Musique

Pour Jaymie Silk, les artistes ne prennent plus de risque

« Aujourd’hui, les gens font de la musique pour être dans les playlists Spotify, tout se ressemble. »

par Maxime Albors
02 mars 2018, 7:18pm

Crédit photo: Peter Ryaux Larsen

Il y a un an et demi, à l’aube de la trentaine, le producteur Jaymie Silk a fait un choix de carrière audacieux : il a décidé d’abandonner sa carrière de beatmaker rap longue d’une décennie pour se lancer les yeux fermés dans la musique électronique. Un choix qui peut rappeler celui de DJ Mehdi ou le chemin inverse entrepris par Brodinski. Un virage à 180 degrés que beaucoup pourraient qualifié de pari risqué, mais qui pour l’instant lui donne raison. Depuis, Jaymie Silk peut se targuer d'avoir sorti des projets sur plusieurs labels respectés comme Boukan et Resources Records en plus d'avoir pu jouer dans les plus importants événements que Montréal et le Québec ont à offrir. Rencontre avec l’artiste qui n’aime pas qu’on étiquette sa musique.

VICE : Tu as commencé ta carrière dans le hip-hop pour par la suite te tourner vers la musique électronique. Quelles sont les raisons de ce changement?
Jaymie Silk : J’avais l’impression que je n’étais pas reconnu du tout pour ma valeur artistique. Lorsque j’étais beatmaker pour des rappeurs, j’avais l’impression d’être un rat de laboratoire qui envoie des centaines de beats, mais qui n’est pas du tout impliqué dans le processus créatif du morceau. Il n’y avait pas du tout de reconnaissance artistique par rapport à mon travail. Cette époque de ma vie me fait penser à une interview de French Montana lorsqu’il a sorti son plus gros tube, Unforgettable : il ne savait même pas le nom du beatmaker qui a produit la track.

C’était donc une question de reconnaissance?
Pas seulement… Ce qui m’a saoulé aussi, c’est qu’à notre époque le rap est trop standardisé. Si j’avais fait du rap dans les années 90, ça aurait été différent parce qu’à l’époque il y avait une notion de compétition saine. Si Mobb Deep sortait un son, les autres rappeurs ne voulaient pas sortir une track qui sonne pareil. Aujourd’hui les gens font de la musique pour être dans les playlists Spotify, tout se ressemble. Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’inspirer des autres, mais il faut apporter quelque chose de nouveau. Pour paraphraser Basquiat : l’inspiration, c’est reprendre là où l’artiste s’est arrêté. Quand j’ai compris ça, je ne pouvais plus me restreindre au rap.

Crédit photo: Fériel Rahli

Te reconvertir vers de la musique plus électronique était donc la solution?
Je me suis mis à la musique électronique parce que ça me permettait d’innover, d’explorer des sonorités non standardisées. Je me suis vraiment reconnu dans l’histoire de la musique électronique de Detroit et Chicago. Voir que ce genre de musique est né dans des ghettos noirs est différent de l’image sociale avec laquelle j’ai grandi. Après j’ai toujours écouté différents types de musique, le rap est venu naturellement sans doute en raison de mon milieu social. Pour autant, quand j’étais petit j’écoutais autant du Nana Mouskouri que du Bob Marley, il n’y avait pas de limite. Je suis également un grand fan de Gainsbourg parce que le mec ne ressortait jamais deux fois le même album. C’est vraiment plus tard dans ma vie que je me suis renseigné sur l’histoire de la musique électronique et que ça m’a vraiment parlé.

Quelle est ta plus grande satisfaction depuis ce changement de carrière?
J’ai abandonné un milieu où j’avais plein de connexions pour en rejoindre un où je ne connaissais personne. Quand je vois que le premier album de Lomepal vient d’être certifié disque de platine, ça me fait plaisir et je me dis que j’aurai pu juste continuer dans le rap, mais ce n’est pas ce que je voulais. En un an et demi, j’ai réussi à construire mon son et faire de la bonne musique qui transmet des émotions. Ma musique est jouée par des curateurs comme Ana Sia, Emily Dust, Tony Quattro, Tommy Kid, ou Tyga Paw qui m’a joué dans son premier Boiler Room. J’ai réussi à me construire un nom et être mentionné dans des magazines comme Fact, The Fader ou VICE. Je suis aussi content d’avoir joué au Piknic Électronik, à l’Igloofest et à des soirées comme Moonshine; ça prouve qu’il y a une certaine reconnaissance.

Comment définirais-tu ton son aujourd’hui?
Mon son est influencé par différents aspects, dont mes origines : je suis français, mon père est béninois et ma mère est italienne. Moi qui suis métisse, j’ai l’impression que c’est pareil pour ma musique, impossible de mettre une étiquette précise dessus. Je peux autant faire une balade comme Wallz Downzs avec Odile Myrtil pour la première compilation Moonshine ou un son plus afro avec Pierre Kwenders qu’on a fait pour Radio-Canada. Il y aura toujours ma touche, mais ça sera différent à chaque fois. Le son que j’ai fait hier ne sera pas le même que celui que je ferai demain. Je veux faire simplement des chansons, transmettre des émotions et que les gens se disent qu’ils écoutent du Jaymie Silk comme quand ils disent qu’ils écoutent du Rick James.

Alors aujourd’hui, est-ce que tu te considères comme producteur ou beatmaker?
C’est un éternel débat. Je pense que tout ça se résume à un problème d’ego. N’importe quel beatmaker va dire qu’il est producteur, car il y a une certaine aura autour de ça, surtout que nous, on a grandi avec des super producers comme Pharell ou Timbaland. Ces gars-là travaillaient avec un artiste et développaient un son particulier. Alors qu’un beatmaker va juste faire des beats, mais ne participe pas forcément à une vision artistique. Aujourd’hui, je me considère comme un producteur avant tout. Quand je fais un morceau, j’ai une vision, ça ne se résume pas à un loop, c’est une chanson à part entière.

Crédit photo: Fériel Rahli

Est-ce que tu estimes que Montréal influence la manière dont tu composes ta musique?
Je ne pense pas que Montréal influence mon son, mais c’est plutôt la mobilité qui m’inspire : pour moi un artiste immobile est un artiste mort. J’ai beaucoup appris sur moi-même en vivant ici ou en Italie, par exemple. Ce qui me plaît ici, c’est que je peux découvrir de la nouvelle musique et être confronté à des choses différentes comme dans les soirées LIP, Cousins ou Moonshine. Cela me permet de faire des découvertes que je n’aurais peut-être pas faites par moi-même.

D’ailleurs, qu’est-ce qui te plaît dans l’idée de collaborer avec Moonshine?
Ils sont représentatifs de notre époque dans le sens où plus personne n’écoute seulement qu’un seul style de musique. Ils arrivent parfaitement à faire le pont entre techno, afro-house et hip-hop, ils n’ont pas de barrière dans leur approche musicale. J’ai produit quatre chansons sur leur première compilation, et ce qui m’a plu, c’est qu’ils ne m’ont pas fait de commandes spéciales; j’avais une totale liberté. À force de faire de la musique depuis autant de temps, j’ai me suis rendu compte que c’était difficile de trouver des gens sérieux. C’est justement ce qui est cool avec Moonshine : leur professionnalisme.

Peux-tu me parler de ton attrait pour la scène Vogue et de ton implication?
Pour ceux qui ne le savent pas, la musique vogue est liée à la culture ballroom, des bals où les participants défilent dans le but de remporter des prix. Une culture qui a été créée aux États-Unis par des gens de couleur de la communauté LGBTQ en réaction à leur rejet et cherchant un moyen de s’exprimer librement. Ce qui m’a plu, c’est vraiment le côté communautaire, mais surtout le respect qui émane de tout ça. C’est une compétition saine qui prône le dépassement de soi, il y a une énergie incroyable. En tant que DJ, c’est également une expérience différente; tu n’es pas la star, ce sont les participants qui sont les têtes d’affiche.

Tu as une année 2018 qui s’annonce chargée. Quels sont tes prochains projets?
Je pars mi-mars en Europe pour faire quelques shows et connecter avec les artistes avec lesquels j’ai pu collaborer au cours de l’année écoulée. Ça va être intéressant de voir comment ma musique est reçue par le public européen. Mon prochain EP, mixé et masterisé par Salva, sortira sur le label FriteNite sous peu. Sur le long terme, j’aimerais me concentrer sur des performances live plus élaborées où je pourrai poser ma voix comme je le fais sur certains de mes morceaux. Ça fait seulement un an et demi que le premier son de Jaymie Silk est sorti, mais j’estime que je suis bien parti pour atteindre un de mes objectifs principaux : celui d’être toujours pertinent dans 10 ans.

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