Photo

C'est de l'eau

Une étude photographique de la ressource la plus vitale de notre planète.

par Photos : Mustafah Abdulaziz. Texte : Grey Hutton
01 juin 2016, 12:00pm


Rivière Río Paraguay, Cáceres, Mato Grosso, Brésil, 2015. Toutes les photos : Mustafah Abdulaziz

En 2011, le photographe américain Mustafah Abdulaziz s'est demandé comment les différentes cultures percevaient et exploitaient l'eau, et a effectué des recherches sur les défis que pose la préservation de la ressource la plus vitale de notre planète. Un an plus tard, il a commencé à voyager à travers le monde pour photographier des histoires qui lui semblaient pertinentes. Aujourd'hui, son travail couvre huit pays sur quatre continents, et est soutenu par Water Aid, Earth Watch, WWF, VSCO et l'ONU.

Les images frappantes d'Abdulaziz présentent la fragilité de la vie, mais surtout, elles reflètent la façon dont nos comportements affectent la qualité de vie collective.

VICE : Votre travail s'étend sur huit pays, mais commençons par la Chine et l'Inde. D'après vous, pourquoi les photos de ces deux endroits fonctionnent-elles aussi bien ensemble?
Mustafah Abdulaziz
: Dans les deux pays, j'ai suivi une rivière – le Gange et le Yangzi Jiang. Cela m'a permis d'avoir un aperçu des comportements des gens envers les ressources hydriques – que ce soit en rapport avec la religion, l'industrie locale, la transportation ou l'urbanisation. C'est le sujet même du projet : comment nous interagissons avec l'eau, peu importe notre ethnie ou notre pays. Il y avait des comportements récurrents très intéressants à analyser.

Quels étaient ces comportements?
Les êtres humains considèrent généralement l'eau comme une partie intégrante de leur environnement. Mais ils voient aussi l'eau comme un objet qui peut être manipulé, utilisé, mesuré et contrôlé. La manière dont nous contrôlons cette ressource aussi vaste montre à quel point nous pensons pouvoir utiliser l'environnement – malheureusement, ce comportement est souvent abusif.

L'ampleur de l'exploitation en Chine est énorme. Mais la manière dont les gens interagissent avec l'eau est bien moins ésotérique qu'en Inde. Là-bas, les gens abusent de la rivière, tout en croyant fermement qu'elle est sacrée. Pour moi, la perception de l'eau en Chine tient en une photo – celle de la peinture qui représente le pont de la rivière Yangzi à Nanjing.

Un diorama du pont de la rivière Yangzi Jiang à Nanjing, à côté du vrai pont. Nanjing, Chine, 2015.

L'eau ne figure même pas sur cette image. Ils n'ont même pas pris la peine de la peindre.
Exactement. Je voulais que les spectateurs se rendent compte que les gens ont leur propre vision du Yangzi : les fleurs fraîches, l'idée de réaliser un diorama élaboré qui comprend un petit bateau – ils ont essayé de créer une image inspirante qui finalement est complètement creuse. C'est très représentatif de la fascination des Chinois pour la croissance technologique au détriment de la ressource véritable, qui doit être préservée.

Votre travail le plus récent montre la manière dont les gens se comportent dans des environnements où l'eau n'est pas en jeu.
Je suis fasciné par le banal – comme le fait d'arroser sa pelouse en cas de sécheresse. Ces images peuvent être encore plus puissantes dans un contexte de crise.


Terrain de golf du Classic Club. Palm Desert, Californie, États-Unis, 2015

Faites-vous référence à votre travail en Californie? Cette photo d'un terrain de golf entouré par le désert me reste en tête.
Les terrains de golf sont intéressants car ce sont des endroits où les gens se rencontrent, donc l'accès à l'eau y est toujours facilité. En survolant le terrain de golf en hélicoptère, j'ai pu voir à quel point ce scénario était ridicule. Je suis aussi intéressé par le prosaïsme apparent des pelouses excessives et des fleurs ; cette image est magnifique mais complètement absurde. Je ne vais pas aller toquer à la porte d'une personne et lui demander quelle quantité d'eau elle utilise, parce que ce n'est pas pertinent pour mon projet. Ce qui est important, c'est le fait que les gens pensent que ce n'est pas grave de faire ça. Ce comportement est plus important pour eux que de préserver leur environnement. C'est ce que j'essaye de montrer.

Entre 1990 et 2010, 2,6 milliards de personnes ont gagné l'accès à un point d'eau amélioré. Cela se traduit par un meilleur assainissement, une meilleure alimentation en eau et des puits protégés. Avez-vous pu témoigner de cette évolution?
En 2012, j'étais à Freetown, en Sierra Leone, pendant l'épidémie de choléra. À chaque fois qu'un cas de choléra était rapporté, un groupe de femmes bénévoles devait s'en occuper. C'était des locales qui avaient toute la confiance de leur communauté. Elles savaient aussi quelles mesures prendre en urgence pour prévenir le déclin rapide de la santé collective. C'est un savoir limité mais utile, et je pense que c'est aussi incroyablement efficace – surtout si c'est renforcé par la direction des ONG. C'est important de responsabiliser les communautés : c'est ce qui leur donne la possibilité de faire la différence.

À gauche : La pompe à eau à Osukputu, État de Benue, Nigéria, 2015. À droite : La vieille source d'eau à Osukputu, État de Benue, Nigéria, 2015.

Selon vous, quelle image reflète le plus ce changement positif?
Cette image du Nigéria illustre assez bien cela. C'est une image très simple – on dirait presque une scène de théâtre. Cette pompe à eau fournit de l'eau propre à près de 800 personnes à Osukputu. Cela fait beaucoup de personnes pour une seule source d'eau. Cette image contraste avec la deuxième, l'image de cette source d'eau stagnante et sale qui est loin du village et qui est porteuse de maladies.

Dans toutes ces zones isolées et appauvries, ce sont surtout les femmes et les enfants qui sont chargés de collecter l'eau. Quand les enfants se lèvent tôt pour apporter de l'eau au village, ils arrivent à l'école épuisés. Quand ce sont les femmes qui collectent l'eau, leur capacité à faire d'autres boulots est aussi très limitée.

C'est un cercle vicieux.
C'est vrai. J'ai rencontré une femme en Éthiopie qui était enceinte de huit mois. Elle descendait de la montagne avec une cruche d'eau. Elle en avait besoin pour confectionner de la bière afin de célébrer la naissance de son enfant. C'est le moment le plus important de sa vie, et il fallait qu'elle aille chercher de l'eau, quitte à risquer la vie de son enfant.


Uchiya Nallo, enceinte de huit mois, région de Konso, Éthiopie, 2013

En janvier 2015, le forum économique mondial a annoncé que la crise de l'eau était le risque mondial le plus important— du point de vue de l'impact sur la société. Quels risques mondiaux liés à l'eau comptez-vous analyser prochainement?
Le changement climatique et l'élévation des niveaux de la mer, pour lequel Dhaka au Bangladesh est le point zéro. Il est important d'étudier ce lieu non seulement en raison des inondations et de la dévastation économique – mais aussi parce que cela arrive sans cesse. Je voudrais également étudier l'Australie occidentale et le déclin de l'industrie minérale par rapport à la pénurie d'eau. Perth pourrait devenir une ville fantôme si les problèmes d'eau ne sont pas réglés.

Quel message souhaitez-vous faire passer avec ce projet?
Le but de mon projet est de montrer aux gens que nous sommes indissociables de notre environnement, et que nous devons changer nos comportements. Il faut aussi comprendre que les mêmes problèmes nous affectent tous de la même manière – ce ne sont pas des problèmes qui touchent seulement certaines parties du monde.

En même temps, le monde reste un bel endroit et je veux que les gens soient inspirés par la beauté de ces images – que ça les motive à changer leurs habitudes. Je suis certain que le problème de l'eau peut être résolu.

Bénoué, Nigéria, 2015.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Eau saumâtre, Région de Konso, Éthiopie, 2013.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Cours de prévention sur le choléra, Holy Trinity Primary School, Freetown, Sierra Leone, 2012.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Point d’eau, Kroo Bay, Freetown, Sierra Leone, 2012.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Point d’eau à ciel ouvert, Somalie, 2013.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Piscine improvisée dans un lit de ruisseau asséché. Comté de San Bernardino County, Californie, États-Unis, 2015.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Déforestation, Tangará da Serra, Mato Grosso, Brésil, 2015.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Érosion du sol, Mato Grosso, Brésil, 2015.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Lac Dongting, province du Hunan, Chine, 2015.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Pêche au chalut des algues et des crevettes, Honghu, province du Hubei, Chine, 2015.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Transport de voitures, Yichang, province du Hubei, Chine, 2015.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Travaux d’assainissement, Kanpur, Inde, 2014.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Restes de ponts flottants de la Kumbh Mela, Allahabad, Inde, 2013.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Crâne humain sur les rives du Gange, Patna, Inde, 2013.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Construction d’un pont sur un affluent du Gange, Bihar, Inde, 2013.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Eau polluée, Jana, Kanpur, Inde, 2014.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'

Le lit du Gange, près du barrage, Kanpur, Inde, 2014.
Mustafah Abdulaziz – 'Water Stories'