Arrêtez d’appeler ça de la « musique du monde »
Photo : Comme un grand
Musique

Arrêtez d’appeler ça de la « musique du monde »

En marge de la sortie de la mixtape SMS: location Vol 1, on fait le point avec le collectif Moonshine sur l’avenir de la diversité musicale au Québec.
06 décembre 2017, 7:00pm

Difficile de parler de la nightlife montréalaise sans mentionner la place importante qu’occupe le collectif Moonshine. Connu pour la création d’un des plus gros événements nocturne en ville, c’est au rythme des pleines lunes que le regroupement d’artistes s’est imposé comme figure inclusive d’une scène peu reconnue pour sa diversité.

En plus des soirées, le label diffuse depuis un an ses productions sous sa propre bannière et s’est imposé radicalement il y a quelques jours avec la sortie de sa première mixtape SMS: location Vol 1, composée de chansons originales enregistrées par certains artistes de la famille Moonshine dont Oonga, Jaymie Silk, Odile Myrtil, ABAKOS et Kae Sun.

VICE a profité de cette sortie pour s’entretenir avec Coltan, Pierre Kwenders et Boycott, tous membres du collectif, et faire le point sur l’avenir de la diversité musicale au Québec.

VICE : Il semble que SMS: location vol 1 reflète l’identité cosmopolite de Moonshine. Pouvez-vous expliquer comment vous êtes arrivés à transposer cette essence dans la mixtape ?

Pierre Kwenders : Essentiellement, ce qui constitue l’ADN de Moonshine, c’est l’esprit familial qui nous unit. On est simplement un regroupement d’amis et d’artistes de différents talents qui se rassemblent une fois dans le mois pour proposer une soirée atypique, sans discrimination ni barrières. C’est exactement cet état d’esprit qu’on a tenté de transposer dans la mixtape. On est allé chercher des gens avec qui on a l’habitude de collaborer, tant pour les beatmakers et chanteurs que les artistes en charge du visuel et du artwork. SMS: location Vol 1 est en quelque sorte notre façon de redonner à la rue ce que la rue nous a donné. On veut la remercier pour ces trois années d’appui en lui offrant ce projet gratuitement.

Et, pourquoi une mixtape plutôt qu’un autre format?
Coltan : Parce que c’est une forme qui représente bien l’esprit collaboratif de notre collectif, étant nous-mêmes un mélange de plusieurs artistes aux influences diverses. C’est aussi une référence à l’époque de diffusion musicale un peu bootleg du début des années 2000, où la musique se transmettait physiquement à travers des mixtapes. Aujourd’hui, on a choisi d’opter pour une alternative plus moderne. C’est tout simple, t’envoies le SMS et puis voilà, tu peux la télécharger et en faire ce que tu veux.

En matière de musicalité, quelles sont les influences qui se retrouvent sur votre projet?
PK : Tout le processus créatif s’est déterminé à travers nos différentes collaborations qui oscillent entre sonorités électroniques et rythmes africains. Au départ, on a rassemblé les beats de Oonga et Jaymie [Silk], puis de façon assez intuitive, on s’est concertés pour savoir qui on voyait collaborer ensemble. Sur Wallz Down, par exemple, on a proposé le beat à Odile [Myrtil], une artiste qui s’accordait parfaitement avec notre vision dreamy et mélancolique de la chanson. Bien entendu, pour ceux qui nous connaissent, les différentes influences qui se retrouvent sur SMS: location Vol 1 sont présentes dans toutes nos soirées. On aime passer d’un univers à l’autre et faire voyager le public à travers ce même fil conducteur qu’est l’afrobeat.

Les sonorités afros rythment de plus en plus de productions populaires. On pense par exemple à des singles de Wizkid, Drake ou Booba. Pensez-vous que c’est un genre qui tend à se démocratiser?
Coltan : Oui, c’est un raz-de-marée qui a récemment pénétré l’industrie entre autres grâce aux Africains de première et deuxième génération vivant en Occident. Le genre émerge d’un mélange entre plusieurs influences et contacts entre différentes cultures. Je pense que même le Québec n’aura pas le choix d’entrer dans la vague à un moment ou à un autre. La culture africaine est beaucoup plus que des tam-tams et des masques, et je dis ça sans jugement, mais elle a aussi la capacité d’évoluer de différentes manières et de s’hybrider à bien d’autres styles.

Avez-vous l’impression que le Québec tarde à accorder de l’importance à la promotion d’une scène musicale plus diversifiée?
Boycott : Parfois, on a l’impression d’évoluer en présence de deux cultures parallèles, celle un peu plus « mainstream » présentée par les médias traditionnels et celle qui évolue sous les radars médiatiques et qui abrite des artistes et des collectifs tels que le nôtre. Bien que les artistes comme Pierre Kwenders arrivent à obtenir une forme de couverture médiatique, ils sont plus souvent présentés comme le visage de la « diversité » que comme des artistes à part entière. C’est un peu cliché et on aimerait que les frontières se fondent davantage.

Coltan : À Montréal par exemple, il y a musicalement parlant énormément de choses qui se passent sous nos yeux, je fais entre autres référence à des coins comme Cartierville qui bouillonnent de jeunes prêts à se faire entendre. Personnellement, je pense que le réel problème est que les cinq dernières années d’Instagram ont à mon sens montré davantage de créativité et de diversité que les canaux traditionnels. Il y a énormément de bonne musique qui se crée ici, le talent est là et c’est dommage que l’attention se dirige uniquement vers un certain type de créneaux. Le plus ironique, c’est que des magazines de renommée internationale rédigent des critiques éloquentes au sujet des producteurs montréalais alors que personne n’en parle ici.

Photo : Comme un grand

PK : Dans mon expérience, j’ai été témoin de peu de diversité au cours de ma carrière. Je ne peux plus compter les fois où je me suis retrouvé le seul black à des événements… C’est cette solitude qui est dérangeante, mais j’ai de l’espoir et j’ai de plus en plus envie que ça change. Pour ce faire, il faut encourager les plateformes de diffusion indépendantes qui opèrent sans filtre.

Et selon vous, quels sont les obstacles que rencontre un artiste issu de cette « diversité culturelle » lorsqu’il tente de pénétrer notre industrie musicale?
Coltan : Au Québec, le principal problème est que les artistes issus de la diversité manquent d’un cercle professionnel ou en bon français d’un « support system » équivalent à celui des auteurs-compositeurs-interprètes francophones supportés par notre industrie du disque. Cette dernière étant extrêmement fermée à l’idée de diversifier son offre, il devient difficile pour ceux provenant de réseaux parallèles de trouver des individus prêts à investir et croire en ce qu’ils font.

Boycott : Beaucoup de gens ici se complaisent du haut de leur tour d’ivoire. Ils sont bien et sont confortables, ils se supportent mutuellement et ne permettent pas aux scènes différentes d’émerger. Cela étant dit, on ne peut pas dire que ça nous dérange… Pour notre part, on a déjà accompli beaucoup et l’attention médiatique de l’industrie n’a pas une grande importance à nos yeux.

Que pensez-vous de l’étiquette « musique du monde » dans laquelle plusieurs artistes issus de la diversité sont souvent répertoriés?
Coltan : Personnellement, je pense que le terme est désuet. Bien qu’il ait eu raison d’exister à une certaine époque pour la création d’une certaine scène.

PK : Ça me fait bien rire lorsque je vais dans un magasin grande surface et que je retrouve mon album à côté d’un CD de musique classique indienne. En vérité, c’est une espèce de catégorie fourre-tout.

À votre avis, quels artistes locaux mériteraient davantage de reconnaissance de la part de nos médias?
Coltan : Je ne peux pas répondre à cette question sans soulever l’exemple de producteurs comme Kaytranada ou Lunice. Deux artistes montréalais qui ont connu une ascension fulgurante au cours des dernières années et qui se produisent un peu partout dans le monde. Ça fait un bail qu’ils collaborent avec de grands noms de l’industrie comme Chance the Rapper et Azealia Banks, mais sont encore sous-représentés au Québec. Quand des plateformes de diffusion comme Apple Music et Spotify affichent des millions d’écoutes sur des titres d’ici, comment expliquer le fait que leurs chansons ne jouent pas à la radio? Si son rôle comme instrument de promotion est de promouvoir ce qui se passe localement, on a de sérieuses questions à se poser sur l’état de la programmation actuelle.

Photo : Vinoth Varatharajan

Et pour terminer sur une bonne note, à quoi est-ce qu’on peut s’attendre de la part de Moonshine en 2018?
Coltan : C’est en 2018 que les choses se passent! On a une prophétie au sein du collectif qu’on appelle espoir 2018. Il y aura évidemment encore nos événements, plusieurs sorties et on discute même de l’idée de produire une publication papier. Mais principalement, c’est l’année où l’on veut aller à la rencontre de collectifs aux activités similaires qui pensent comme nous et partagent la même authenticité à l’étranger. La planète est grande vous savez, entremêlons-nous et mélangeons-nous, car c’est de ces contacts que découle la meilleure musique.

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