Harcelée par des trolls, une bédéiste trans est forcée de déménager

« Mon quotidien, c’est surtout des menaces de mort, des incitations au suicide... »

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mai 18 2017, 4:00pm

Dans un racoin pas si caché de l'internet, sur ces forums où foisonnent les mèmes violents et les propos haineux, des pages entières sont consacrées à démolir le travail de la bédéiste Sophie Labelle.

Appréciée par ses fans pour ses planches intimistes qui explorent la réalité des personnes trans, la Montréalaise de 29 ans a été repérée par une communauté de trolls qui s'infiltrent maintenant dans presque toutes les sphères de sa vie.

« Mon quotidien, c'est surtout des menaces de mort, des incitations au suicide, beaucoup de références à l'Holocauste et des trucs eugénistes comme ça, où au nom de la pureté de la race humaine on devrait tuer toutes les personnes trans », énumère-t-elle.

Sur Facebook mercredi, elle faisait part du dernier développement de cette saga qui dure depuis maintenant plus de trois ans.

« La page de ma bande dessinée en ligne, Assignée Garçon BD, est présentement hors ligne puisqu'elle a été piratée durant la nuit, a-t-elle écrit. Après avoir reçu plusieurs milliers de menaces de mort durant les derniers jours, mon adresse a été publiée sur plusieurs forums durant la nuit. Je suis présentement en sécurité et mon colocataire et moi aurons déménagé d'ici la fin de la semaine. »

Le lancement de sa nouvelle BD à Halifax, qui devait coïncider avec la Journée internationale contre l'homophobie, la biphobie et la transphobie, a aussi été reporté, car l'établissement qui l'accueillait avait reçu trop de menaces.

« Je désire que les gens voient à quel point il est encore dangereux, aujourd'hui, d'être trans sur internet et de parler de transitude dans un cadre positif et porteur d'espoir », enchaîne-t-elle dans un message Facebook qui a maintenant été partagé plus de 1 200 fois.

Au téléphone avec VICE, elle dit être un peu blasée face aux événements. Ce genre de harcèlement, raconte-t-elle, dure depuis les tout débuts de sa carrière de bédéiste et s'apparente à ce que vivent plusieurs personnalités publiques trans.

« J'ai beaucoup de visibilité, j'ai beaucoup d'influence sur les communautés, donc ils vont chercher à m'enlever toute légitimité par tous les moyens, dit-elle. Il y a plein de théories de conspiration, comme quoi je ne suis pas vraiment trans, que je fais juste semblant pour tromper les gens, les confondre et me tirer avec la caisse apparemment, parce que les bédéistes font beaucoup d'argent!... »

Sur les sites Reddit et 4Chan, les utilisateurs des pages consacrées à l'artiste analysent son travail de façon quasi obsessive. Sur Kiwifarms – un forum presque exclusivement utilisé pour ridiculiser et harceler les gens – plus de 800 pages traitent de la bédé.

La bédéiste attribue principalement l'acharnement de ces intimidateurs à l'ennui. « C'est vraiment juste un hobby, ils ne se rendent pas compte des conséquences parce que c'est l'internet, tout est éphémère », déplore-t-elle.

Malheureusement, les dizaines de milliers d'internautes qui la ciblent viennent d'un peu partout dans le monde, explique-t-elle, ce qui rend les lois canadiennes associées à la cyberintimidation difficiles à mettre en œuvre. Au lieu de signaler les messages haineux, l'artiste s'en sert donc pour exposer et dénoncer la transphobie. « Je fais simplement prendre des captures d'écran au cas où et, souvent, je vais m'en servir pour montrer aux gens la réalité des personnes trans en ligne. »

Sophie Labelle attend maintenant que Facebook restaure les trois pages que les hackeurs ont réussi à fermer, ce qui devrait se produire incessamment. Elle déménage aussi « d'ici 72 heures » pour fuir les menaces qui la ciblaient chez elle. « Ça fait partie de la game, ils ont réussi à hacker mon adresse, bien joué. »

Si elle semble remarquablement calme face à ces épreuves, c'est que l'artiste interprète l'expérience comme un genre de badge d'honneur. « C'est une preuve que je fais un travail qui choque, qui fait brasser, donc je me verrais mal cesser de le faire. »

Son travail comble un besoin dans les médias, dit-elle. « Un de mes buts, c'était de parler aux personnes trans parce qu'il n'y a jamais rien qui nous est adressé. » Même les films à thématiques trans sont souvent des outils pédagogiques pour montrer l'expérience trans à des personnes non trans, explique-t-elle, ce qui fait en sorte qu'il existe très peu de fictions pour les personnes trans, par les personnes trans.

« Mais c'est ce que j'essaie de faire. »

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