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Les ITSS : est-ce qu’on capote pour rien?

«Ces infections ont toujours été présentes, elles sont souvent asymptomatiques, facilement détectables et tout aussi traitables. Il serait peut-être temps d’accepter que, comme le sexe, les ITSS font partie de la vie.»

Alors qu'Éli C. Lafleur avoue à un de ses partenaires potentiels qu'elle a attrapé l'herpès génital (VHS-2), le prétendant lui explique qu'il est « un garçon propre » et qu'il préférerait rester ami. Ils ne le deviendront pas. Depuis son diagnostic, Éli essaie d'en rire avec son entourage, mais elle a surtout droit à des réactions sérieuses et consternées; elle veut en parler ouvertement, mais fait face à un certain jugement.

Elle s'est ensuite protégée avec la plupart de ses partenaires. « Il y a une fois où je ne l'ai pas dit à la personne, mais je n'ai pas eu de ses nouvelles. Beaucoup de gens n'en parlent pas. J'ai regretté de pas en avoir parlé, mais je pense que je me sentais un peu faible, j'avais besoin de me sentir aimée pis de me faire fourrer. »

Une étude publiée dans l' International Journal of Sexual Health en 2014 conclut que nous jugeons de façon beaucoup plus négative les comportements à risque lorsqu'ils sont sexuels qu'en d'autres circonstances. Les répondants semblent craindre davantage d'attraper une ITSS que le H1N1. Ils jugent plus négativement une personne ayant contracté la chlamydia qu'une autre ayant contracté la grippe aviaire. Chaque année, les agences de santé du gouvernement nous avertissent de la progression des ITSS et des messages destinés aux jeunes cherchent à tout prix à leur faire comprendre les dangers de ces infections. Le message véhiculé dans cette publicité du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec résume bien l'appréhension : une partie de plaisir insouciante et vous risquez de vous retrouver devant un professionnel de la santé. Le plaisir ne vaut pas la peine.

Or, si les ITSS jouent le rôle médical du rouge à lèvres sur le col de chemise des partenaires infidèles, leur potentiel malveillant s'arrête bien souvent là. Ces infections ont toujours été présentes, elles sont souvent asymptomatiques, facilement détectables et tout aussi traitables. Il serait peut-être temps d'accepter que, comme le sexe, les ITSS font partie de la vie.

Bonne nouvelle : on compte de plus en plus d'ITSS!

En 2015 au Québec, on comptait 31 000 infections d'ITSS, avec la chlamydia et la gonorrhée en tête du palmarès des maladies à déclaration obligatoire, ces intoxications, infections ou maladies diagnostiquées par un médecin ou confirmées par un laboratoire qui doivent être obligatoirement déclarées aux autorités de santé publique (MADO). Le VIH, la syphilis et l'hépatite C sont également dans la liste d'infections affligeant les Québécois, mais elles touchent surtout des populations ciblées, à savoir les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HARSAH, dans le jargon médical) ou des utilisateurs de drogue par injection (UDI).

Le virus du papillome humain (VPH), avec ses centaines de variations et ses dizaines d'incarnations potentiellement cancéreuses, n'est pas une MADO, bien que les trois quarts d'entre nous risquent de le contracter durant notre vie (souvent, l'infection asymptomatique disparaîtra toute seule). De 20 à 30 % des adultes sont infectés par le virus de l'herpès simplex de type-2, comme Éli, et jusqu'à 80 % par le VHS de type-1, ou feu sauvage (le VHS-1 et le VHS-2 ne sont pas des MADO).

Si les chiffres ne cessent de grimper, c'est que les nouvelles méthodes de détection se sont améliorées de façon significative. Les tests d'amplification des acides nucléiques (les tests d'urine, qui permettent de détecter la présence ou non de certaines infections) sont faciles, rapides et efficaces. Souvent, si un patient demande un test de détection pour la chlamydia, le laboratoire effectuera simultanément un test de dépistage de la gonorrhée. Résultat : de plus en plus de Québécois se font tester et de plus en plus de tests s'avèrent positifs. On pourrait parler d'une épidémie de responsabilisation sexuelle.

À la recherche du risque zéro

Il est difficile d'éliminer totalement le risque de transmission d'une ITSS, entre autres parce que le VPH se propage par contact cutané, et que certains comportements répandus (comme le sexe oral sans préservatif) présentent également leurs lots de risque. Somme toute, un risque apparaît au moment où l'échange dépasse la poignée de main.

Pour Joanne Otis, professeure au département de sexologie de l'UQAM, le dépistage est au cœur de la gestion du risque : « À l'heure actuelle, le dépistage est la stratégie centrale des efforts de prévention. Il faut que les gens connaissent leur statut sérologique. Quelqu'un qui connaît son statut négocie sa vie sexuelle en pleine connaissance de cause. S'occuper de sa santé sexuelle, c'est se faire suivre, et accepter que ça [une ITSS] puisse arriver. »

Certains préconisent d'emblée une approche plus monastique : dans une vidéo informative diffusée par la clinique l'Actuel, on suggère carrément l'abstinence comme première option de protection. Pourquoi un tel niveau de prudence? Les garderies et les bureaux sont-ils boycottés lors des saisons fortes en grippes ou gastros?

Selon Nicholas King, professeur agrégé à McGill et expert en politique de santé publique, on ne traite pas si différemment les ITSS des autres afflictions médicales : « Pour chaque risque de la santé — la cigarette, les ITSS, la conduite automobile —, il y a des façons différentes de diminuer le risque. Ça inclut l'abstinence et la prohibition d'un côté, et d'un autre côté on a la réduction des méfaits. Avec les ITSS, certains peuvent recommander l'abstinence (quoiqu'ils sont rares chez les médecins et les professionnels de la santé), alors que d'autres vont surtout recommander de se protéger pour limiter l'exposition potentielle. Avec l'alcool et les substances, on peut favoriser l'abstinence ou la prohibition (les A.A., la loi, l'interdiction de vente aux mineurs), alors que d'autres vont conseiller de limiter les méfaits (comme les wet houses ou les campagnes qui encouragent la modération). »

« L'approche utilisée par le gouvernement, c'est la peur », explique Noémie Audet, sexologue indépendante qui offre des ateliers au primaire et au secondaire. « Le focus est mis là-dessus. Je préfère mettre l'emphase sur la prévention et la responsabilisation. Je n'aborde jamais les symptômes, parce que c'est souvent asymptomatique, et ça sert à faire peur. La peur fonctionne à court terme, mais pas à moyen ou long terme. »

Un sondage britannique montre effectivement qu'en matière d'ITSS, on a souvent conscience du risque, mais que ça n'affecte pas substantiellement notre comportement. Selon le sondage, 16 % des femmes au-dessus de 30 ans avouent prendre plus de risques alors qu'elles vieillissent. Les femmes de 30 à 40 ans courent le plus de chance d'attraper une ITSS. En voyage, une femme sur 10 avoue avoir du sexe sans protection. En gros, face aux messages de dangers, on n'adapte pas nos comportements, mais on se culpabilise après coup.

Johanne Otis attribue cette approche au fait que les professionnels qui nous parlent des ITSS sont ceux qui essaient de les guérir et les éradiquer. « Leur rôle c'est d'essayer de réduire les transmissions et diminuer les épidémies. Les seuls acteurs qui ont un discours, ce sont des médecins, des gens qui mettent des politiques pour les contrôler. Ça explique pourquoi la couleur des ITSS est monochrome, parce que le discours vient des gens qui déploient les efforts de réduction. »

Vous avez une ITSS : ne rédigez pas votre testament tout de suite

Un programme de vaccination en quatrième année du primaire est voué à éliminer le risque de propagation de 9 types particuliers de VPH, et s'avère d'une grande efficacité. La vaccination contre l'Hépatite B est toute aussi efficace dans sa prévention de la maladie, à peu près éradiquée grâce au programme de vaccination scolaire.

La chlamydia se traite facilement avec des antibiotiques. Dernièrement, la gonorrhée a présenté des complications en matière de traitement, puisque l'infection résiste aux antibiotiques (un phénomène répandu), mais un cocktail d'antibiotiques a récemment permis de lutter efficacement contre la gonorrhée, alors que ce même cocktail lutte simultanément contre la chlamydia. Les antibiotiques pour traiter la syphilis sont également très efficaces, quoique douloureux.

On ne guérit pas l'herpès génital, mais on peut en réduire les crises et ainsi diminuer les risques de contamination. « Au début, c'est difficile d'accepter que t'es porteur de ça », explique Éli. « T'as des boutons rouges purulents, et ça fait mal, mais il y a des pilules que tu peux prendre pour le picotement au niveau des hanches. Tu peux limiter la crise, tu peux la prendre en moyenne dose à tous les jours, un peu comme la trithérapie, pour contrôler le virus. » Être porteur, ça ne veut pas dire qu'on va transmettre l'infection systématiquement à tous ses partenaires. Et en dehors des crises, pas de symptômes.

Souvent, les complications liées aux ITSS surviennent lorsqu'il n'y a pas de traitement. Si une chlamydia n'est pas traitée, l'infection peut entraîner la maladie pelvienne inflammatoire, l'infertilité (causée également par l'obésité, le tabagisme et la consommation d'alcool), des douleurs chroniques dans le bas du ventre, une grossesse ectopique (également causée par le tabagisme et certains contraceptifs), des douleurs aux testicules et une prostatite. Règle générale, la détection rapide mène à une rémission complète.

Questions de communauté

« L'association entre sexualité et mort dans l'imaginaire, ça se fait surtout auprès de certaines populations, surtout les hommes gais un peu plus âgés, qui ont vécu les premières années ravageuses du VIH », explique Joanne Otis. « Mais chez les plus jeunes avec qui je parle, on ne sent plus du tout cette menace-là. »

La sexologue Noémie Audet donne des ateliers dans des écoles primaires et secondaires depuis sept ans maintenant, et elle témoigne de certaines préconceptions des éléments les plus jeunes de notre société. « En 2017, beaucoup de jeunes pensent qu'on peut guérir du VIH-SIDA, que le vaccin VPH t'enlève toutes les chances de développer le cancer de l'utérus. Il faut remettre les choses en perspective, oui il y a un avantage à la vaccination, mais on n'est jamais vraiment totalement protégé . »

Alors qu'on sait que personne n'est à l'abri du VIH, le virus touche surtout les HARSAH (à titre de 53 % des infections) et les UDI (18 %). La moitié des femmes touchées par le VIH ont contracté le virus dans une zone particulièrement affectée par l'épidémie (principalement de pays de l'Afrique subsaharienne et des Caraïbes).

Alors que les HARSAH représentent au plus 5 à 10 % de la population, ils représentent la majorité des cas d'infection du VIH, de la syphilis et de la lymphogranulomatose vénérienne (LVG), ainsi qu'une proportion très importante des cas de gonorrhée. Pourquoi ne pas faire davantage de liens entre pratiques précises et risques encourus?

Il est toujours impossible de traiter le VIH (quoique de nouvelles expériences donnent espoir en matière de traitement), mais il est possible de maintenir une qualité de vie en portant le virus. Un traitement efficace peut nous rendre « indétectables » et limiter ainsi le potentiel d'infection des autres partenaires.

Pour Nicholas King, on est encore toutefois très loin d'une hypothétique victoire contre le virus. « Le VIH-SIDA est encore synonyme de mort pour bon nombre de gens. Plus d'un million de personnes en meurent chaque année dans le monde. »

Selon l'Agence de la santé publique du Canada, « depuis 1996, la base canadienne de données sur la mortalité montre que le nombre de décès annuels attribuables à une infection au VIH est en déclin. Le plus faible nombre de décès déclarés attribuables à une infection au VIH (303) a été enregistré en 2011 (les données disponibles les plus récentes) ».

« Et même si ce n'était plus un problème mortel, il ne faut pas en minimiser l'impact, rappelle Nicholas King. Vivre avec le VIH-SIDA, ça veut dire prendre des médicaments toute sa vie, et avoir plus de chance de tomber malade. »

On a décrié dans les dernières années le retour en force de la syphilis. Il s'agissait de moins de 600 cas, et près de 90 % touchaient surtout des HARSAH. L'infection (stabilisée depuis quelques années) est détectable avec un test sanguin, et facilement traitable. Quant à l'hépatite C, il s'agit d'un problème qui touche surtout les utilisateurs de drogues par injection, et à part simplifier la vie pour les professionnels de la santé qui ont recours à des méthodes d'analyses et de traitements similaires, on pourrait se demander pourquoi on l'inclut dans le lot des infections transmises sexuellement, si 70 à 80 % des infections sont liées à des problèmes d'injection.

Et de mentalités

Selon la sexologue Noémie Audet, notre rapport craintif à la sexualité relèverait d'un héritage éducatif : « Passer par la peur et tous les aspects négatifs de la sexualité, c'est un relent du programme FPS, qui était excellent », explique-t-elle, mais, faute de temps et de ressources, « les professeurs devaient mettre la hache sur certains thèmes. J'ai l'impression que les profs faisaient le choix d'aborder les sujets les plus évidents, ceux qui font le plus peur ».

« À force de leur parler de la technique, de comment se protéger, on finit par leur donner des cours techniques sur la sexualité. »