement. Deux soirs par mois, une clinique a également lieu dans les locaux de Stella, un organisme montréalais pour la défense des droits des travailleuses du sexe. Les femmes cisgenre ou trans travaillant dans l’industrie du sexe peuvent passer des tests d’ITSS ou un examen gynécologique, ou encore recevoir des vaccins contre l’hépatite A et l’hépatite B.

Un livre de self-help pour travailleuses du sexe

Pour Lola Davina, ex-danseuse, ex-dominatrice et auteure de Thriving in Sex Work, un livre de conseils pratiques pour rester saine dans l’industrie du sexe, des situations comme celles de Laurie-Anne et Lindsay montrent à quel point il faut apprendre à connaître ses propres peurs pour les combattre. « Quand nous nous cachons de nos peurs, nous rejetons notre pouvoir en gaspillant notre temps à nous protéger de la douleur et des conséquences négatives. Lorsqu’au contraire, nous nommons la source de nos angoisses, nous devenons plus forts et résilients », explique-t-elle à VICE.

Lola Davina conseille de s’éloigner de sentiments comme la colère et la haine. « Je vois la colère comme un couteau. Si tu la prends par la lame, elle te coupe. Si tu la prends par le manche, elle peut t’être utile. »

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L’auteure rappelle aux travailleuses du sexe comme Lindsay qu’il n’y a aucune honte à être disponible sexuellement. « Le monde nous traite parfois de jetables et dégoûtantes, mais aucune travailleuse du sexe n’est indigne d’être aimée », ajoute-t-elle. Lola Davina souligne qu’heureusement, beaucoup de personnes ne sont pas jalouses ou possessives au point de se sentir menacées par la romance avec une escorte.

L’ex-travailleuse du sexe rêve d’un futur où « faire de la porn sera simplement vu comme un rite de passage pour tout le monde sauf les amish, semblable à commencer un groupe de musique dans le garage de ses parents ». Lorsque la honte et les préjugés disparaîtront, les travailleuses du sexe pourront enfin compter sur les autres librement et non surtout sur elles-mêmes pour prendre soin d’elles.

* Les noms des personnes citées ont été changés pour préserver leur anonymat.