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musique

On ne peut plus ignorer le street rap québécois

« En tant que société, le Québec a peur du street rap. »

par Olivier Boisvert-Magnen
02 novembre 2016, 12:51pm

Photo : Carlos Guerra

En marge de l'industrie musicale et des médias, la scène street rap québécoise se développe tant bien que mal. Pourtant, les succès sur YouTube se multiplient, et les acteurs qui la composent sont de plus en plus sérieux dans leurs démarches. Tour d'horizon de la situation.

Avec son approche rude et incisive, Rwo obtient un succès honorable depuis quelque temps sur YouTube. Deux de ses clips, Virage et Ignorant, ont dépassé le cap des 50 000 et 100 000 vues malgré leur criant manque de couverture médiatique.

S'autoproclamant le « trappeur québécois » (n'en déplaise à Ricardo), le rappeur de 26 ans tient des propos virulents qui relatent des épisodes sombres de sa vie passée dans la rue. « Moi, j'représente pas une ville, mais bien un mode de vie, celui de la rue et de toute la merde qui vient avec. Certains parlent juste d'argent et de filles, mais moi, j'montre le revers de la médaille », explique l'artiste qui se dit originaire de la Rive-Nord de Montréal, sans donner plus de détails.

Pour lui, la glorification de la rue est « imbécile » : « Pour vrai, si tu connais vraiment la rue, tu le sais qu'il y a rien à glorifier... Même si t'es devenu riche en faisant tes shits, t'as tellement perdu autour de toi que t'as absolument rien à tirer de bon de tout ça. »

Du même avis, GunDei a frappé fort en août dernier avec Haitian Mom Boucher. Si le clip et le nom de la chanson (un clin d'œil à l'ancien chef des Hells Angels) ont de quoi secouer les non-initiés, le rappeur d'origine haïtienne assure que sa démarche artistique n'encense pas le crime, mais tente plutôt de l'expliquer.

« J'essaie de présenter la rue telle qu'elle est. Ça choque des gens et c'est voulu », explique l'artiste qui mélange créole, anglais et français sur son album #PurLn, prévu pour 2017. « Pour moi, Mom Boucher, c'est le symbole d'un gars limité culturellement qui, même en ayant grandi dans la merde à Hochelaga, a réussi à trouver une façon de s'en sortir. Même si ça a été fait illégalement, ça démontre qu'il a un esprit de débrouillardise. C'est ça, la base du rap de rue... L'idée de turn nothing into something. »

Dans un style différent, T.K. offre un rap cru aux contours plus pop. Sans s'associer entièrement au street rap, le rappeur de 23 ans dit en intégrer certains éléments à ses chansons. « J'ai un faible pour les chansons mélodiques, mais ça m'empêche pas d'être très raw », dit l'artiste algérien installé à Pierrefonds, qui cumule plus d'un million de vues sur sa chaine YouTube. « En écoutant mes textes, tu peux voir que j'ai passé beaucoup de temps dehors, à fréquenter des gens dans la rue. »

Pour lui, la crédibilité et l'authenticité dans le street rap sont cruciales : « Il ne devrait même pas y avoir de mise en scène... Tu ne dis pas que tu éclates des cervelles si tu ne le fais pas pour vrai! Moi, je reste moi-même dans mes chansons. Je suis un gars simple, toujours high, qui fuck beaucoup. Il y a beaucoup de sexe dans mes paroles, et je me censure pas. »

L'importance d'être crédible

Figure de proue de la scène hip-hop de Québec, Souldia croit lui aussi que la crédibilité est primordiale dans un style aussi impénétrable que le street rap. « Quand tu décides de t'insérer dans ce créneau-là, tu te dois absolument d'être crédible », dit celui qui a dépassé le cap des 85 000 vues en une semaine avec son plus récent récent clip Inoubliable. « Dans mes chansons, je dépeins la criminalité en replongeant dans certains épisodes difficiles de mon passé. Je dis les choses comme elles le sont, sans juger ou glorifier. »

Sans pitié pour les « clowns » qui dénaturent l'essence du style, Rwo a une aversion prononcée pour ces rappeurs qui jouent la comédie. « On finit toujours par les démasquer, les acteurs. La scène est très petite, et le temps ne ment pas », dit-il, intransigeant. « Le ¾ des soi-disant street rappeurs se paient un petit clip de merde et retournent à leur job de merde le lundi. Moi, ce que je raconte, c'est vrai. C'est pas une fuckin' joke! »

Se disant issu de la scène street rap même s'il n'en fait maintenant plus partie, Manu Militari abonde dans le même sens. Pour lui, la crédibilité est l'essence même du mouvement, au-delà même de toute valeur artistique. « Quand on sait la légende derrière le gars, quand on connait son quartier et les gens avec qui il se tient, c'est là que ça nous excite et qu'on se met à apprécier sa musique. Tout part de là », explique le récipiendaire de deux Félix.

Actif depuis près de 15 ans, le rappeur a vu de près l'évolution du hip-hop au Québec. S'il a réussi à rejoindre des dizaines de milliers de fans avec ses quatre albums solos, il est d'avis qu'en soi, le rap de rue n'a jamais obtenu l'engouement qu'il méritait au Québec. « On a jamais eu le spotlight. On a jamais même fait partie du paysage musical québécois », dit-il. « Aux États-Unis, le gangsta rap, ça choque pu personne et ça fait partie de la culture de masse. Ici, ce sera pas demain la veille qu'on va assister à ça. Reste que, si un artiste street était capable d'intéresser un large public, les médias auraient pas le choix de lui accorder de l'attention. »

Québec comme exemple à suivre?

C'est ce qui semble arriver actuellement à Souldia. Fort d'un bassin de fans indéfectibles, le rappeur du quartier Limoilou commence tranquillement à faire parler de lui, autant dans les blogues spécialisés que dans les médias généralistes. La maison de disques qui le représente, Explicit Productions, est la preuve que le street rap peut s'organiser sérieusement, comme en témoignent les nombreuses subventions de Musicaction qu'elle a reçues dans les dernières années.

Pour le principal intéressé, la clé de ce succès en ascension réside en partie dans la capacité qu'a eue la scène rap de la capitale à s'unifier. « Au début des années 2000, y avait de la bisbille entre la Rive-Nord et la Rive-Sud [de Québec] », se souvient-il. « Moi, j'étais un brasseux du nord et je suivais cette vague-là sans trop me poser de questions. Quand je suis sorti de prison en 2009, je suis tombé sur le travail de Saye, un gars du Sud signé sous Explicit. Je le trouvais tellement bon que je suis passé par-dessus ce qui pouvait nous diviser pour collaborer avec lui. J'ai tranquillement aidé à rallier les camps. »


Cet appel à la solidarité n'a pas été entendu à Montréal. Minée par des rivalités importantes entre les quartiers et les gangs criminels qui les surplombent parfois, la scène hip-hop montréalaise est historiquement divisée. « C'est irréaliste de penser qu'un jour, on pourra faire comme à Québec. À l'intérieur même d'un quartier, il y a des affiliations qui empêchent toutes formes d'unité », observe T.K. « Moi, j'essaie de me tenir au-dessus de tout ça, en collaborant avec des gens que j'apprécie, peu importe ce qu'ils font. »

« Ici, les gars sont intéressés aux views, au bling-bling et au paraître. Ils visent le fame et l'argent rapide. Pour eux, avoir une crédibilité dans la rue, c'est plus important que d'avoir un reach dans les médias », croit pour sa part GunDei, également membre du collectif TCB. « Moi, j'essaie d'être plus sérieux que ça. Je sais qu'il y a de l'argent à faire dans le rap et je veux ma part du gâteau. »

GunDei. Photo fournie par l'artiste.

Loin de croire à la possibilité et même à la pertinence d'une solidarité street rap dans la métropole, Manu Militari critique plus sévèrement la scène qui l'a vu grandir.

Selon lui, les objectifs des rappeurs gagneraient à être en phase avec le contexte démographique québécois : « On se compare toujours à des marchés hyper performants comme la France et les States, mais c'est complètement irréaliste. Le Québec, c'est un marché plus petit, et ça se peut très bien que le grand public embarque jamais dans le street rap. Tant pis, c'est pas la fin du monde! Faut pas que tu t'attendes à ce qu'on t'ouvre les portes du système quand tu l'envoies chier constamment dans tes chansons. »

Une éclosion possible?

C'est notamment pour cette raison que Rwo et T.K. tentent une percée en France. Alors que le premier a réussi à soulever l'intérêt de la renommée radio française OKLM et du rappeur Booba, qui a repartagé deux de ses clips sur ses médias sociaux, le deuxième a eu la chance de collaborer avec le rappeur établi Brasco sur Personne, en novembre dernier.


« Ça débloque nulle part ici, alors je mets mon énergie sur la France. Déjà, je constate qu'il se passe quelque chose de plus », observe T.K. « Le Québec n'aura pas le choix de m'accepter quand il va voir que ça bouge ailleurs. »

« En tant que société, le Québec a peur du street rap », poursuit GunDei, mentionnant au passage d'autres artistes du genre qu'il respecte comme Lost et Jackboy. « Mais j'ai l'impression qu'en prenant la business au sérieux, on va finir par changer cette mentalité-là. »

« Un jour ou l'autre, ça va être notre moment », croit également Souldia. « Quand on regarde les récents succès de groupes comme Alaclair Ensemble, c'est impossible de croire qu'il n'y a rien à faire avec le rap au Québec. Le rap roule plus que jamais et, un jour, nos différents univers vont se croiser. On va juste en ressortir plus forts. »

Malgré la négativité exacerbée de son discours, Rwo témoigne lui aussi d'un certain optimiste lorsqu'on lui demande si, un jour, son genre de rap pourra atteindre un public plus large. « C'est à nous de créer un engouement. La balle est dans notre camp », croit-il. « Personnellement, je sais que j'fais pas des chansons faciles pour les oreilles, alors c'est normal que les Québécois prennent du temps à s'adapter à ça. De toute façon, c'est ça ou rien... Le rap, c'est la seule option que j'ai pour m'en sortir légalement. »

Souldia : l'album Sacrifice disponible le 28 octobre, en spectacle à la salle Méduse à Québec le 12 novembre.

Rwo : en spectacle au Bar pub St-Denis à Montréal le 3 novembre.

Manu Militari : le livre Le sourire de Leticia disponible en librairie depuis le 18 octobre.

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