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Justin Trudeau met de côté les droits de la personne dans l’espoir de signer un accord commercial avec la Chine

Dans son discours au Conseil d'affaires Canada-Chine, Trudeau a prononcé les mots « droits de la personne » deux fois et « Économie » et ses dérivés 14 fois.

Justin Ling

Justin Ling

Photo : Adrian Wyld, Canadian Press

Juste avant son vol pour la Chine en vue d'une rencontre avec le président chinois d'alors, Jiang Zemin, à propos d'un accord commercial, Jean Chrétien avait fait une déclaration moralement discutable mais douloureusement honnête.

« Je suis le premier ministre d'un pays de 28 millions de personnes. Il est le président d'un pays de 1,2 milliard de personnes. On ne veut pas que je dise quoi faire au premier ministre de la Saskatchewan, et vous voulez que j'aille dire au président de la Chine quoi faire? »

Cette semaine, une décennie plus tard, Justin Trudeau est en Chine pour se faire de nouveaux amis. Et pour nous rapporter un peu de blé.

Depuis son atterrissage à Beijing, il a rencontré des politiciens chinois et des leaders du monde des affaires, signant divers accords économiques qui pavent la voie à un accord de libre-échange absolu. Avant même la fin du voyage, le gouvernement a fièrement annoncé 1,2 milliard en nouveaux contrats conclus entre des entreprises canadiennes et chinoises.

Mais, pour éviter de vous donner l'impression que Justin n'est là que pour flatter les membres du Politburo dans le sens du poil afin qu'ils achètent plus de sirop d'érable, le gouvernement tient à vous dire que Jean Chrétien avait tort : le Canada s'occupe aussi des droits de la personne.

Et c'était d'ailleurs, paraît-il, le grand thème du discours de notre premier ministre au Conseil d'affaires Canada-Chine.

En juste un peu plus de 2300 mots, ce devait sans aucun doute être une brillante démonstration du potentiel de rapprochement entre Ottawa et Beijing. Mais, bien que les grands titres au pays aient parlé d'une confrontation verbale — « Trudeau critique en public les antécédents de la Chine en matière de droits de la personne à Shanghai », « Trudeau n'a pas mâché ses mots au sujet des droits de la personne en Chine », « Trudeau profite d'un discours sur les échanges commerciaux pour parler de droits de la personne en Chine » —, ce n'était en réalité pas à tout casser.

En fait, la quasi-totalité du discours portait sur les liens commerciaux et le tourisme, pas sur les droits de la personne. De loin, le moment le plus fort était le suivant :


« Je pense qu'une relation solide entre nos deux pays nous aidera à avoir des discussions fréquentes et franches au sujet d'enjeux comme la bonne gouvernance, les droits de la personne et l'État de droit. La liberté d'expression est une importante valeur canadienne, protégée par notre Charte des droits et libertés. Vous voyez, le Canada a réussi, culturellement, politiquement et économiquement grâce à sa diversité, et non malgré elle. »

Après cette modeste affirmation de nos valeurs, Justin a assuré avoir dit tout ça au président Xi Jinping en personne quand ils se sont rencontrés plus tôt.

« Je lui ai dit que j'avais la forte conviction que l'acceptation de perspectives diverses renforcera la Chine, comme elle l'a fait au Canada. Dans un monde en évolution rapide, c'est la diversité des idées et la liberté de les exprimer qui favorisent un changement positif. »

Et le coup de grâce : « Le Canada encourage la Chine à en faire davantage pour promouvoir et protéger les droits de la personne. »

C'est là que le président Xi a versé une larme, décidé de relâcher les 40 avocats en droits de la personne qui sont actuellement emprisonnés dans des prisons secrètes et accepté de mettre fin aux exécutions de milliers de personnes par année ainsi qu'à l'occupation du Tibet.

Évidemment, non, ce n'est pas arrivé.

Nul doute que Trudeau retient ses coups pour la même raison que Jean Chrétien. Idem pour Brian Mulroney, Paul Martin et Stephen Harper. Parce que, comme tous ses prédécesseurs, l'argent mène le monde.

Son grand voyage en Chine n'avait rien à voir avec les droits de la personne. C'était la tournée d'un homme d'affaires qui récite le même refrain : quand les entreprises canadiennes concluent des ententes avec des entreprises chinoises, on crée des emplois bien rémunérés.

Trudeau a prononcé les mots « droits de la personne » deux fois. « Classe moyenne » quatre fois. « Emplois » sept fois. « Économie » et ses dérivés 14 fois. « Le », « la » et « les » 84 fois. OK, j'abuse un peu de la fonction ctrl+f.

Le point, c'est que Justin Trudeau ne visitait pas la Chine pour promouvoir les droits de la personne. Il n'était pas là pour recruter Beijing dans la lutte contre les changements climatiques. Il n'était pas là par altruisme ou par gentillesse. Il était là pour vendre des affaires.

Et c'est peut-être OK. Mais il devrait le dire franchement.

Et Stephen Harper? En 2006, le cowboy aux cheveux d'argent avait marché sur les pieds du président chinois d'alors, Hu Jintao. À tel point que M. Hu a refusé de le rencontrer au sommet de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique.

« Je pense que les Canadiens veulent qu'on établisse des relations commerciales partout dans le monde, et nous le faisons. Mais je ne pense pas que les Canadiens veulent qu'on renie nos valeurs canadiennes, avait déclaré Harper. Ils ne veulent pas qu'on les renie devant le tout-puissant dollar. »

Bien sûr, en fin de compte, il s'est incliné devant le tout-puissant dollar — l'argent règne sur le monde — et a signé un accord commercial (mais pas un accord de libre-échange absolu). Il y a ensuite eu de moins en moins de critiques.

N'empêche qu'Harper avait aussi pompé l'air du Parti communiste en 2012, justement dans son discours au Conseil d'affaires Canada-Chine en 2012 (celui-là même auquel Trudeau « s'est affirmé »).

« Le Canada ne veut pas, et ne peut pas, séparer ses relations commerciales de ses valeurs nationales fondamentales. » Au contraire de Justin, Harper avait demandé à la Chine de respecter « la liberté d'expression, la liberté de réunion et la liberté de croyance ou de culte. »

Sauf que cette tactique de la gifle et de la caresse n'a pas donné grand-chose. La Chine ne s'est pas retenue de prendre le contrôle de la mer de Chine méridionale — ou, comme l'appellent ses voisins, la mer de Tout-le-monde-sauf-de-la-Chine — ni d'arrêter Ai Weiwei. Harper n'a même pas réussi à obtenir la libération de Canadiens emprisonnés en Chine ou à empêcher Beijing de pirater les systèmes informatiques du gouvernement.

Et c'est ainsi qu'on revient au philosophe, l'homme au sommet de la montagne, le sage de Shawinigan, Jean Chrétien.

Peut-être que le Canada devrait laisser la Chine être la Chine, et se faire quelques dollars en passant par là. Pourquoi pas, si le même nombre d'Ouïghours sont arrêtés et torturés qu'on signe un accord ou non?

La mondialisation n'est pas un jeu où tout le monde gagne. De manière générale, oui, c'est bien. De bons accords commerciaux doivent être conclus. Mais ce n'est pas de l'altruisme. Et je doute que les scientifiques de la finance, ou peu importe comment on les appelle, croient que la Chine négocie de bonne foi.

Mais ne pas faire de commerce avec la Chine ne nous rend pas nécessairement plus pauvres. Nous sommes déjà d'accord pour ne pas la laisser prendre le contrôle de toutes nos entreprises technologiques, de toutes nos mines et de toutes nos sources de pétrole. Ce sera plus difficile après l'entrée en vigueur d'un accord de libre-échange.

Finalement, il y a lieu de se demander si nous voulons vraiment courtiser l'un des régimes politiques au sens moral le plus discutable dans le but de signer un accord commercial qui ne verra peut-être jamais le jour, qui ne sera peut-être pas bon pour nous et sans lequel nous pouvons sans doute survivre.



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