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L’extrême droite et les antifas se promettent un été mouvementé

Les groupes identitaires québécois s’affichent de plus en plus à Montréal, où ils sont attendus de pied ferme.

Simon Coutu

Simon Coutu

Des membres d'Atalante. Toutes les images sont par Alice Chiche

Depuis plusieurs mois, des groupes habillés en noir, aux apparences paramilitaires, se font voir dans les rues Montréal. Leur passage est généralement très bref. Le temps de poser quelques affiches, des autocollants, de distribuer de la nourriture à « leurs itinérants », de se prendre en photo et de les publier sur Facebook.

Ils portent les couleurs d’Atalante et des Soldats d’Odin (SOO), deux groupes ultranationalistes ou d’extrême droite qui s’opposent à l’islam et à l’immigration.

Les deux formations ont d’ailleurs de plus en plus d’affinités. Elles ont paradé côte à côte à Québec au mois d’avril. Des membres des SOO étaient aussi présents au spectacle de Noël de Légitime violence, un groupe musical associé à l’extrême droite dont certains membres font partie d’Atalante. Déjà, en octobre 2016, on observait la proximité entre l’ancien dirigeant québécois des Soldats d’Odin, Dave Tregget, et l’un des leaders d’Atalante, Raphaël « Stomper » Lévesque, dans un documentaire de VICE sur les SOO.

« Sur beaucoup de points, on se rejoint, dit la présidente du chapitre québécois des Soldats d’Odin, Katy Latulippe, à propos d’Atalante. Il y a un très grand respect entre les deux groupes. Ils distribuent de la bouffe dans les rues et nous aussi. Pourquoi ne pas se donner un coup de main et joindre l’utile à l’agréable? On a une bonne chimie ensemble. Nos itinérants et nos vétérans crèvent de faim dans les rues. Comment peux-tu amener du monde d’autres pays quand tu n’es pas capable de t’occuper de ton propre peuple? »

Des membres d’Atalante paradent régulièrement dans les rues de Québec, notamment pour appeler à la « remigration » des communautés culturelles du Québec.

Il y a un an, les Soldats d’Odin ont vécu une crise interne, alors que des membres canadiens souhaitaient se distancier des positions racistes du fondateur du groupe, le Finlandais Mika Ranta. Plusieurs, dont Tregget, ont choisi de quitter le groupe pour en fonder un autre, Storm Alliance. Aujourd’hui, la présidente de SOO compte une trentaine d’adhérents au Québec. « Moi, je suis encore avec la Finlande, dit-elle. Si les gens voient ça comme du racisme, je l’assume. Je n’ai plus envie de perdre mon temps à essayer de réparer notre image. J’ai d’autres priorités. »

Au cours des dernières années, ces groupes identitaires étaient généralement beaucoup plus visibles à Québec qu’à Montréal. Mais il ne fait aucun doute qu’ils daignent de plus en plus montrer leur nez dans la métropole. Katy Latulippe a d’ailleurs récemment déménagé à Montréal.

Elle avance que la formation ultranationaliste Atalante est elle aussi en pleine croissance. Née en 2016 à Québec, l’organisation dit prôner une « politique identitaire à but communautaire, sportif, culturel et intellectuel ». Ses membres paradent régulièrement dans les rues de Québec, notamment pour appeler à la « remigration » des communautés culturelles du Québec, soit le retour des immigrants dans leur pays d’origine.

Lors des apparitions publiques des deux groupes, on a aussi pu apercevoir Shawn Beauvais-Macdonald, un des éléments les plus en vue de la droite identitaire montréalaise. Il est l’ancien gestionnaire des réseaux sociaux anglophones de La Meute, dont il a été expulsé après avoir participé à la manifestation suprématiste blanche de Charlottesville au mois d’août 2017. Il est aussi connu pour ses liens avec le nazi autoproclamé Gabriel Sohier-Chaput, alias Zeiger, qui a été identifié dans une série d’articles du journal The Gazette.

« Atalante me parle beaucoup plus que La Meute, explique Beauvais-Macdonald. C’est une formation jeune, honnête, qui n’a pas peur. Ce sont des guerriers du corps et de l'esprit qui s'efforcent continuellement vers l'ascension personnelle et collective. »

S’il refuse d’être cité en tant que porte-parole du groupe, il confirme que de plus en plus d’actions sont à prévoir, dont certaines à Montréal. « Mais je ne peux pas te dire de quel ordre. Atalante est un groupe qui grandit organiquement, partout au Québec que ce soit à Montréal ou Rouyn-Noranda. Ce n’est pas circonscrit à une ville en particulier. »

S’ils sont tout au plus quelques dizaines de membres, ils ont aujourd’hui très peu d’opposition dans la capitale nationale. « Le milieu antifa n’a pas eu le temps de réagir au courant des dernières années », affirme un militant antifasciste de longue date de Québec. « Eux, ils sont dans leur erre d'aller. Ils sont organisés en gang de rue ou en fraternité. Ils sortent en groupe et ils font mal. En ce moment, c’est difficile pour nous de revenir en force. »

Mais, à Montréal, la dynamique est bien différente. Les groupes antifascistes y sont beaucoup plus présents et leurs actions plus violentes. Le conjoint de Katy Latulippe, Philippe Gendron, également leader des Soldats d’Odin, l’a appris à ses dépens il y a quelques semaines quand des militants antifascistes cagoulés l’attendaient dans le vestibule de son immeuble pour l’attaquer à coups de bâton. Il avance s’en être sorti avec neuf points de suture et quelques côtes brisées. Ils ont aussi vandalisé la voiture de la présidente des SOO, ainsi que celles de deux autres membres.

« Les antifas sont partout à Montréal, dit Latulippe, qui n’ose plus porter son hoodie noir aux couleurs de son groupe lorsqu’elle sort seule. Ils veulent que je crisse mon camp. Disons qu’à Québec, il y a eu un gros clean up [des antifas]. Mon objectif, c’est de faire la même chose ici. C’est entre autres pour ça que je suis venue à Montréal. Les antifas ont le droit à leurs opinions et à s’afficher partout. Pourquoi pas nous? »

Dans la métropole, la tension monte. Et les antifas sont présents sur tous les fronts, que ce soit dans la rue ou sur les réseaux sociaux. « À Montréal, depuis quelques mois, les Soldats d’Odin ont essayé d’en mener large, dit un militant antifasciste. Ils ont donné un coup de pied dans un nid de guêpes et ils en ont subi les conséquences. À Montréal, pas de char, Katy Latulippe va peut être trouver ça long de chasser les antifas en métro. Cela dit, on est heureux d’apprendre qu’elle se réoriente dans une carrière d’humoriste. On lui souhaite la meilleure des chances. »

Les antifas placardent la ville d’affiches arborant la photo et les renseignements personnels des figures de proue de l’extrême droite.

Depuis le week-end dernier, les antifas placardent la ville d’affiches arborant la photo et les renseignements personnels de Shawn Beauvais-Macdonald. Philippe Gendron des Soldats d’Odin a également eu droit à son poster, ainsi que Gabriel Sohier-Chaput et Vincent Bélanger Mercure, un autre Québécois présent au rallye de Charlottesville.

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Sur des photos mises en ligne par les groupes antifascistes, on voit d’ailleurs Beauvais-Macdonald les retirer lui-même d’un poteau. Questionné pour savoir comment il prend le fait d’avoir été doxxé (« révéler les renseignements personnels d'un individu pour lui nuire »), il ne semble pas en faire grand cas. « Finalement, ça sépare les faibles des forts, les amateurs des révolutionnaires. Je n’ai pas grand-chose d’autre à dire que " Keep calm and fash on!" » (« Restez calmes et affichez votre fascisme! »).

Du côté du Service de police de la Ville de Montréal, on nous indique suivre le dossier de près. « Ce n’est pas la première fois qu’on vit ça, c’est cyclique, dit le porte-parole Ian Lafrenière. Mais c’est clair qu’il y a une tension palpable entre les deux groupes. On enquête sur le doxxing. On veut savoir si c’est du harcèlement, mais il n’y a pas d’acte criminel pour l’instant. On s’entend que c’est tendancieux, à la limite de l’incitation à commettre un acte criminel. »

Malgré tout, les Soldats d’Odin anticipent un été mouvementé à Montréal. « On a eu un hiver difficile, dit Katy Latulippe. Mais ça va se mettre à bouger. On a été poser récemment une banderole au centre communautaire d’Adil Charkaoui. On va faire de l’affichage et du recrutement. Et c’est définitif qu’on va se défendre. Je ne vais pas juste rester les bras croisés et attendre qu’ils continuent leur intimidation. Moi aussi, j’ai toutes leurs informations personnelles. Et j’ai ma matraque aujourd’hui quand je sors. »

Dans le milieu antifasciste montréalais, on nous indique vouloir continuer le travail amorcé il y a plusieurs années. « Pour contrer la menace fasciste, tous les moyens sont bons. On prône une diversité de tactiques, allant des manifestations à la confrontation physique, en passant par l’éducation populaire et le doxxing. On ne leur laisse aucun espace pour exister. »

Simon Coutu est sur Twitter.