musique

Qui es-tu, Joakim?

Le producteur parisien désormais installé à New-York revient avec « Samurai », un album résolument japonais. Interview et écoute intégrale.

par Adrien Durand
22 mars 2017, 4:12pm

Coincé dans l'anti chambre de la musique électronique française depuis un moment, Joakim Bouaziz reste un personnage assez difficile à cerner. Au milieu des dorures des bureaux de son label parisien, sa dégaine dénote, au moins autant que son discours. Désormais installé à New York, le parisien qui s'est offert un bain de jouvence salutaire avec Crowdspacer, un nouveau label dédié à la club music, et un second alias, Cray76, nous revient rasé de près, avec un nouvel album à son nom. Premier disque composé entièrement à New York, Samurai lorgne cependant clairement du côté du Japon. Plus imprégné de Sakamoto que de Ghost Dog, Samurai s'impose assez clairement comme le disque plus intemporel du parisien. Libéré de certains tics de productions, ce disque de pop synthétique affiche son ambition : embrasser pop culture et avant garde, des basses slapées piquées dans le générique de Seinfeld aux climats grandiloquents de Philip Glass, avec, en filigrane, une critique des postures du monde actuel, comme sur le clip de « Numb » où Joakim joue les YouTubers en proposant un tuto maquillage aux couleurs de l'album. À quelques heures de la sortie de Samurai, entretien-décodage avec Joakim et écoute intégrale de l'album, parce qu'à près tout, pourquoi attendre, hein ?

Noisey : Ma première prise de contact avec ton disque c'est le communiqué de presse qui s'ouvre par tout un tas de gens (Xavier Veilhan, Nicolas Ker, Pilooski) répondant à la question « Qui est Joakim ? » Ça m'a un peu étonné à vrai dire. Tu te sens dépassé par ton personnage et son alias ? Besoin de repréciser les choses ? Joakim : Oui et non. J'ai tendance à brouiller les pistes mais pas toujours volontairement. Ce manque de définition devient d'ailleurs une façon de me définir et ça m'apporte une certaine liberté je l'avoue. Quand je fais de la musique sous l'alias Joakim, je ne me fixe pas vraiment de cadres ou de limites. Avec le label Cray76, il y a clairement l'idée de faire des morceaux technos que je ne peux pas faire sous le nom de Joakim. Joakim reste plus ouvert. C'est bizarre de parler de soi de cette façon.

C'était un peu le fond de ma question. Est-ce qu'un un peu à la manière de Heath Ledger qui n'est jamais sorti de son rôle du Joker, tu ne te sens pas parfois dépassé par la personnification de ta musique... Ce qui est sûr c'est que quand je fais de la musique sous mon propre nom c'est là que c'est le plus personnel et important. Les autres pseudos m'offrent plutôt des terrains de jeux.

Tu es encadré quand tu sors un disque, tu prends des avis extérieurs ? Là, je suis un peu seul maître à bord. Le disque sort via mon label. Because arrive en fin de boucle. Avant, je bossais avec Versatile. Gilb'r me donnait des avis pertinents mais maintenant je suis seul.

Sur Tropics Of Love, ton disque précédent, il y avait une énergie plus rock, à la Talking Heads. Sur ce nouvel album on est sur quelque chose de totalement différent, plus relâché peut-être... Le processus d'écriture a été un peu particulier. C'est la première fois que je fais un disque entièrement à New York, où je vis désormais. Les deux dernières années je faisais beaucoup de productions pour d'autres groupes. J'avais très peu de temps pour bosser ma propre musique. Ils venaient à New York puis rentraient en Europe, j'attendais leur retour sur mon travail et il y avait des blancs comme ça dans mon emploi du temps. C'est là que j'ai commencé à écrire des petits bouts de morceaux. C'est la première fois que j'avais autant de matière à retravailler. J'ai pu choisir

Il y a un côté narratif dans le disque, au moins une impression de déambulation. Je lui trouve un côté un peu sophrologique, un peu à la manière de Laraaji. Il y a un côté physique mais complètement éloigné de la danse. Oui c'est tout à fait ça. L'aspect physique de la musique est primordial même s'il est souvent négligé. C'est pour ça que certaines personnes ne comprennent pas tel ou tel style de musique. C'est parce que physiquement ils ne se laissent pas aller. Si tu prends la noise, c'est une musique qui est fondamentalement physique. C'est très facile de la ressentir. C'est pas un truc d'intello qui nécessite de connaître telle ou telle référence. Les musiques bruyantes fonctionnent très bien avec les enfants par exemple.

Tu te méfies de la musique trop érudite ou référencée ? Pour moi de la vraie musique érudite c'est la musique classique, qui est beaucoup plus complexe que la pop. Mais ça ne veut pas dire que c'est moins accessible. L'érudition c'est accumuler du savoir, c'est toujours une bonne chose. Après en tant que musicien ça peut devenir un poids c'est sûr. Je ne veux pas dire aux gens ce qu'ils doivent comprendre, je veux juste qu'ils ressentent quelque chose.

La figure du samouraï est le fil conducteur du disque ? Ça l'est devenu peu à peu. J'aimais bien l'idée de l'ermite qui s'adonne entièrement à sa discipline [ Rires]. Le morceau « Samouraï » m'est venu d'un bouquin de Mishima. J'ai une fascination totale pour le Japon. Il y a très peu de points de culture communs avec notre culture occidentale. Dans le livre de Mishima, il y a une contradiction qui me touche beaucoup avec un grand écart entre nostalgie et envie de modernité. Et ça me correspond bien. Il faudrait que je fasse une psychanalyse.

Tu te méfies énormément du formatage de plus en plus présent en musique. Dans l'art contemporain, plus tu exploses les formats plus c'est valorisé. Tu penses que les artistes plastiques ont résolu le grand écart entre commerce et création ? Quand je m'emporte contre le marketing, c'est surtout contre la simplification outrancière des choses et l'utilisation des clichés. On rend les choses les plus bêtes possibles pour que tout le monde les comprenne. Et on le voit aussi, dans une certaine mesure, dans le marché de l'Art. Mais c'est plus facile d'y parler de politique qu'en musique par exemple.

Le milieu de l'Art protège plus ses créateurs que celui de la musique. Oui car c'est un milieu très fermé. J'aime bien collaborer avec des artistes mais il y a des aspects que je trouve dégueulasses. Ils sont les courtisans des collectionneurs. Là où les musiciens ont réussi à être autonomes, les artistes sont encore dans un rapport de servitude mercantile assez crade. Et puis avec la musique il y a un rapport immédiat avec les gens : ils te disent tout de suite s'ils aiment ou non et ça n'existe dans aucune autre discipline.

Hier, j'écoutais le premier disque solo de Ruyichi Sakamoto, Thousand Knives. Il y a comme sur ton disque des écarts entre pop songs et passages très ambient. C'est quelqu'un qui t'a marqué ? Oui complètement. Les gens jusqu'ici rapprochent pas mal ce nouveau disque de Sakamoto. C'est quelqu'un qui a résolu le grand écart entre pop et musique expérimentale, il a aussi fait des concerts avec des systèmes de performances complètement dingues. Il a fait des milliards de trucs, de la musique de pub ou de jeux vidéos à des collaborations avec Alva Noto. Haruomi Hosono [ membre de Yellow Magic Orchestra aux côtés de Sakamoto] m'a encore plus influencé, je le trouve plus intéressant en termes de production.

Pour les musiciens plus jeunes ça a l'air compliqué d'évoluer dans les deux champs, pop et avant-garde, là où Brian Eno sort des disques sur Warp tout en produisant Coldplay. Oneohtrix Point Never y parvient mais c'est difficile. C'est en effet très clivé maintenant. Les écarts se sont creusés de manière folle. C'est comme sur le plan économique, tu as les très pauvres et les très riches mais plus de classe moyenne. La classe moyenne c'est Brian Eno [ Rires]. Soit tu réussis vraiment, soit pas du tout.