Grandir sur une ZAD pendant ses années collège

Si c’était la honte à 12 ans au collège, je le vis aujourd’hui comme une sacrée fierté.

19 octobre 2021, 7:37am

Avant d’arriver sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, je vivais à Paris avec ma famille. On venait de se faire cambrioler, c’était l’occasion d’un nouveau départ. Avec ma sœur, qui a deux ans de moins que moi, quand on a appris qu’on allait déménager là-bas avec notre mère, notre beau-père et notre toute petite sœur, on se voyait déjà faire du baby-sitting pour tous les enfants de la ZAD. Les parents nous ont dit « on va vivre à cet endroit, vous allez pouvoir construire vos propres espaces ». On était contentes d’y aller, moi j’avais l’image d’une communauté qui était en train de naître. On est resté là-bas de mes 11 ans à mes 15 ans. 

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Au début, on vivait et dormait tous les cinq dans un petit camion, prêté par des amis. Moi, j’allais au collège à Blain, à une dizaine de kilomètres de la ZAD, puis je suis allée à Héric, plus près. Ensuite, on eu une caravane à nous, mais on était encore à l’étroit. On était installés dans un champ où plusieurs autres personnes logeaient. Plus tard, on a eu un poids lourd avec la caravane, c’était un peu plus grand et il y faisait moins froid. La caravane est devenue notre espace pour mes sœurs et moi, on y dormait à 3 dans le même lit. Il s’est avéré qu’il n’y avait pas tant d’enfants que ça sur la ZAD, mais je m’en fichais, j’avais ma sœur avec moi, je n’étais pas seule. Elle et moi, on faisait des jeux dans la forêt, c’est génial d’avoir eu cette forêt à côté de nous. 

Au collège, j’avais honte. J’entendais des trucs comme « les zadistes c’est des crasseux », je n’invitais personne chez moi, je ne disais même pas où je vivais, pour moi c’était pas une façon de vivre. C’était compliqué car je voulais vivre comme les autres, avoir de beaux vêtements et tout ça. J’en voulais un peu à mes parents mais au final, être comme les autres n’est pas très intéressant, je le vois bien aujourd’hui que je vis à Nantes.

Pour manger, mon beau-père, avec d’autres habitants de la ZAD, allaient chercher dans les invendus des supermarchés

Pourtant j’aimais cette vie sur la ZAD, il y avait toujours du monde, les gens étaient très sympas avec nous. Des gens venaient, s’installaient sur la ZAD puis repartaient quelques temps après. Mais c’est aussi ce qui peut être pesant, le fait qu’il y ait tout le temps du passage. Et puis surtout le manque d’intimité. Je n’ai jamais eu ma chambre ces années-là. Je me souviens d’une période où on vivait dans le jardin d’amis de mes parents, on prenait souvent notre douche chez eux. Il y avait une douche dans notre camion, mais elle n’a jamais fonctionné. On avait nos toilettes sèches, et sinon le week-end parfois on allait à la piscine et on se douchait là-bas. Nos parents allaient à la laverie pendant que nous on était à la patinoire.

Pour manger, mon beau-père, avec d’autres habitants de la ZAD, allaient chercher dans les invendus des supermarchés, on faisait aussi pousser des légumes. À l’âge qu’on avait ma sœur et moi, c’était dur, on n’aimait pas ça, on disait « c’est la nourriture des poubelles ». On se demandait pourquoi on n’allait pas au supermarché comme tout le monde. Mais on n’a jamais manqué de rien, jamais. 

Lia et sa petit sœur, à l'époque.

Parfois, les flics arrivaient sur la ZAD, il étaient très agressifs. Il y avait des expulsions, ça pouvait être hardcore, nos parents nous protégeaient, ils nous tenaient éloignées de tout ça en nous déposant chez des amis. Dès qu’une cabane se construisait, elle était détruite par les flics. C’était décourageant pour tout le monde. On faisait quand même les manifs avec les gens de la ZAD, j’ai le souvenir de moments très festifs puis les flics débarquaient et ça tournait au drame. J’ai encore en tête l’image très nette d’une amie de ma mère qui est revenue couverte de sang. Lors de l’opération César en 2012 [L'opération César est une opération de démantèlement de la ZAD qui a lieu sous la présidence de François Hollande N.D.L.R], pareil, on était à l’abri mais c’était stressant de ne pas savoir ce qu’il se passait tout en sachant que notre mère et notre beau-père était là-bas…

J’arrivais déjà à voir ce qui était juste ou injuste. Je savais que les expulsions ce n’était pas juste. Je ne comprenais pas pourquoi des gens voulaient faire un aéroport de cet espace, il en existait déjà un, et l’endroit de la ZAD était tellement beau. J’avais constamment peur que les flics débarquent, c’était angoissant mais à la fois ça faisait monter l’adrénaline. Si j’avais été plus vieille, je sais que je serais restée à défendre la ZAD à cette époque-là. 

Quand il pleuvait c’était la galère, et l’hiver on chauffait au feu, même dans le camion

Quand je revenais du collège, ce retour à la nature était comme rentrer dans un autre monde où tous les gens étaient accueillants avec les enfants. Et on n'avait pas beaucoup d’enfants à cette période. C’était très grand, on ne croisait pas tout le monde, les habitants changeaient, mais chacun avait son activité, des gens faisaient du pain, moi et ma sœur on allait chercher le pain, ou des légumes. Je garde un bon souvenir des activités, je me souviens d’un jeu de rôle avec deux équipes, qui avait duré une partie de la nuit, jusqu’à 4 heures du matin on courait et jouait avec des amis de mes parents. On se sentait libres de ce qu’on pouvait faire, et avec la forêt à côté c’était un peu magique. Moi et ma sœur on faisait des jeux, on se filmait, on se donnait des gages comme se jeter dans la boue par exemple. On jouait toujours dehors, on était tout le temps dans la nature, on adorait ça. J’ai le souvenir de soirées adultes-enfants, des chats de la ZAD, et surtout de beaucoup de chiens. Une soirée, ma deuxième sœur avait 3 ans, on l’avait laissée dormir dans le camion, on faisait tous la fête, elle s’était levée pour nous rejoindre, à pieds, toute seule. 

Un jour, on a récupéré un vieux bibliobus, on savait pas quoi en faire, avec ma soeur on a mis nos livres dedans, c’était notre espace à nous, notre endroit de jeux. Le champ, notre camion, notre caravane, et le bibliobus. Quand avec ma famille on est partis de la ZAD, le bibliobus est devenu le studio de la radio de la ZAD. Les écrans c’était pas notre quotidien c’est certain, mais on se regardait des films tous ensemble le soir. Quand il pleuvait c’était la galère, et l’hiver on chauffait au feu, même dans le camion. Quand j’arrivais au collège j’avais honte, mes vêtements sentaient fort la fumée du feu de bois. Les autres élèves étaient tous propres sur eux, moi et ma sœur au fond on s’en fichait de nos fringues et de notre allure. Mais bon, j’avais peur qu’on me fasse des réflexions, je scrutais voir si j’avais pas des taches de boue sur mes vêtements. L’hiver, les chaussures pleines de boue, ça me stressait beaucoup. Je séparais les deux vies, c’était facile de le cacher, j’avais peu d’amis.

Plus tard, on a eu une maison sur la ZAD, enfin une maison abandonnée où je partageais ma chambre avec ma sœur. Mes parents voulaient la rénover mais c’était très lent et c’était toujours le bazar. Dans le salon, il y avait sans cesse des amis qui passaient, des gens qui s’incrustaient. À l'époque, les gens pensaient que tous les lieux étaient ouverts à tout le monde. Pour ma mère, ce fonctionnement était parfois compliqué. À la fin de mon collège, elle voulait un espace à elle, arrêter avec tout ça, que je rentre au lycée dans d’autres conditions. Quelque part, à ce moment-là, ça m’a quand même fait du bien de quitter cet endroit, de laisser derrière moi cette impression de ne pas être comme les autres, d’être différente. C’est mal vu quand tu es ado. Mais si le regard des autres était difficile, j’avais quand même cette sensation qu’on était aisé, aisé de beaucoup de choses, même sans fringues de marques. 

Aujourd’hui, je parle de ces années-là avec plaisir. J’ai l’impression d’avoir vécu des trucs improbables. Je me rends compte de la chance que j’ai eue, de l’expérience vécue. Après le collège et le nouveau déménagement, j’ai complètement arrêté d’aller sur la ZAD. Aujourd’hui j’adore y retourner, faire des soirées avec des amis. C’est super d’être là-bas, où je connais encore du monde. Adolescente, j’avais déjà au fond de moi ce regard, je percevais très bien la ZAD comme un mode de vie extérieur à la société, un endroit qui se suffit à lui-même, où on ne doit rien à l’État. Toutes ces années j’étais plus à l’aise avec des adultes qu’avec des enfants, et je voyais bien que ces adultes en avaient marre de devoir quelque chose à l’État. Ils voulaient juste vivre comme ils le souhaitaient, ne pas être enfermés dans des cages. Et on était tout sauf enfermés.

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