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Comment « l'homme à la hache de la Nouvelle-Orléans » a terrorisé la ville sans finir derrière les barreaux

La légende raconte que les habitants ont essayé d'apaiser la colère du tueur en série avec du jazz, après que ses actions ont coûté la vie de plusieurs épiciers italiens du coin.

par Seth Ferranti
23 mars 2017, 3:00pm

C'est lors d'une discussion avec son frère, il y a près de dix ans, que Miriam C. Davis s'est découvert une obsession pour le plus méticuleux des tueurs en série américains. Contrairement aux monstres modernes, comme le Tueur du Zodiaque, qui terrorisaient la population principalement parce qu'ils semblaient prêts à tuer n'importe qui n'importe quand, ce croque-mitaine avait des victimes toutes désignées : les épiciers italiens.

On suppose que l'homme à la hache de la Nouvelle-Orléans, son surnom le plus courant, a brutalement attaqué une douzaine de personnes entre les années 1910 et 1920, laissant plusieurs morts derrière lui. Son règne de terreur a bénéficié d'un renouveau culturel ces dernières années, le personnage apparaissant dans la troisième saison d' American Horror Story, dans le roman graphique de Rick Geary, The Terrible Axe-Man of New Orleans, ou, de manière plus fictive, dans le roman The Axeman Jazz, de Ray Celestin. Mais l'auteur-compositeur J.J. Davilla a été le premier à participer à la popularisation de ses crimes en 1919, en écrivant la chanson « The Mysterious Axeman's Jazz (Don't Scare Me Papa) ». À une époque où les attaques sur les immigrés et leurs descendants étaient monnaie courante aux États-Unis, la cruauté de l'homme à la hache est rapidement entrée dans la légende.

Dans son nouveau roman The Axeman of New Orleans: The True Story, Miriam Davis essaie de passer outre l'image du tueur dans la culture populaire pour se concentrer sur les détails de l'affaire (que la police n'a jamais résolue). Je l'ai récemment rencontrée pour comprendre comment ces meurtres ont terrorisé les habitants de la ville, pourquoi certains résidents écoutaient du jazz à pleine volume dans l'espoir d'éviter le courroux du tueur, et si la Mafia avait joué un rôle dans cet épouvantable fait divers américain.

VICE : Quand l'homme à la hache a-t-il fait sa première apparition à la Nouvelle-Orléans ?
Miriam C. Davis : Bien que les attaques aient commencé à l'automne 1910, ce n'est qu'en juin 1911 qu'une a été fatale et a entraîné la mort de Joe Davi. Après ça, l'homme à la hache (ou le « fendeur », comme on l'appelait entre 1910 et 1911) a disparu pendant six ans. C'est à son retour qu'il a totalement terrorisé la Nouvelle-Orléans : ça a commencé par le meurtre des Maggio en mai 1918 et ça s'est terminé en mars 1919 par l'attaque brutale de Charlie et Rose Cortimiglia et le meurtre de leur jeune fille, Mary.

Comme nous étions en Nouvelle-Orléans, le jazz a joué un rôle dans la croyance populaire dès le début, n'est-ce pas ?
Le 16 mars, à peine une semaine après l'attaque de la famille Cortimiglia, le journal The Times-Picayune a publié une lettre soi-disant écrite par l'homme à la hache. S'y décrivant comme « un démon cruel sorti d'un enfer brûlant » et un féru de jazz, il écrivait également que le mardi suivant, dans la nuit, il déambulerait dans la ville à la recherche de sa prochaine victime et que tous les habitants écoutant du jazz seraient en sécurité. Dans son roman Ready to Hang, Robert Tallant a écrit que cette nuit-là « semble avoir été la plus bruyante et la plus désopilante de l'histoire de la Nouvelle-Orléans. » Des sources contemporaines précisent que même si certains ont passé la nuit à faire la fête en écoutant du jazz et même si les plus superstitieux étaient réellement effrayés, la plupart des gens n'ont pas tenu compte de la lettre. Personne n'a été attaqué cette nuit-là.

Cela a-t-il été compliqué de séparer les faits de la fiction pour ce livre, compte tenu de l'ampleur que les légendes urbaines ont pris à l'époque et des décennies qui se sont écoulées depuis ?
D'une certaine manière, ça a été étonnamment simple ; je ne me suis pas fiée au roman de Robert Tallant, qui mélangeait des extraits d'articles de journaux sur lesquels il avait réussi à mettre la main et ce que je soupçonne être des histoires transmises de génération en génération. Je suis retournée aux sources originelles de l'histoire, ou en tout cas j'ai essayé de m'en rapprocher autant que faire se peut : j'ai étudié tous les articles de journaux (la Nouvelle-Orléans avait au moins trois ou quatre quotidiens différents à l'époque), les archives de la police concernant les homicides, les procès-verbaux d'arrestation, les rapports d'autopsie, les rapports de recensement, les fiches de conscription, les avis de décès et de mariages, ainsi que la retranscription en trois volumes d'un cas passé en appel devant la Cour Suprême de Louisiane.

En même temps, j'essayais de retrouver tout ce qui avait été écrit sur l'homme à la hache ou les Italiens en Nouvelle-Orléans, y compris un grand nombre de thèses et de dissertations jamais publiées, dans l'espoir que cela résoudrait l'affaire. Il était parfois compliqué de vérifier les détails, particulièrement lorsque les articles se contredisaient d'un journal à l'autre. Pour les aspects les plus importants des crimes, j'ai cherché à trouver des points communs entre les sources principales, comme les journaux et les rapports d'homicides ; cependant il m'a parfois fallu faire des choix quant à ce qui me paraissait le plus plausible, pour que mon récit ait du sens.

Quel était son mode opératoire ? Qu'est-ce qui le motivait ?
La première attaque de l'homme à la hache était presque hésitante. La seconde, sur les Rissetto, était bien pire, mais il lui a fallu trois tentatives avant qu'il ne parvienne à tuer sa première victime, l'épicier Joe Davi. Et ce meurtre a été particulièrement sadique. Joe a été frappé au visage par un objet qu'on suppose être un couperet de boucher, et son cerveau sortait littéralement de son crâne. L'agression a été si brutale que la force des coups a plié le matelas de la victime. Lorsque le tueur est revenu à la Nouvelle-Orléans après six ans d'absence, son deuxième lot de victimes a été la famille Maggio, en mai 1918.

Avec Joe Maggio, l'homme à la hache est presque tombé dans l'excès. Il l'a frappé à plusieurs reprises avec une hache, lui fracturant le crâne avant de lui trancher la gorge … Catherine, la femme de Joe, a également eu la gorge tranchée et elle s'est noyée dans son propre sang. Après ça, l'homme à la hache a toujours laissé au moins une personne morte ou mourante dans son sillage, frappant sa ou ses victime(s) à la tête et au visage avec une hache.

Dans votre livre, vous précisez qu'il a été compliqué de démêler les meurtres commis par l'homme à la hache de ceux commis par le crime organisé. Pourtant, assassiner au hasard des gens à coups de hache ne me semble pas vraiment être le mode opératoire de la Mafia.
Comme je l'explique dans mon livre, plusieurs meurtres attribués à l'homme à la hache ont probablement été commis par des criminels italiens. À l'époque, il n'y avait pas de « Mafia » à la Nouvelle-Orléans, en tout cas pas de la même manière qu'aujourd'hui : il s'agissait d'une organisation criminelle peu sophistiquée et à vrai dire peu organisée, bien que beaucoup d'habitants pensassent qu'une véritable Mafia existait. La « Mano Nera », une méthode d'extorsion particulièrement utilisée par les immigrés italiens et perpétuée par divers gangs, était courante.

Il y avait probablement des vendettas entre différents groupes d'Italiens qui préféraient régler leurs différends sans impliquer la police. Je pense que les meurtres de Tony Sciambra et sa femme, et celui de Mike Pepitone, semblent plus logiques dans ce contexte. Le crime organisé italien, ou la « Mafia », si vous préférez ce terme, avait l'habitude de régler ses problèmes avec des pistolets ou des bombes, pas des haches. Pepitone, malgré ce qu'a écrit Robert Tallant, n'a pas été tué avec une hache. Et les gangsters italiens de la Nouvelle-Orléans ne s'en prenaient généralement pas aux femmes et aux enfants. On a accidentellement tiré sur Mary Sciambra mais son mari, Tony, a été abattu intentionnellement.

Cependant, ce tueur ne s'en prenait qu'à une partie spécifique de la population : les épiciers italiens ?
Je pense qu'il est important de comprendre la situation sociale des Italiens dans la Nouvelle-Orléans du début du XXe siècle : à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les Italiens (dont environ 80 % étaient siciliens) ont immigré en Louisiane et au Mississippi pour travailler dans les champs de coton et de cannes à sucre. Ils ne se sont pas très bien adaptés à cette séparation entre les blancs et les noirs qui existait dans le sud ségrégationniste : ils n'étaient pas noirs, mais n'étaient pas non plus considérés comme blancs. La plupart n'étaient pas satisfaits de leur travail ouvrier. Ces immigrés avaient tendance à travailler très dur, à vivre de peu, à épargner le moindre sou et à monter leur propre commerce aussi vite que possible, commençant souvent en tant que marchand ambulant ou vendeur de fruits.

À l'époque des crimes de l'homme à la hache, entre 1910 et 1919, les épiciers italiens étaient en train de s'assurer la mainmise sur toutes les épiceries de la Nouvelle-Orléans. Certains s'en sortaient encore mieux, comme Antonio Monteleone, un immigré sicilien qui devint un des hommes les plus riches de la ville. Je pense que les crimes commis par l'homme à la hache ont pu être ceux d'un ouvrier natif des États-Unis, blanc (des témoins oculaires l'ont confirmé), qui en voulait probablement aux Italiens (par jalousie ou par peur) de quitter le travail à la journée pour devenir de petits hommes d'affaire. Ou bien ils ont pu être l'œuvre d'un cambrioleur placé derrière les barreaux par un épicier italien. Ce que nous savons, c'est qu'il était blanc et qu'il s'en prenait aux épiciers italiens.

Est-ce que certaines victimes s'éloignent de la « victime type », l'épicier italien ?
Dans mon livre, j'explique que si l'on regarde de plus près les détails de certaines attaques (les cas de Louis Besumer et Harriet Lowe, ainsi que Mary Schneider et Sarah Laumann), elles n'ont absolument pas été perpétrées par l'homme à la hache. Elles ne correspondent pas à son mode opératoire. L'incident entre Besumer et Lowe ressemble plus à un cas de violence conjugale, et les agressions des jeunes femmes semblent être le résultat de cambriolages interrompus.

Pour conclure, j'aimerais en savoir plus sur votre intérêt pour les tueurs en série. Je suis fasciné par eux, et il semblerait qu'une nouvelle série ou un nouveau film sur le sujet sort tous les mois. Qu'est-ce qui rend des êtres si abjects aussi captivants ?
La réponse réside en partie dans le fait que quelqu'un à l'air si ordinaire puisse être un monstre à l'intérieur. Au départ, j'étais fascinée par Ted Bundy car je le voyais comme ce type qui menait une vie tout ce qu'il y a de plus normale tout en ayant une identité secrète de tueur. De ce que j'ai appris au cours de mes recherches sur les tueurs en séries, en creusant un peu on se rend vite compte qu'ils ne sont pas si normaux. Par exemple, Ted Bundy avait un passé de petit escroc.

Le tueur BTK (« Bind, Torture and Kill », ou « ligoter, torturer et tuer », en français), responsable de la mort de dix personnes en 17 ans, s'est révélé être Dennis Rader : père de famille, employé municipal et président du conseil des églises. Pourtant, John Douglas, un profileur du FBI à la retraite, a dans l'idée que la femme de Rader avait dû remarquer des choses inhabituelles chez son mari ; il pense que si la police avait dévoilé des informations quant aux probables traits caractéristiques du tueur BTK, sa femme ou d'autres membres de sa famille auraient pu faire le rapprochement. Le criminologue Scott Bonn affirme que les médias embellissent l'image des tueurs en série dans des films tels que Le Silence des Agneaux. Il pense également que la société « présente (le tueur en série) comme un monstre pour comprendre la nature inexplicable de ses crimes. »

Il y a une part de vérité dans tout cela, mais je pense que les êtres humains sont surtout fascinés par le mal.

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