Une chorale de hurleurs métal en première mondiale à Montréal

Des chanteurs qui crient, mais en harmonie.

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07 mai 2019, 4:16pm

Un fantasme déjanté orchestré par Pierre-Luc Senécal sera présenté ce mercredi 8 mai au Gésu. Dix-huit chanteurs et chanteuses métal se produiront sous sa direction dans un projet unique au monde : la pièce, intitulée The Dayking, mêle la poésie de Fortner Anderson, la musique expérimentale contemporaine et le métal.

Même dans ses études de musique jazz et sa maîtrise en musique électronique expérimentale au Cégep de Saint-Laurent, le chef d’orchestre Pierre-Luc Senécal n’a jamais oublié sa passion pour Dying Fœtus, Cryptopsy ou Cannibal Corpse. « Le métal a toujours été là », dit-il. Et l’idée de l’hybrider avec de la musique expérimentale mûrit depuis longtemps. « Je cherchais une idée novatrice et audacieuse pour mélanger mes compétences et influences », explique le chef d’orchestre. En découle un projet plutôt fou : une chorale de growlers.


« J’avais beaucoup d’encouragements et, avant que je m’en rende compte, j’étais rendu à ma cinquième demande de bourse pour faire avancer le projet et j’avais 18 chanteurs devant moi que je devais diriger », raconte Pierre-Luc.

L’origine de ce projet épique

« Ça faisait longtemps que je voulais collaborer avec le poète canadien Fortner Anderson, explique le chef d’orchestre. On prenait un café et je lui parlais de mes différents projets. À un moment, j’ai mentionné que j’étais allé voir un spectacle de métal et que j’avais une idée d’un chœur de growlers, mais je ne pensais pas que ça l’intéresserait. » Mais le poète de soixante ans est emballé par le projet. Pierre-Luc commence alors à travailler à partir de The Dayking, un texte d’Anderson, qui parle notamment de la chute de Troie et d’autres mythes et légendes grecs. « Ce sont des univers sombres, riches et imagés. Musicalement, on est à la croisée des chemins entre musiques de film, électronique et voix métal ».

Diriger un groupe de hurleur et hurleuses

Un des défis du projet : regrouper des frontwomen et frontmen de groupes métal pour les faire travailler en équipe. « Le recrutement s’est fait assez naturellement à partir de quelques contacts que j’avais : en quelques jours j’avais 40 candidatures. » Parmi eux, 18 sont sélectionnés pour le projet final, tous membres de la scène métal montréalaise. « Je cherchais des joueurs d’équipe qui soient bons dans leurs instruments. » On retrouve ainsi des membres de Necrotic Mutation, Valfreya, Fall of Stasis, Deathbringer, Hands of Despair, Basalte ou encore Obsolete Mankind. « C'est la nouveauté et l'originalité du projet qui m'ont attiré », confie Étienne Dufresne, l’un des 18 hurleurs. « Être aux côtés de 17 crieurs et crieuses qui s'époumonent dans une même pièce, c'est une expérience surprenante, ça, c'est sûr! »

Ténors punks et sopranos death métal

Pierre-Luc divise alors ses chanteurs comme dans une chorale classique : sopranos, altos, ténors et basses, mais par style de growl. « On a les ténors et sopranos qui sont plus punk, metalcore et black métal, et thrash. Dans l’alto, c’est plus versatile, on retrouve un peu de tout. Et dans les basses, les chants plus gutturaux comme le brutal death métal. » Le défi principal pour Pierre-Luc : « C’est quelque chose qui n’a jamais été fait ni documenté. On ne savait pas par où commencer, ç’a été un processus intuitif. » Bien entouré de professionnels, le projet prend forme au fil de plus de 40 heures de répétition.

Des partitions pour crieurs

Mais comment est-ce qu’un chef d’orchestre dirige des chanteurs qui crient? Après beaucoup de discussions sur la manière d’écrire la musique, une notation est inventée spécialement pour le projet. « Nous avons créé une partition, sans notes et sans rythme, mais avec des graphiques et blocs de couleur pour les différents types de son, explique Pierre-Luc. On a environ une centaine de variations. » Il a aussi développé une gestuelle pour diriger le chœur. « Je peux par exemple commander des cris dans l’extrême grave de mes basses. » Quand les chefs d’orchestres classiques font monter l’intensité des cuivres, Pierre-Luc fait gronder ses altos thrash métal. Une expérience unique aussi pour les growlers : « J'ai dû développer ma voix, mon souffle et mon endurance pour les besoins de la pièce, raconte Étienne. Tous les chanteurs et chanteuses du choeur seront unanimes : nous avons tous appris à être de meilleurs vocalistes pour les besoins de la pièce. »

Porter un projet extrême vers d’autres publics

Il faut souligner que ce projet hors normes avec des hurlements extrêmes et diaboliques a déjà reçu le soutien de plusieurs institutions publiques dont il faut saluer l’ouverture d’esprit, comme le Conseil des arts du Canada ou le Conseil des arts de Montréal. « Il y a une conscience du potentiel du métal. Ça peut contribuer à sortir le genre de certains préjugés et lui donner plus de crédibilité », pense Pierre-Luc Senécal. Reste à savoir si le public de la musique contemporaine appréciera la pièce de 20 minutes autant qu’un public métal déjà initié aux voix de style growling. « Un spectateur trouvera peut-être la pièce trop primitive, expérimentale et criarde, alors qu'un autre dira que c'est sombre, viscéral et profond, dit Étienne. Quoi que le monde en dise, c'est une pièce unique et poétique qui repousse les limites connues de la musique moderne. »

The Dayking : le Chœur de growlers, c’est le mercredi 8 mai au Gesù. Une campagne de financement a été lancée pour permettre la captation audio et vidéo professionnelle du spectacle.

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